Marie-Andrée Bertrand, Professeure titulaire
Université de Montréal
École de criminologie et Centre international de criminologie
comparée
Surfaces Vol.V.03 (v.1.0F - 09/11/1995)
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ISSN: 1188-2492
La littérature sur les prisons a conquis ses lettres de noblesse, qu'il s'agisse des mémoires d'ex–prisonniers ou d'oeuvres de fiction littéraire. Parmi les uns et les autres, on trouve des oeuvres inoubliables. Est–ce le thème? Est–ce le lieu?
Depuis Socrate jusqu'à Vaclav Havel et Nelson Mandela en passant par Gramsci, Kafka (qui n'a jamais été emprisonné lui–même), Jean Genet, Soljenitsyne et tant d'autres, des centaines d'auteurs ont produit sur la question pénale des oeuvres remarquables par leur qualité littéraire ou par leur valeur documentaire, sociale, morale ou politique. On y trouve décrit le processus de dégradation qui accompagne la perte de la liberté et de l'identité civile. Les auteurs y racontent leur propre temps de détention ou la vie en prison de leur héros imaginaire, les "crimes" dont on les accusait. Les circonstances de l'arrestation et le déroulement des procès occupent aussi des pans entiers des bibliothèques dans tous les pays du monde. Bref, le "pénal" est un sujet fécond.
Mais il faut voir que le droit et la procédure pénale ont construit deux catégories de prisonniers — 'politiques' et de 'droit commun' — et à partir de cette distinction, des traitements différents, plus ou moins arbitraires sont appliqués à chaque catégorie comme l'illustre bien l'oeuvre de madame Saadavi./pp. 4-5/
Cette distinction se répercute évidemment chez les auteurs. Parmi les prisonniers 'politiques', ceux qui nous ont livré leurs mémoires de prison étaient généralement célèbres avant leur incarcération. On pourrait même dire que leur réputation de dissidents qui portait ombrage au pouvoir politique leur a valu l'exclusion. Quant aux prisonniers de droit commun, c'est–à–dire ceux dont les infractions prévues aux codes criminels s'attaquent à la propriété privée et à la vie des individus plutôt qu'à la sécurité de l'État, il n'est pas rare que ce soit plutôt la publication de leurs mémoires qui les ait rendus célèbres.
Madame Saadawi appartient plutôt à la première catégorie d'auteurs: c'est une femme médecin, égyptienne, bien connue semble–t–il dans son pays d'origine et même dans tout le Moyen Orient1, spécialement des groupes de femmes et de certains milieux universitaires. Elle a occupé un poste de direction au Ministère de la santé et de l'éducation au Caire, poste pour lequel on l'a remerciée de ses services en 1972; elle s'est aussi vu confier des fonctions de responsables aux Nations–Unies dans les organismes s'intéressant à la condition des femmes au Moyen–Orient. Elle est l'auteure de plusieurs romans qui ont eu du succès, notamment Women at Point Zero, Death of a Minister, The Fall of the Iman, Searching, et, tout récemment, The Innocence of the Devil (1994). Elle se définit comme nationaliste, féministe, socialiste et pro–palestinienne. Elle ne fait pas un mystère de sa critique de la politique israélienne. Elle a exposé ses vues à plusieurs reprises dans la presse écrite et télévisée en Égypte et dans les pays limitrophes. Elle est l'auteure d'un essai The Hidden Face of Eve, que son éditeur qualifie comme: "a classic on women in Islam"2. Ses vues semblent avoir irriter les autorités de son pays, tant les responsables politiques que religieux. /pp. 5-6/
Comme le titre l'indique, Memoirs from the Women's Prison relate pour l'essentiel l'expérience de la prison comme l'a vécue madame Saadawi durant les 80 jours qu'a duré son incarcération dans la section des femmes de la Prison des Barricades, au Caire, en 1981.
En effet, l'auteure, à l'instar de plusieurs autres intellectuels et personnalités religieuses et politiques, a été appréhendée à son domicile sur ordre de Sadat le 6 septembre 1981, incarcérée pendant deux mois et demi puis relaxée par Mubarak, quelques jours après la mort de Sadat. Ces arrestations avaient comme objectif officiel de mettre un terme à la remontée des "sectarismes religieux" d'une part, et aux critiques des intellectuels et des opposants au régime d'autre part. Une certaine presse égyptienne présentera ces derniers comme des complices de l'URSS qui tentait à l'époque de déstabiliser l'État égyptien considéré comme trop favorable à l'Occident, aux Américains et à Israël.
La structure de l'oeuvre est simple et suit les règles du genre: l'auteure raconte son arrestation (ch. 1), la vie en prison (ch. 2), les stratégies déployées pour contrer les contrôles et communiquer avec l'extérieur (ch. 3), l'enquête (ch. 4), la mort de Sadat, la libération et la rencontre des prisonniers politiques avec Mubarak (ch. 5), une visite posthume à ses compagnes prisonnières politiques non encore libérées (ch. 6). La postface est un manifeste sur le prix à payer pour que la démocratie survive.
L'objet des mémoires de madame Saadawi n'est certes pas nouveau: comme je le rappelais plus haut, des centaines d'auteurs, les uns fort célèbres, d'autres doués d'un talent littéraire exceptionnel, ont raconté (ou imaginé) la vie en prison; parmi ceux qui ont vécu eux–mêmes l'emprisonnement, ce n'est pas sur quelques mois que s'étendait généralement leur séjour mais plutôt sur plusieurs années. /pp. 6-7/
Les uns ont fait de leurs récits des pièces de théâtre: on pense ici à Vaclav Havel, d'autres une oeuvre poétique; d'autres encore y ont inscrit l'essentiel de leur pensée politique, comme Nelson Mandela ou Soljenitsyne.
Avec ses Mémoires de prison, madame Saadawi est donc en compagnie de personnes et de personnalités célèbres ainsi que d'oeuvres majeures. Il convient donc de nous demander si son analyse de la vie en prison est originale ou si la qualité littéraire de l'oeuvre en fait une pièce remarquable.
À mon avis l'oeuvre est originale à deux égards. Tout d'abord, l'objet précis de l'observation est exceptionnel. Il s'agit en l'occurrence d'une unité carcérale entièrement réservée à quatorze femmes accusées de crimes politiques3. Cette unité pénitentiaire est unique pour deux raisons: fort peu de femmes ont été incarcérées comme dissidentes politiques ou religieuses et qu'on en détienne 14 dans un seul pays à un même moment est déjà exceptionnel; mais ce qui est encore plus en dehors des normes, c'est qu'on les ait réunies dans la même unité, qu'on les ait fait cohabiter. D'ordinaire la sagesse pénale consiste à isoler le détenu politique dont on connaît bien le pouvoir de persuasion, l'intelligence mobilisatrice. Au besoin, et après un certain temps, on 'distribue' les 'politiques' parmi la population carcérale 'ordinaire', évitant qu'il s'en retrouve deux dans la même unité. C'est ainsi qu'on a procédé, au Canada, dans le cas des felquistes; c'est aussi ce que j'ai pu observer en Allemagne concernant les terroristes, et en Italie pour les Bérêts Noirs.
Un second motif d'originalité tient au fait que dans les mémoires de madame Saadawi, le récit des faits et parfois l'analyse sont marqués par des convictions féministes. Je ne connais pas d'autres exemples de mémoires de prison écrits dans cette perspective. /pp. 7-8/
Il n'est pas simple et sans doute est–il imprudent d'aborder la qualité littéraire d'une oeuvre à partir de sa traduction, ce qui est le cas ici.
Dans la version américaine, les qualités du récit sont indéniables. L'effet dramatique est toujours présent, les portraits sont hauts en couleur, les observations sont fines et détaillées. Au-delà de la narration, l'auteure fait accéder le lecteur à des moments poétiques d'une grande intensité.
Le récit se lit d'un souffle: madame Saadawi est arrêtée sans mandat au milieu de l'après–midi, à son domicile, par un groupe armé de policiers qui fouillent son logement et la chambre de ses enfants4. Partagée entre la peur et l'indignation devant cet enlèvement qui nie toutes les conquêtes modernes en matière de justice pénale, elle tente de résister à l'arrestation, proteste. Les policiers l'entraînent de force hors de chez elle et lui mentent quant aux motifs de l'arrestation, et à la destination de son arrestation. Elle est conduite 'manu militari' à un premier lieu de détention, un lieu crasseux à l'air irrespirable, puis de là vers la Prison des Barricades dans la banlieue du Caire où elle est soumise au rituel connu: dépossession, dénuement, dépersonnalisation. Dans le cas des 'criminels politiques', s'ajoutent à ce processus de dégradation commun à tous les détenus l'angoisse que cause l'absence d'inculpation précise, l'interdiction de communiquer avec un avocat, la privation de tout contact avec l'extérieur, l'indétermination de la peine.
On la suit lorsqu'elle entre dans la cellule commune aux détenues politiques. Plusieurs la reconnaissent: certaines sont des professeures d'université, d'autres des auteures qui ont été ses compagnes de combat dans la lutte pour les droits des /pp. 8-9/ femmes ou pour certains idéaux socialistes; même les islamistes détenues dans la même cellule — qui se défendent bien de lire ses écrits — connaissent son nom et sa réputation.
Commence la description au quotidien de la vie dans cette cellule où 14 détenues politiques vivront dans la plus grande promiscuité pendant deux mois et demi: saleté des lieux, toilettes hors d'état, absence de douches, l'eau qui coule goutte à goutte, pas de lits véritables et des matelas sales et malodorants étendus sur le sol; humidité, bruits, suie émanant de la cheminée toute proche où brûlent les déchets de la prison et se déposant sur tout: les visages, les mains, les vêtements qu'on vient de laver et de suspendre; foison d'insectes et de vermine de tout genre. À cela, qui est commun à la grande majorité des lieux de détention, s'ajoute toujours, dans le cas de toutes les femmes emprisonnées, une souffrance particulière, propre au fait d'être femme, une souffrance de mères–épouses, provenant de la séparation d'avec les enfants et les conjoints. Chez les détenues politiques, l'indétermination de la peine rend les séparations plus cruelles encore.
Soucieuse de conserver sa propre santé mentale et physique, madame Saadawi pratique tous les jours des exercices physiques auxquels elle convie ses compagnes de détention. Les 'laïques'5 la suivront volontiers (sauf une marxiste...) dans cette discipline. Des co–détenues proposent aussi qu'on tienne régulièrement des séances de discussion et de là sortiront des réclamations, des lettres aux autorités de la prison, au Ministère de la justice ou de l'Intérieur, au chef de l'État. La détenue marxiste est décrite par madame Saadawi comme s'efforçant de dominer ces discussions et d'imposer ses analyses, s'attribuant le rôle et la 'position physique' de présidente des débats. L'auteure se représente elle–même comme fort active et d'une influence déterminante lors de ces rencontres. /pp. 9-10/
On assiste, comme si on était là, aux fluctuations émotives particulières aux détenus politiques: ne pas même être appelé à répondre d'accusations précises, ne pas avoir les moyens d'assurer sa défense. Les dénis de droit vont très loin. Ainsi, dans le cas des détenus politiques de 1981 en Égypte, les avocats ayant accepté à la demande des familles de prendre la défense des dissidents sont tenus dans l'ignorance des plaintes formulées et de la date du début de l'enquête; aussi doivent–ils se présenter chaque jour dans un sous–sol infect du Ministère de la poursuite, entassés les uns sur les autres, autre signe de mépris pour les droits des accusés. Les prisonniers politiques ignorent même que leur famille tente de pourvoir à leur défense.
Pourtant, l'auteure en rend compte mais sans analyser les causes de ce traitement d'exception, le sort des prisonniers politiques est aussi et à plusieurs égards privilégié par rapport à celui des détenus de droit commun. Les 'politiques' jouissent en effet d'un statut très élevé dans la hiérarchie pénitentiaire, tant aux yeux du personnel qu'à ceux des prisonniers ordinaires. Ce sont des intellectuels, des personnes influentes qui savent s'exprimer, tous le reconnaissent. Dans la majorité des prisons du monde occidental, on comprend qu'ils voudront lire et écrire et si la communication avec l'extérieur leur est interdite pour un temps ou pour longtemps, on leur facilite cependant la lecture et l'écriture.
Dans l'Égypte de 1981, et concernant les personnes détenues sur ordre de Sadat, la première de ces conditions exceptionnelles se réalise tout à fait: l'unité des femmes prisonnières politiques fait l'objet d'un traitement tout à fait spécial: /pp. 10-11/
des détenues de droit commun, une meurtrière et une prostituée, sont affectées au service des détenues politiques par l'administration pénale elle–même.
l'aura des prisonniers politiques s'étend à leurs gardiens: ces détenues de 'droit commun' sont aussi au service personnel de la surveillante de l'unité.
l'intelligence, le statut, le niveau social et le niveau d'éducation des prisonnières politiques, le prestige dont plusieurs d'entre elles jouissent dans la société agissent sur les autorités pénales à la façon d'un levier: leurs réclamations sont satisfaites avec une grande rapidité et le directeur en personne vient s'assurer de leur bien–être. En effet, peu après leur arrestation, elles obtiennent qu'on améliore la qualité de la nourriture, qu'on répare les toilettes et les douches, qu'on procède à une fumigation, qu'on isole leur cellule de celle, voisine, où sont détenues une centaine de mères et enfants (dans un local de même dimension que celui qui reçoit les 14 'politiques'...)
Mais la seconde condition ne se réalise pas: papier, crayons et livres, sauf le Coran, sont sévèrement interdits.
Une des qualités du récit de madame Saadawi est de donner accès à des dynamiques relationnelles inédites. Malheureusement, comme on le verra, si la description est fascinante, l'analyse n'est pas au rendez–vous.
Parmi ces co–détenues se trouvent, d'une part, des islamistes qui observent minutieusement leur rituel de prière, expriment de toutes espèces de façons leur refus du corps, fuient dès qu'approche un homme et se couvrent entièrement de vêtements à l'exception des yeux et, d'autre part des 'laïques' dont quelques athées très politisées. Entre ces deux sous– groupes, le courant ne passe pas lorsque les débats portent sur la condition des femmes. Pourtant se créera au fil des combats communs, des angoisses partagées et des drames individuels, une sorte de sororité émouvante et la possibilité d'actions communes.
/pp. 11-12/
Cette sororité, ce lien entre femmes, déborde d'ailleurs le groupe des prisonnières. En effet, il existe une autre dynamique relationnelle: celle qui s'établit entre la gardienne responsable de l'unité et le groupe des 'politiques', une dynamique qui rapprochera la surveillante des idées politiques et sociales des 'laïques'. Mais cette dynamique n'est pas particulière à une prison de femmes. On retrouve des exemples frappants de solidarisation entre détenus politiques et membres du personnel des prisons dans un grand nombre de récits et de témoignages sur les prisons pour hommes.
Troisième angle d'observation inusité: les rapports fascinants qui se développent entre les 'politiques' et les deux détenues de droit commun, la meurtrière et la prostituée, affectées au service de l'unité. Deux des 'politiques', deux islamistes, exigent d'être 'servies' personnellement (entretien de leurs vêtements, de leur personne, de la cellule) par les détenues de droit commun, tandis qu'en général les 'laïques' prennent leur part de corvées communes et surtout tiennent à entretenir elles–mêmes leurs vêtements. Une relation de confiance s'établit entre la "meurtrière" et madame Sadawi, si bien que c'est grâce à la première, dont le statut n'exclut pas les contacts avec l'extérieur, que l'auteure des Mémoires réussira à percer le mur de l'incommunicabilité ("Piercing the blockade" est le titre de ce chapitre) et à faire parvenir une lettre à sa famille.
Relations houleuses et marquées par le mépris entre les "islamistes" et la prostituée ou même l'ensemble des détenues qui sont à la prison pour affaires de moeurs et qu'on peut apercevoir marchant dans la cour extérieure; dialogues et invectives rapportés avec une grande verdeur, et qui constituent des morceaux littéraires.
/pp. 12-13/
Le chapitre trois est consacré au récit de la pseudo–comparution, ou plutôt au simulacre d'enquête au Ministère du procureur: le cafouillage de l'enquêteur qui ne sait pas quel chef d'accusation invoquer fait ici contraste avec ce que l'auteure rapporte de son propre discours, éloquent et d'une grande vivacité.
Puis c'est l'annonce de la mort de Sadat, les émotions successives et contradictoires qui traversent le groupe des détenues politiques: elles se croient tantôt déjà libérées, tantôt elles redoutent qu'arrive un ordre d'exécution à la faveur du chaos causé par l'assassinat du chef de l'État. Suit la relation de l'entretien que Mubarak accorde quelques semaines plus tard à un bon nombre de prisonniers politiques, y compris madame Saadawi qui semble être la seule femme sur le point d'être libérée à cette occasion.
La postface est une réflexion sur la démocratie, son prix, le métier d'auteure, l'importance de l'écriture et de la parole. Madame Saadawi ayant fait l'objet de surveillance policière pendant plusieurs années, même après avoir été libérée de prison, vit maintenant hors de son pays.
Il ne fait pas de doute que Mémoires de la prison des femmes est un livre d'une grande puissance évocatrice et qu'à travers cette peinture de la vie de 14 détenues forcées à la cohabitation pendant deux mois et demi, on aperçoit un coin de la réalité du Moyen Orient qui nous échappe souvent: rapports de classe, rapports entre laïques et islamistes, entre femmes ayant une éducation supérieure et femmes moins éduquées, moins émancipées, entre 'politiques' et 'droit commun'; attitude très respectueuse, voire déférente si l'on en croit l'auteure, des autorités pénales à l'endroit d'un groupe de détenues politiques.
Mais l'oeuvre souffre de quelques défauts gênants. Le premier me paraît consister dans la confusion des genres. Dans Mémoires de la Prison des femmes, l'auteure procède /pp. 13-14/ parfois à une véritable reconstruction des événements avec jalons précis. Cela m'apparaît appartenir de droit au genre des mémoires.
Mais le plus souvent, elle s'engage dans une construction littéraire servant de toile de fond à un essai autobiographique, oscillant lui–même entre deux styles fort différents: un langage poétique utilisé pour traduire les atmosphères, les couleurs, les sons, la lumière, les chants et les rapports affectifs, d'une part; et d'autre part,un discours militant, tantôt féministe, tantôt nationaliste, à la faveur duquel l'auteure se met en scène.
Le deuxième procédé, que j'appelle construction, nuit à la crédibilité du récit. Par exemple, aux pages 14 et 15, l'auteure cite entre guillemets (45 lignes) les propos d'un gardien du centre de détention temporaire où on l'a d'abord conduite. En réponse à une courte question de Nawal El Saadawi, il discourt à nouveau pendant 30 lignes et un peu plus loin, récidive sur 25 lignes. Il est difficile de croire que l'auteure cite ici les propos mêmes de ce gardien qu'elle décrit comme un peu désorganisé mentalement. Elle–même, à ce stade de son récit, se sent confuse, horriblement angoissée, et ne dispose de rien qui lui permette de prendre des notes.
Plus tard, dans le chapitre sur la vie en prison, l'auteure cite, entre guillemets, son propre discours, une dithyrambe adressée au directeur de la prison qui est venu s'assurer que "tout va bien" depuis qu'il a satisfait aux premières réclamations du groupe des détenues politiques. Le propos de madame Saadawi est si éloquent, si logique, si bien argumenté qu'on se prend à douter qu'elle ait pu l'improviser dans cet ordre. Ne s'agit–il pas plutôt de ce qu'elle aurait voulu avoir dit? Soignant la mise en scène, elle nous raconte que les co–détenues sont là, derrière elle, l'admirant pendant qu'elle parle au directeur.
Un peu partout au cours du chapitre 2, toujours dans la relation de la vie en prison, l'auteure rapporte présumément verbatim (entre guillemets) des dialogues entre 4, 5, 6 personnes, des propos d'une extraordinaire vivacité, des invectives, des réparties qui sont des perles. /pp. 14-15/
Ces conversations que le lecteur est autorisé à considérer comme 'textuelles' n'occupent pas moins d'une vingtaine de pages si on les met bout à bout. Il est vrai qu'à compter du début d'octobre ou un peu plus tôt, madame Saadawi a pu utiliser pour écrire un crayon cosmétique et du papier de toilette. Elle a donc pu noter l'essentiel de certains échanges. De là à leur donner l'allure d'une reconstitution véritable, il y a un grand pas qu'à mon avis il ne faut pas franchir.
Le procédé choque et discrédite le récit au chapitre sur l'enquête (ch. 4), lors de la rencontre avec le représentant de la poursuite, où l'auteure se décrit comme menant le bal, écrasant le fonctionnaire (pages 156 à 168) à tel point que l'avocat de madame Saadawi l'invite à la modération.
Enfin, le lecteur est tout à fait gêné par l'évocation du discours que l'auteure aurait tenu dans le palais présidentiel lors de la rencontre avec Mubarak en novembre 1981:
I raised my hand to request the floor and said what I had to say. I said that the ruler however upstanding and right–minded cannot possibly rule on his own as an individual. I said that there always exists a class which isolates the ruler from the people and transforms the people into a passive minority of onlookers. (192)
Ce paragraphe et bien d'autres du genre réfèrent probablement pour l'essentiel aux propos tenus; ce qui étonne, c'est, premièrement, que le discours soit toujours admirable et sans faute et, deuxièmement, qu'il soit ici le seul rapporté. Se peut–il que Nawal El Saadawi ait été la seule personne à prendre la parole devant Mubarak dans ce groupe composé d'écrivains, d'universitaires, de chefs religieux?
Remarque plus importante: l'absence d'analyse politique et éthique, laquelle, vue du Canada, révèle une certaine incohérence idéologique. De la part d'une auteure se décrivant comme étant socialiste, on est en droit d'attendre une critique des /pp.15-16/ rapports de pouvoir opposant 'politiques' et 'droit commun' parmi les détenus; une réflexion sur les fonctions de service assignées à d'autres détenus. A l'inverse d'une critique, on note une tendance à prendre pour acquis les statuts inégaux. On note la brutalité (il s'agit d'un ordre, littéralement) de la réclamation de l'auteure d'ériger à tout prix et sur l'heure un mur étanche entre l'unité des mères avec enfants et la sienne car le bruit l'incommode et l'empêche de dormir. Nulle référence à ces inégalités; au contraire, des revendications personnelles visant à affirmer les différences sociales. Aucune référence aux effets discriminants de la position sociale, d'une éducation supérieure qui sont bien illustrés du fait que la direction de la prison et la surveillante se mettent aux ordres de femmes éduquées et connues.
Le lecteur doit se contenter de descriptions et de portraits. De la part d'une féministe socialiste, on aurait aimé une réflexion critique sur l'exploitation de femmes par des femmes. Rien de cela non plus. Par exemple, la gardienne utilise une détenue de droit commun "douce et gentille" pour son entretien corporel: elle se fait masser les pieds, épouiller, peigner pendant des heures par cette détenue. Pas un commentaire.
On est attristé par une remarque toute sèche de l'auteure à un membre du personnel à l'effet qu'il existe deux sortes de titres et de statuts dignes de mention: celui de monsieur ou madame, et celui de docteur (en médecine).
Bref, un livre intéressant, original, mais étrange et un peu décevant.
/p. 16/
1Voir les notes sur les pages 2 et 4 de couverture.
2Page 2 de couverture.
3On apprend dans le cours du récit qu'il y a erreur sur la personne pour au moins l'une d'entre elles.
4L'auteure s'est remariée et est mère de deux jeunes gens, un jeune homme et une fille.
5Le groupe des 'laïques' comprend en fait plusieurs incroyantes et athées, deux chrétiennes dont une pratiquante, une marxiste ainsi qu'une jeune femme incarcérée par erreur et dont les convictions religieuses ne so nt pas claires. En fait, je tente de regrouper ici toutes les 'non–islamistes religieuses'.