Phénomène des gangs de rue (Le)

Théories, évaluations, interventions


Extrait du livre

Les gangs inquiètent en raison de la violence qu’on leur attribue, mais aussi à cause d’une problématique dont on les tient de plus en plus responsables : celle de l’exploitation sexuelle à des fins commerciales. Au Québec, cette situation préoccupait suffisamment les politiciens et les intervenants pour que soit mis en place un programme de financement qui soutient, depuis 2008, plus d’une vingtaine de projets de prévention, de formation et d’intervention en la matière. Grâce à ce programme, la participation des jeunes filles aux gangs est analysée et mieux comprise par la population et la communauté scientifique.

La participation des filles aux gangs est largement admise. Son ampleur et sa nature sont tout de même difficiles à mesurer. La rareté des études, comparativement à celles sur les garçons, explique en partie cette méconnaissance. De plus, les filles sont essentiellement décrites comme des subalternes ou des victimes, forcées de se soumettre aux hommes. Cette image de la victime, où seule une fonction accessoire est accordée aux filles, est cependant de plus en plus remise en question. Certaines adolescentes occuperaient, en effet, des positions comparables à leurs pairs masculins et elles seraient même encouragées à développer leurs propres créneaux d’activités criminelles. La participation des filles aux gangs peut être cernée en deux principales catégories : d’un côté, celles qui en sont victimes, de l’autre, celles qui y jouent un rôle criminel à la manière des membres masculins.

(…)

Les filles, les gangs et l’industrie du sexe

Le recrutement par les gangs à des fins d’exploitation sexuelle préoccupe depuis plusieurs années les différents intervenants québécois oeuvrant auprès des adolescentes en grande difficulté d’adaptation personnelle et sociale. La nécessité de mieux comprendre et intervenir sur cette problématique se manifeste dans la foulée des travaux de l’équipe de recherche Jeunesse et gangs de rue mise sur pied en 1996 et placée sous la responsabilité conjointe de l’Institut de recherche pour le développement social des jeunes (IRDS) et du Centre jeunesse de Montréal – Institut universitaire (CJM-IU). C’est dans ce contexte que l’outil d’intervention Le silence de Cendrillon voit le jour en 2002 (Fleury et Fredette, 2002). Il visait deux objectifs : 1) former les intervenants appelés à agir auprès des adolescentes à risque d’être recrutées par les gangs à des fins d’exploitation sexuelle ou celles engagées dans ce mode de vie ; et 2) proposer des stratégies de prévention et d’intervention. Les informations présentées ci-dessus s’inspirent largement des travaux théoriques et pratiques de Fleury et Fredette (2002) qui ont mené au développement de cet outil.

Le recrutement par les gangs à des fins d’exploitation sexuelle s’effectue souvent au moyen de la séduction. Le processus d’engagement se divise en sept étapes : 1) les premiers contacts ; 2) l’anticipation des avantages ; 3) l’implication et l’engagement ; 4) la lune de miel ; 5) la situation de crise ; 6) la réflexion et le dilemme ; 7) la coupure et la distance.

Les premiers contacts s’opèrent généralement par l’entremise du réseau de connaissances, d’amis intimes ou de liens familiaux. Les jeunes filles prennent conscience graduellement des gains liés à la vie de gang, à leur relation amoureuse avec l’un de ses membres et, ultimement, aux activités de prostitution. Elles anticipent à la fois la possibilité d’obtenir des gratifications matérielles importantes (vêtements, bijoux, alcool, drogues, etc.), mais aussi, sinon surtout, la possibilité d’obtenir une réponse à leurs besoins fondamentaux de sécurité, d’affection et d’appartenance. Les caractéristiques personnelles (faible estime, insécurité, goût du risque) et les expériences de vie (abus, isolement) des jeunes filles les rendent particulièrement vulnérables à être prises en charge par des hommes qui leur offriront hébergement, attention et protection en échange de leurs faveurs sexuelles. Les filles sont rapidement piégées par l’impression d’accumuler des dettes et les garçons qu’elles côtoient contribuent largement à exacerber ce sentiment de redevance. C’est donc souvent à cette étape que les amoureux proxénètes incitent les jeunes filles à s’engager dans l’industrie du sexe.

La grande majorité des femmes s’engagent donc dans l’industrie du sexe par amour pour leur conjoint proxénète. Elles sont convaincues qu’une fois leurs dettes remboursées elles pourront s’en désister. Bien entendu, si les bénéfices sont au départ vécus intensément, les méfaits sur le plan physique, émotif et social sont trop nombreux (stress, abus d’alcool et d’autres drogues, infections transmises sexuellement, grossesses précoces ou non désirées, désensibilisation à la sexualité, dysfonctions, etc.). La crise, c’est-à-dire le moment où les inconvénients et les malaises sont vécus plus vivement que les bénéfices, suscite de grands dilemmes. Elle n’est toutefois pas garante de l’abandon des activités liées à l’industrie du sexe, ni de la coupure des liens avec le gang et l’amoureux. Qui plus est, les jeunes peuvent, à tout moment, reprendre leurs activités de prostitution, même si elles ont décidé de les cesser. Ce retour ne constitue pas un échec : il fait partie du processus graduel de distanciation et de désaffiliation.

En somme, l’affiliation aux gangs des jeunes filles recrutées à des fins sexuelles commerciales répond davantage à leurs besoins insatiables d’amour plutôt qu’à des incitatifs directement liés aux groupes, mis à part peut-être des idéaux promis (liberté, autonomie, plaisir, sensations fortes, attention, bien-être). Plusieurs d’entre elles persistent dans leur engagement en raison de l’espoir qu’elles fondent sur les possibilités de retrouver le Don Juan qu’elles ont rencontré à l’origine, cet homme tendre et aimant qui leur a promis de prendre soin d’elles. À la manière des femmes victimes de violence dans le cadre de leur relation amoureuse, les jeunes filles recrutées par les gangs à des fins sexuelles commerciales ne souhaitent pas a priori quitter l’être aimé. Elles souhaitent que la violence cesse. Tant et aussi longtemps qu’elles ne remettent pas en question l’amour que leur portent leur amoureux et les amis du groupe, elles poursuivront leur expérience, même au prix de l’exploitation psychologique, verbale, économique, physique et sexuelle dont elles sont victimes à répétition.

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