MARTIN JAY:
DOWNCAST EYES. THE DENIGRATION OF VISION IN TWENTIETH CENTURY FRENCH THOUGHT
Christine Bernier
Dans un article de la revue Corps écrit, Michel Foucault
écrivait, à propos du "récit épistolaire de
soi-même", et donc d'une certaine forme de correspondance, qu'"il s'agit
de faire venir à coïncidence le regard de l'autre et celui qu'on
porte sur soi ". Il est assez troublant de retrouver ici le regard
associé à la correspondance: car la lettre n'est-elle pas
généralement un moyen de communication utilisé en
l'absence du destinataire, la missive n'est-elle pas rédigée
parce qu'il est impossible, précisément, de voir l'autre
et de jouir de sa présence? En effet, la doxa, l'opinion courante
telle qu'on l'accueille, s'accommode mal d'une telle relation entre les notions
d'absence et de regard; nous avons cependant appris à nous interroger
sérieusement sur certaines de ces "évidences" grâce
à la lecture des ouvrages de penseurs, comme Michel Foucault, qui ont
analysé le rôle du regard pour dégager certains
schémas selon lesquels s'organise notre expérience visuelle.
En fait, nous reconnaissons volontiers que les intellectuels français,
de manière générale, écrivent avec
intérêt sur la question du visuel et de ce qu'on appelle la
"visualité". D'ailleurs, en France, les essais sur les arts visuels ou
sur la nature de l'image ne sont pas le fief des seuls historiens de l'art, et
il nous vient aisément à l'esprit plusieurs textes qui
témoignent de cette curiosité des penseurs de l'Hexagone pour
l'image et pour le destin du désir qu'elle suscite. Au delà des
textes, on peut aussi penser à des événements (outre les
émissions télévisées, qui ne sont pas
négligeables pour autant) qui portent à croire que certains
intellectuels, et parmi les plus éminents, frayent volontiers avec le
public pour partager leurs préoccupations concernant notre culture
visuelle. En premier lieu, viennent les collaborations avec l'institution
muséologique afin de livrer /pp. 4-5/ au regard des visiteurs
(informés ou non...) les objets des collections de la Réunion des
musées nationaux de France: c'est ainsi que deux figures contemporaines
incontournables dans le milieu universitaire, Jean-François Lyotard et
Jacques Derrida, furent commissaires invités, respectivement pour le
Musée National d'Art Moderne au Centre Georges-Pompidou en 1985, et pour
le Musée du Louvre en 1990. Leur motivation? Désir d'exposer,
présumons-nous: volonté, littéralement, "de disposer de
manière à mettre en vue". Il s'agit de "donner à voir",
mais plus radicalement encore que ne le fit Barthes, par exemple, en
rédigeant des textes de catalogues d'exposition en 1977 et en 1979. En
deuxième lieu, je pense aux colloques. La France étant l'un des
pays au monde qui organisent le plus grand nombre de colloques, on peut
s'attendre à ce que son intelligentsia ne manque pas de saisir
les occasions de se pencher sur la question des rapports entre la connaissance
et les arts visuels: le Forum annuel organisé par le journal Le
Monde, en collaboration avec l'Université du Mans, réunissait
l'an dernier des auteurs de toutes disciplines autour de la question: L'art
est-il une connaissance? On souhaitait, selon Roger-Pol Droit, que ce forum
"puisse être accessible à tous, sans pour autant diminuer les
problèmes au point d'être simpliste."
Bref, tout semble glisser sans heurts dans cette idylle parisienne de la
pensée et de l'image. Mais ne sommes-nous pas, encore une fois,
confrontés à une idée reçue? Car voilà que
Martin Jay, avec son livre intitulé Downcast Eyes. The Denigration of
Vision in Twentieth-Century French Tought, vient de jeter un pavé
dans la mare. Il s'agit, dans cet ouvrage, de démontrer comment la
vision, qui fut longtemps considérée comme "le plus noble des
sens", aurait été soumise, de manière croissante, à
un vigoureux examen critique par un grand nombre de penseurs. Ces auteurs,
qu'on retrouverait surtout dans la France du XXe siècle, auraient
déprécié la vision et remis en question sa
prédominance dans la culture occidentale, non seulement en exprimant
leurs doutes quant à sa prétendue supériorité en
tant que voie d'accès à la connaissance, mais aussi en
dénonçant son rôle d'outil actif dans l'oppression
politique et sociale. Martin Jay, qui est professeur d'histoire à
l'Université de Californie à Berkeley, a aussi écrit
Force Fields, Fin-de-siècle /pp. 5-6/ Socialism,
Permanent Exiles, Marxism and Totality, Adorno, et The
Dialectical Imagination.
Dans Downcast Eyes, il crée le néologisme
anti-oculocentrisme pour définir la position qui se manifesterait
dans la pensée française contemporaine quant au "visuel":
position méfiante face aux conséquences de la domination de la
vision sur les autres sens comme moyen privilégié de saisie du
monde sensible ou cognitif. La thèse paraît insolite -- sinon
provocante -- quand on pense à l'influence que les intellectuels
français ont exercé sur l'histoire et la théorie de l'art.
Son auteur devra donc nous convaincre. Or il arrive fort bien à le faire
et, fait encore plus appréciable, il y parvient en rendant compte d'une
énorme quantité de lectures possibles sur le sujet. Les
réserves du lecteur le plus sceptique ne résistent pas aux
citations tirées de textes importants de Jean Starobinski, Félix
Guattari, Louis Marin, Maurice Blanchot, ni aux références
à des textes souvent très récents et actuels de Georges
Didi-Huberman, Norman Bryson, Griselda Pollock, Hal Foster, Christine
Buci-Glucksmann, Svetlana Alpers, John Berger, Michael Fried, Philippe
Lacoue-Labarthe, Julia Kristeva, Thierry Kuntzel, Pierre Bourdieu, T.J. Clark,
Rosalind Krauss, Umberto Eco, John Tagg, Susan Sontag, Thierry de Duve, Victor
Burgin...
L'exhaustivité des connaissances ainsi que l'érudition dont
témoigne cet essai participent de sa force rhétorique et de sa
stratégie persuasive. Cette analyse de la vision dans la pensée
française du XXe siècle se situe dans une histoire plus
générale de la vision qui commence avec Platon et Descartes, en
passant par le Siècle des Lumières, les peintres impressionnistes
et Henri Bergson, Georges Bataille et les Surréalistes, Jean-Paul Sartre
et Maurice Merleau-Ponty, Jacques Lacan et Louis Althusser, Michel Foucault et
Guy Debord, Roland Barthes et Christian Metz, Jacques Derrida et Luce Irigaray,
avant de conclure avec Emmanuel Lévinas et Jean-François Lyotard.
Cette énumération correspond d'ailleurs à la structure du
livre, un chapitre entier étant consacré à chaque paire
d'auteurs.
On remarquera au passage que Downcast Eyes est construit de
manière "oculocentriste", avec de grandes fresques /pp. 6-7/ historiques
qui constituent, par leur principe d'organisation chronologique, une vision
panoramique. On ne pourrait, toutefois, qualifier de contradiction interne
l'"idéologie perspectiviste" qui se dégage de la structure en
survey de l'essai, car son objectif n'est pas de faire oeuvre
d'antioculocentrisme. Martin Jay met d'ailleurs le lecteur en garde contre
l'imprudence des conclusions hâtives. Si le livre examine les nombreux
liens que nous pouvons établir entre l'antioculocentrisme et l'esprit
anti-Lumières, antihumaniste ou antimoderniste de la pensée
française contemporaine, ce n'est certes pas pour suggérer que
l'antioculocentrisme serait un modèle théorique à imiter
ou une posture idéologique à adopter. Refusant toutefois de
défendre l'ordre visuel oculocentriste dominant, il fait plutôt
appel à une pluralité de régimes scopiques; en
rejetant l'énucléation violente de l'oeil, il propose au
contraire la multiplication d'un millier d'yeux. Car ce que cet essai nous
amène à retenir, c'est d'abord le fait que le discours
antioculocentriste encourage, paradoxalement (mais pour le plus grand bien de
notre sens critique), la prolifération des modèles de
visualité. Ainsi, l'antioculocentrisme radical ne saurait être une
solution aux "dangers" de l'expérience visuelle. Il y aurait même
lieu, dans cet esprit, de repenser la condamnation désormais largement
répandue du regard voyeur, incluant le fameux "regard mâle"
dénoncé par le féminisme, qui pourrait être compris
comme plus dispersé et pluriel qu'on serait tenté de l'admettre
au premier abord.
On appréciera aussi la valeur pédagogique de l'ouvrage qui nous
fournit une synthèse simple et claire des thèses complexes
d'auteurs souvent difficiles. Dès l'introduction, l'auteur situe
clairement la notion de vision: il débute avec l'étymologie du
mot "voir", puis il résume la littérature psychologique portant
sur la perception visuelle et sur la relation de la vision avec le langage, en
passant par les résultats des recherches récentes en biologie
(morphologie et physiologie de l'oeil). Il fait même
référence au travail du cartographe ("il n'y a pas de cartographe
objectif, d'oeil sans point de vue"). Les métaphores visuelles, incluant
les notions de perspective, de luminosité et d'horizon, sont aussi mises
à profit. /pp. 7-8/
Le survol de la théorie "prémoderniste" de la vision, de Platon
à Descartes, met en relief l'oculocentrisme à partir des
affinités qui unissent la pensée hellénique avec le monde
visible, de la métaphysique médiévale de la
lumière, et enfin de cette importante invention que fut la perspective
dans les arts visuels à la Renaissance: invention qui rationalise la
vision à partir d'un oeil unique, statique et éternel. Une
idéologie perspectiviste s'installe alors en Occident qui
connaîtra son point culminant avec la vision "claire et distincte" de
Descartes, où la pulsion scopique rejoint la curiosité
scientifique: l'esprit de l'oculocentrisme n'aurait peut-être jamais
été aussi évident que dans la France qui a
créé l'esprit cartésien.
Downcast Eyes nous livre aussi le rôle de la vision pendant le
siècle des Lumières (Corneille et "la puissance de voir", Racine
et "le regard absolu"), ainsi que l'état de crise que connaît
l'ancien régime scopique à la fin d'un XIXe siècle
marqué par ce bouleversement visuel que fut l'invention de la
photographie et par l'engouement du public pour les images, tandis que
s'instauraient une "esthétique du doute", pour reprendre les termes de
T. J. Clark à propos de Cézanne, et une méfiance face au
regard humain. Puis, au XXe siècle, on semble assister à une
longue opération systématique de dénigrement de la vision.
Bergson déclenche l'antioculocentrisme en critiquant l'idée d'une
intériorité constituée d'images visuelles et
alimentée par une perception spatiale, au profit de la notion de
durée. Dans la France de l'entre-deux guerres, Bataille, qui
préconise une "économie générale" basée sur
la dépense, exalte l'excès et le soleil aveuglant, la perte et le
corps acéphale, la transgression et la cécité de l'oeil
érotique. Les surréalistes donnent suite à cette attitude
"antivisuelle" en dissociant la beauté et la vision cartésienne
(on y retrouve la célèbre "beauté convulsive" de Breton).
Sartre déprécie la vision en décrivant compulsivement le
regard sadomasochiste, et les tentatives de Merleau-Ponty pour la
réhabiliter dans ses études phénoménologiques ne se
soldent pas par un succès. Lacan insiste pour dire que l'inconscient est
structuré comme un langage, que l'ego (qui se forme au stade du miroir)
n'est qu'une aliénation et qu'il faut passer du stade de l'imaginaire
(de l'image) au stade - supérieur - du symbolique (du langage).
/pp. 8-9/
En mettant l'accent sur les diatribes de Foucault contre le regard
médical (les idées reçues de la" raison illuminée"
et de la "folie aveugle") et contre les dispositifs de surveillance visuelle en
milieu carcéral, l'essai permet de mieux nuancer cette pensée qui
accorde une grande importance à la vision tout en soulignant que son
usage est toujours significatif et jamais innocent. Connaissant l'importance
qu'accorde Barthes au statut du visuel dans la culture contemporaine, on se
demande, à la lecture de Downcast Eyes, comment il arrivera
à en faire un antioculocentriste... Les pages consacrées à
Barthes et à la relation qu'il établit entre la photographie et
la mort nous livrent peut-être des choses que nous savions
déjà, mais sous un angle nouveau: celui de la vision morbide de
Barthes. On retiendra, de l'analyse des textes de Derrida, l'ambivalence de ce
dernier face aux théories scopiques traditionnelles qui n'exclut pas
toutefois une grande fascination pour les questions visuelles. Finalement, on
retrouve Lyotard et son identification de la postmodernité à la
forclusion sublime du visuel. Mais l'effet choc est surtout produit par des
positions plus radicales, comme celle d'Irigaray qui rejette la fonction du
visuel dans le système patriarcal et celle de Lévinas qui
dénonce le fait que l'éthique soit entravée par une
ontologie basée sur le visuel.
On regrettera par ailleurs que le livre ne traite d'aucune pratique visuelle
contemporaine: pas même quelques lignes (l'équivalent de ce qui
est consacré à l'oeuvre de Duchamp, à la peinture
impressionniste ou à celle de la Renaissance), par exemple, sur la
vidéo d'art qui a souvent permis de délaisser une
esthétique de la spatialité au profit d'une esthétique des
passages et de la temporalité. Cette critique est d'ailleurs
anticipée dans la conclusion du livre, où l'auteur précise
qu'il lui a semblé fructueux de suivre le déploiement d'un
discours sur le visuel ( à travers le surréalisme, la
phénoménologie, le structuralisme, la psychanalyse, la
déconstruction, etc.), plutôt que d'essayer de documenter les
actuelles transformations dans les pratiques sensibles.
Mais en fin de compte, cet ouvrage qui se préoccupe d'abord de
l'histoire de la culture et de la pensée intellectuelle, fait de
l'antioculocentrisme un impressionnant bilan: l'antioculocentrisme /pp. 9-10/ a
démantelé toutes les croyances et idées reçues que
nous avions au sujet d'une pensée qui se manifesterait sans la
médiation sensuelle, et il nous a montré ce qu'il en coûte
d'assumer que l'oeil est un outil privilégié de connaissance ou
un instrument inoffensif de l'interaction humaine; il a aussi mis en
lumière la manière dont le dénigrement corollaire des
autres sens apporte une certaine perte culturelle; et finalement, il a
posé la question vitale, à savoir jusqu'à quel point notre
interaction sensuelle avec le monde serait ouverte au changement.
Ce livre, qui impute aux intellectuels français de si lourdes charges
contre la vision, a le mérite de provoquer de stimulantes
réflexions. Dans la situation actuelle où une définition
de la modernité demeure problématique, alors qu'une
indéfinissable postmodernité fait constamment l'objet
d'interrogations quant à ses conditions de possibilité, l'essai
de Martin Jay se présente comme une contribution originale au
débat. Elle nous permet de le repenser sous l'angle du discours
antioculocentriste et des importantes questions qu'il a réussi à
poser.
Christine Bernier
Musée d'Art Contemporain
Montréal
Martin Jay. Downcast Eyes. The Denigration of Vision in
Twentieth-Century French Thought. Berkeley, University of California
Press, 1993, 632 p.
/p. 10/
Surface Page d'Acceuil/Home Page