Le Deuil de la Télévision
Deborah Esch
La télévision est, à plus d'un titre, affaire de survie.
Le feuilleton Knots Landing en donne un bon exemple ou alors il n'est
rien[1]. L'histoire de ce feuilleton, qui est
resté bien longtemps à l'affiche, commence de manière
malencontreuse mais symptomatique puisque son lancement fut
différé. En effet, alors que l'idée de ce programme avait
été initialement élaborée en 1977,
c'est-à-dire avant l'avènement du feuilleton
mélodramatique en heures de haute écoute (et de sa
prolifération avec Dynastie, l'Empire des Colby,
Falconcrest et Flamingo Road ), sa focalisation explicite sur la
classe
/pp.5-6/
moyenne éveilla les réserves des programmateurs de CBS. Selon
David Jacobs, le créateur de Knots Landing et co-producteur
exécutif avec Michael Filerman de ce programme, le réseau CBS
s'avéra être hésitant devant le projet, et demanda "quelque
chose du même ordre mais plus clinquant, plus sensationnel, quelque chose
dont la promotion serait plus facile: plus une épopée qu'un
feuilleton" [2]. Ce qu'il obtint. Ce fut
Dallas qui correspondit à ses exigences, et c'est sur la
base du succès de ce programme que l'idée de Knots Landing
fut récupérée "d'un fond de tiroir" et lancée
à partir du feuilleton à grand succès qui l'avait
supplanté pour des raisons d'ordre idéologique dans sa phase
conceptuelle. Jacobs ajoute que "en réalité, Knots Landing
a toujours été mal adapté au caractère d'un
Dallas. L'agressivité de sa dominante de classe (moyenne) a
toujours fait obstacle". C'est partiellement pour cette raison, continue
à suggérer Jacobs, que Knots Landing eut du mal à
joindre les deux bouts pendant un certain temps. Sans connaître
l'échec, il fut néanmoins étranger au succès; il
continua cependant à survivre, sans identité propre, soit
ignoré par la presse soit perçu comme le petit frère
remorqué par Dallas[3]. Et cependant, il
a fait ce qu'il devait faire pour continuer; il pouvait survivre[4]. Ce que le
programme dut faire, surtout pour résister à une programmation
qui le plaçait en face de l'agressif Hill Street Blues, "le programme de
télévision jouissant de la meilleure réception critique en
son temps", c'est, toujours selon Jacobs, "de raconter des histoires de classe
bien autre que moyenne"[5]. Mais Knots Landing /pp.6-7/
incarne aussi un exemple d'un autre ordre, celui de la survie à la
télévision et de la télévision, qui n'est pas
l'enjeu des luttes concurrentielles pour les taux d'écoute mais
plutôt de certaines des conditions de possibilité et
d'impossibilité du médium lui-même.
Cette affirmation trouverait sa référence dans les 200ème
et 201ème épisodes ("Noises Everywhere" ("Des bruits partout"),
première et seconde parties), qui furent l'objet d'une attention
considérable dans la presse lors de leurs diffusions les 3 et 10
décembre 1987 à cause de leur caractère
expérimental. Dans ce que TV Guide qualifia d' "entreprise hors
du commun et pleine de risques", les acteurs furent appelés à
improviser pendant deux jours alors qu'une équipe de son et quatre
caméras enregistraient seize heures de vidéo, fournissant ainsi
la base du scénario qui allait suivre[6]. Au
cours de cet exercice que le co-producteur Larry Kasha compara à "une
visite chez le psychanalyste", les personnages écrivirent leur histoire
avant de la jouer[7] . /pp.7-8/
Les épisodes en question tournent autour des funérailles de Laura
Murphy Avery Sumner, depuis longtemps membre de cette communauté de la
Californie du sud, que son ex-mari Richard Avery (joué par John
Pleshette, acteur occasionnel et réalisateur) qualifie sardoniquement,
à l'occasion de ces funérailles et après avoir
été absent du programme plus de quatre ans, de "véritable
utopie, la communauté idéale du système solaire". Cette
communauté est fondée sur la métonymie puisqu'elle
consiste en lotissements adjacents dans un développement immobilier. En
outre, cette métonymie spatiale trouve son homologue temporel dans la
succession narrative caractéristique du format du feuilleton
scandé par "une maudite chose après une autre". C'est aussi une
communauté dont l'histoire, telle qu'elle est relatée dans
Knots Landing: The Saga of Seaview Circle, est celle d'une lutte
continue pour survivre: "Comme les autochtones américains qui
vécurent ici il y a plus de deux cent ans, y lisons-nous, les [familles
de voisins] ont placé leur confiance dans l'intimité
communautaire comme meilleure défense contre les dangers du monde
extérieur. En ce qui concerne les autochtones, il s'est
avéré que leur mode de vie ne sut résister aux pressions
de l'extérieur ["les missionnaires apportèrent, avec leur culture
et leur technologie, la variole et les maladies vénériennes, et
leur village fut presqu'entièrement anéanti]; quant aux voisins
de Seaview Circle, ce mode de vie est en train de subir l'épreuve du
temps."[8]Dans les épisodes qui ont
immédiatement précédé la veillée et les
funérailles jouées en improvisation, Laura
/pp.8-9/
(Constance McCashin) échoue contre l'épreuve du temps
imposée au cul-de-sac[9] elle se heurte à sa propre fin en
apprenant qu'elle est condamnée par un cancer cérébral.
(Il n'est pas superflu de noter ici que pendant près de la moitié
des dix années du programme Laura a fait l'expérience de la mort
vivante, celle de la ménagère opprimée [selon ses propres
termes], une vie dont la mémoire a été inscrite dans les
séquelles de cette autre mort.)[10]. Prenant une décision que les
membres de sa famille et ses amis perçoivent comme une violation du
contrat social qui sous-tend cette communauté étroitement unie,
Laura se résout à partir et à mourir seule dans une
clinique du Minnesota, loin des siens alors qu'"elle aurait fort bien pu mourir
ici"[11]comme le clame Richard /pp.9-10/
dans un moment de fureur récriminatoire. Cet "ici" est bien entendu
doublement déictique, désignant à la fois le ici à Knots Landing et le ici sur Knots Landing.
Car la décision vexante de Laura entraîne aussi une violation
apparente du contrat diégétique puisque le spectateur se voit
privé de l'événement-pivot de sa mort qui ne s'inscrit que
par le rapport d'une tierce instance, son mari, Greg Sumner, relatant un appel
téléphonique de la clinique. Aux prévisibles questions de
ceux qui veulent savoir si Laura avait beaucoup souffert vers la fin, le
taciturne Sumner (William Devane) ne peut répondre que "Je n'en sais
rien, je n'y étais pas". Ce qui est encore plus pertinent c'est que la
mort de Laura in absentia, hors champ, prive à la fois les personnages
et nous les spectateurs d'un des rites nourriciers de l'univers des
feuilletons, à savoir le fait que la mort donne l'occasion aux vivants,
aux survivants, d'adresser la parole aux morts, de dire ce que
pour une raison ou pour une autre ils n'ont pu ou n'ont pas voulu dire quand
cela pouvait être entendu et compris, quand cela pouvait entraîner
une riposte. Habituellement l'apostrophe rituelle au mort a une double
fonction: elle réaffirme les valeurs prédominantes de la famille
et d'une certaine communauté, et elle effectue une réconciliation
provisoire des différences passées sous la forme d'une ouverture
sur l'avenir projeté dans la succession sérielle. Le geste
radical de réécrire cette convention nous met ici
/pp.10-11/ face à un vide: il n'y a pas de corps, de dépouille à
apostropher[12]; la dépouille de Laura, nous
apprend-on, est censé arriver par air cargo. La veillée se
prolonge lorsque le vol est retardé et que les restes de Laura sont
livrés par erreur à une autre entreprise de pompes
funèbres. C'est donc une Laura spectrale et désincarnée
qui revient s'adresser à ceux qui lui ont survécu, une Laura dont
le médium est la vidéocassette[13].
La scène du deuil est donc déjà hantée par le
revenant qui élit résidence dans le
magnétoscope. Le fantôme dans cette machine ne se laisse pas
conjuré puisque lui-même conjure, exerçant son
contrôle sur les survivants à partir d'un autre temps et d'un
autre lieu. Et la figure, la fiction de l'apostrophe renversée d'avant
et d'outre tombe, interrompt de manière fatale le système
spéculaire de la représentation mimétique sur laquelle ce
programme, comme tous ceux du genre, est fondé. Tout ceci exige une
analyse un peu plus
/pp.11-12/ poussée, un relâchement des fils enchevêtrés du n_ud,
et en particulier ceux de la temporalité et de la technologie, de la
subjectivité et de la différence sexuelle, de la
rhétorique et de la représentation.
L'annonce préliminaire de Sumner aux participants de la veillée
funéraire, que "Laura a laissé des messages d'adieux sur une
bande magnéto; je vais aller la passer dans le petit salon",
déconcerte et provoque un sentiment de malaise. Celui-ci se
reflète dans la question posée par Richard (qui a des craintes
à avoir puisque, dans un épisode antérieur, il avait, par
la force des armes, pris Laura en otage dans son propre salon et l'avait
ensuite abandonnée avec leurs deux enfants): "Quelle sorte de
messages?". Question à laquelle Sumner répond avec
désinvolture: "Te préoccupes pas, tu y survivras", réponse
qui est loin de constituer une garantie. Celle-ci d'ailleurs est
ironisée dans les images qui suivent où on le voit appuyé
au mur du petit salon près de sa collection d'armes à feu, l'une
d'elles pointée directement vers sa tête. Dans quel sens
survivent-ils, ou non, à cette scène? Et nous?
Que la "rhétorique [de l'apostrophe] n'ait rien d'un consolant
simulacre" devient évident dans ce qui arrive lorsque Laura s'adresse
à ceux qui lui survivent, les uns après les autres[14] Les femmes, Val (Joan Van ArK), Abby (Donna Mills)
et Karen (Michelle Lee) paraissent être ensorcelées. Ayant perdu
la parole, elles ne peuvent que produire des rires inarticulés et des
larmes. Il serait possible même de leur attribuer une espèce de
reconnaissance muette au fait que Laura ait irrévocablement disparu,
qu'elle ne puisse rien savoir de ce qui se passe dans leur mémoire. En
termes de rhétorique, ce qui confère le pouvoir de la parole
à l'absent, au
/pp.12-13/
mort, c'est-à-dire la figure de la prosopopée[15], semble, par
effet de symétrie, assurer que les survivants soient frappés de
mutisme, saisis dans un photogramme fatal. Les limites de leur
subjectivité en tant que spectateurs sont marquées alors
même que cette subjectivité est constituée dans et par
l'allocution, qui est à la fois sa condition de possibilité et
d'impossibilité. C'est comme si Laura disait non pas "Tu survivras" ou
même "Tu survis", mais "Tu es mort. Ce sont tes funérailles
à toi car tu n'as rien à dire et bien des comptes à
rendre".
Dans les figures muettes de Val, d'Abby, et de Karen, le spectateur est
simultanément responsabilisé et interdit de réponse[16]. Cette simultanéité est elle-même l'effet d'une structure
temporelle plus compliquée, celle du pré-enregistrement par
l'entremise duquel la morte dicte à l'avance ce que ses survivants font
ici et maintenant. Dans cet exemple précis, l'ici et maintenant de
l'instant enregistré, l'instant de l'enregistrement, est coupé du
présent du visionnement par une mort qui fait de ce passé un
passé absolu, son antériorité déterminante mais
irrévocable[17]. Si la mort est bien le thème de cet épisode
(ce qui est suggéré par la question de Sumner à Jill
Bennett [Teri Austen], "La partie te plaît?", et la réplique de
cette dernière,
/pp.13-14/
"Tu pourrais changer de thème la prochaine fois"), elle a aussi une
fonction syntaxique: elle marque une rupture, une disjonction (dans le temps)
qui n'est pas disponible en tant qu'événement et qui est
impensable en tant que présent. C'est cette non-disponibilité qui
est figurée dans la "décision" de Laura de partir mourir ailleurs
et dans la perplexité et les résistances qu'elle provoque. Les
réactions assourdies au point d'être silencieuses des femmes
présentes à la veillée indiquent que le passé du
pré-enregistré, du déjà écrit, ne peut
être assimilé au présent, ne peut être
approprié ni comme cognition (par le biais d'une réinscription de
cette tropologie du sujet dans un mode spéculaire de connaissance) ni
comme mémoire (sur le modèle hégélien ou freudien
du souvenir comme Erinnerung idéalisante et
internalisante)[18]. Car ce qui est en question,
c'est un passé qui n'a jamais été présent, qui
résiste à la clôture de la mémoire
intériorisante, qui "ne se laissera jamais ranimer dans
l'intériorité d'une conscience[19]. Le predicament
[mot que Derrida juge intraduisible, cf. Psyché p. 28] du sujet
visionneur consiste en ce que l'autre, l'autre en tant qu'autre qui peut
mourir, aura toujours déjà parlé, aura eu le premier mot.
De fait, le sujet est sommé de répondre mais ne peut pas, il est
déjà porteur d'une dette dont il ne pourra s'acquitter (une
condition dont les requêtes et les legs de Laura envers Karen sont la
figuration)[20].
/pp.14-15/
Contrairement aux autres survivants, Sumner répond au message d'adieu
de sa femme (qu'il visionne en privé après s'être
retiré) en cherchant à entraîner son image vidéo
dans une espèce de dialogue qui serait la duplication d'échanges
caractéristiques à la Hepburn et Tracy (Laura: "Tu as
été le seul à me donner le sentiment d'être vraiment
aimée. Bien sûr tu t'y prenais d'une manière bien bizarre
mais ça marchait"; Greg: "Je riais à tes blagues insipides"). Ce
mode de réponse figure un refus de sa responsabilité, une
résistance à la dette qu'il a envers l'autre, une
résistance à la priorité et à la fin de
non-recevoir de celle-ci. Face à cette divergence par rapport à
la reconnaissance muette des femmes dans la scène
précédente, il peut être tentant d'invoquer dans ce
contexte une subjectivité qui serait spécifiquement masculine et
dont la caractéristique serait un effort de domestication de
l'altérité de l'autre, de son appropriation en tant que sens, de
sa conception de l'autre en tant que l'autre d'un soi, d'un moi, de
moi-même ("Pourquoi m'as-tu laissé seul? Je n'arrive pas à
comprendre pourquoi tu m'as laissé tout seul.", dit Greg, alors que
l'image de Laura refuse à s'engager dans le dialogue qu'il tente de
construire. Il commence alors à perdre contrôle et de la situation
et de lui-même. Ou encore, ses paroles d'adieu: "Je t'aime.
J'espère que je ne finirai pas par te haïr".), même si l'on
pourrait arguer la mort de l'autre comme ce qui constitue la relation du soi
à lui-même, cette relation que nous appelons subjectivité
"de première instance". L'asymétrie d'un passage impossible
(entre les morts et les vivants, entre alors et maintenant)
reflétée dans l'asymétrie de la structure des prises de
vue en champ/contre-champ dans la scène qui enregistre cet
échange sans issue, débouche sur la non-compréhension ("Tu
me laisses dans le pétrin, Red. Je ne sais pas ce que tu cherches
à me dire."), résultat de la tentation de négocier ce qui
n'est pas négociable, de mettre en dialogue
l'hétérogénéité radicale qui comprend le
]predicament irréductible du sujet visionnant. L'inscription
de la différence sexuelle en ce lieu est rendue encore plus
compliquée par le fait que la ligne de démarcation des sexes dans
Knots Landing (programme qui selon Ted Shackelford, l'acteur qui joue
Gary Ewing, est "centré sur les femmes")[21]est instable,
/pp.15-16/ volatile, comme des "test patterns", s'entrecroisant et se recoupant pour
s'enchevêtrer dans des noeuds inextricables [22]. A le dire trop rapidement
et grossièrement, la mystification n'est pas complète: le sujet
masculin endeuillé se trompe mais pas entièrement; en un sens il
a raison aussi. Le mouvement qui va du "Voyons ce que tu as à dire"
quand il enclenche le magnétoscope jusqu'au "Comme tu veux, (si tu le
dis)" quand il commence à s'affaisser, le réduit à hocher
la tête en silence et dans les larmes, et trace l'impossibilité de
faire parler l'autre sans que l'autre ait déjà parlé, ait
dit quelque chose d'autre que ce qui se donne à voir, lire et
comprendre. L'autre parle autrement, dans une allégorie qui peut
être généralisable comme l'allégorie de la
télévision.
"Ce qui est propre à la télévision - la
possibilité de diffuser en direct, la production électronique de
l'image dans le présent- devient
/pp.16-17/
le terme de son imaginaire exploité, le phantasme
généralisé [...] selon lequel l'image est en direct, et
dirigée vers moi [...] et ce phantasme [...] est alors pris pour la
réalité fondamentale de la télévision et de ses
programmes."[23]Ce qui est peut-être ironique dans le cas de Knots
Landing c'est qu'une certaine résistance à ce phantasme
généralisé se dévoile dans l'usine aux phantasmes
de la télévision des séries mélodramatiques, qui
démystifie alors même qu'elle exploite cet imaginaire. De
même, la série se base sur un mode de représentation
mimétique et cependant, dans les scènes comme celle où
l'image de Laura s'adresse aux veilleurs et les implique, elle offre un lieu de
résistance à ses séductions faciles. Jacobs, et ses
inconditionnels, ont donc dans cette mesure raison de revendiquer une
"différence" pour Knots Landing par rapport aux autres
feuilletons développés après 1979. Mais cette
différence ne résiderait pas dans sa focalisation
caractéristique sur le monde de la classe moyenne qui s'est
évaporée pendant le cours de l'histoire du programme. Sa
"différence" serait plutôt fonction de l'adéquation
relative de sa réponse "à la question que tout le monde pose
[...] de savoir comment introduire de la résistance dans cette industrie
culturelle. Je pense que la seule ligne à suivre est de produire des
programmes pour la TV ou quoi que ce soit qui produise chez le spectateur ou le
client en général un effet d'incertitude et de trouble [...]. On
ne peut introduire des concepts, on ne peut introduire une argumentation. Ce
genre de média n'est pas le lieu de ce genre de choses, mais on peut
introduire un sentiment de trouble dans l'espoir que ce trouble sera suivi par
la réflexion."[24]
/pp.17-18/
La possibilité que l'allégorie
télé-épitaphique, relayée par la troublante
apostrophe par vidéo de Laura, hante toute la télévision
et ,en particulier et surtout, la télévision en direct, est
figurée par anticipation dans la première partie de cet
épisode, dans la scène où Mack Mackenzie (Kevin Dobson)
cherche les mots capables de consoler son vieil ami Sumner. L'expression de la
sympathie trouve sa forme dans une citation qui est au bord du cliché:
"A quoi bon être irlandais, hein?". Et devant le "Quoi" de
non-compréhension de Sumner, un quoi interrogatif qui scande le
récit de Knots Landing à intervalles
réguliers, Mack élabore: "Je crois qu'il ne sert à rien
d'être irlandais si tu ne sais pas qu'un jour le monde te fendra le
coeur". La réponse de Greg, "Si tu le dis", anticipe le "Si tu le dis "
qu'il lance plus tard à l'image vidéo de Laura, et oblige Mack
à donner la source de sa citation jusqu'alors non-identifiée:
"C'est ce que Daniel Patrick Moynihan a dit après que Kennedy ait
été tué.". Et Sumner de répondre: "On dirait qu'il
n'attendait que ça.". Mack: "Quoi?". Sumner: "Il attendait qu'on lui
fende le coeur"[25].
Toute une avalanche de programmes de 25ème anniversaire et de
rediffusion nous l'a rappelé récemment: l'assassinat de Kennedy
et ses funérailles sont devenues pour toute une génération
de spectateurs (et pas seulement américains) le paradigme de
l'événement télévisé rapporté en
direct dans nos salons. L'idée que Moynihan, et nous avec lui,
n'attendait que ça, confirme que la possibilité de la mort, la
mort de l'autre, "a lieu" pour ainsi dire avant
l'événement, dans un passé qui n'aura jamais
existé dans le présent d'une diffusion en direct, et cela d'une
manière qui nous marque par anticipation en tant que sujets. Les
funérailles, de Laura,
/pp.18-19/
de John Kennedy, mettent en scène le deuil auquel le discours
télévisuel, et la subjectivité spectatrice, ne peuvent
échapper, mais auquel ils parviennent, plus ou moins, à
survivre[26].
Deborah Esch
Dept. of English
Toronto - ONT M5S 1A1 - Canada
University of Toronto
Surface Page d'Acceuil/Home Page
/p.19/]
[1] Qu'il ne soit rien s'il n'en est pas l'exemple est suggéré par le rôle-pivot joué par le "O" de "Knots" dans une des versions du générique visuel du
feuilleton, dans lequel le "O" est bien la première lettre à se
manifester sur l'écran, ligne courbe se refermant sur elle-même
figurant le cul-se-sac (Seaview Circle), qui servit de lieu de l'action surtout
au cours des premières années du feuilleton. Ce "O" se donne bien
entendu aussi à lire en tant que zéro arithmétique,
lieu-tenant hétérogène dans l'ordre des nombres, ainsi que
chiffre asémantique. Le titre d'un des épisodes, par ailleurs
emprunté au répertoire de chansons de Lilimae Clements, "Will the
Circle Be Unbroken?" ("Le Cercle sera-t-il maintenu?"), pose une question dont
la réponse est certainement négative: le cul-de-sac est toujours
déjà un cercle rompu, son intérieur s'ouvrant sur un
dehors qui met en danger son intégrité en tant
qu'intériorité (ce qui se reflète dans la bien trop
prévisible thématique de ceux-d'ici/ceux du dehors qui anime la
communauté de Knots Landing.). Cette mise en espace figure la
résistance de la forme feuilleton à la clôture narrative et
à la totalisation, aussi bien que la résistance de
l'épisode singulier à toute réinscription
non-problématisée dans la succession sérielle
énumérative du feuilleton. A propos de la frustration de la
clôture dans les feuilletons et les mélodrames, cf. par ex. Jeremy
Butler, "Notes on the Soap Opera Apparatus: Televisual Style and As the
World Turns" in, Cinema Journal, 25: 3 (Printemps 1986), ainsi que Sandy Flitterman Lewis, "All's Well That
Doesn't End - Soap Opera and the Marriage Motif", in Camera obscura, 16 (janvier 1988), pp.119-127.
[2] David Jacobs, "Introduction" à Laura Van Wormer, Knots
Landing: The Saga of Seaview Circle, NY: Doubleday, 1986.
[3] Cette figuration fait allusion au statut de Gary Ewing, le petit frère
initialement placé à Dallas, ensuite transplanté avec sa
femme Valene pour devenir l'un des quatre couples du cul-de-sac de Knots
Landing.
[4] Van Wormer, viii.
[5] Ibid.
[6] Susan Littwin, "Flying without a net on Knots", in TV Guide, 11: 48, 569 (28 novembre 1987), p.6.
[7] Littwin écrit qu'au cours de l'improvisation qui donna aux acteurs
l'occasion d'écrire leurs propres histoires, "parfois ils essayaient
d'élargir leurs rôles, parfois de rendre leurs personnages plus
aimables. Mais la plupart du temps ils essayaient de rendre ces personnages
davantage à leur propre mesure. Ce qui se révéla dans
l'improvisation c'est la relation du moi et de son ombre qui se
développe entre un acteur et son personnage dans un feuilleton de longue
durée. "Je veux faire davantage avec ma vie", me dit [Kevin] Dobson un
jour sur le plateau de tournage. "Vous parlez de Kevin ou de Mack
[Mackenzie]?", demandai-je. Il haussa les épaules. " Ce doit être
les deux, ils sont interchangeables"." (p.7). Une telle identification
(fondée sur le postulat de l'interchangeabilité) se produit aussi
souvent du côté du spectateur comme effet du mode de
représentation mimétique propre aux feuilletons
mélodramatiques à la télévision .
[8] Van Wormer, 3, 6. Au cours de l'année 1988-89, la maladie
vénérienne qui fut un fléau pour les autochtones selon
cette histoire est de nouveau diagnostiquée à Knots Landing,
cette fois-ci en tant que pièce à conviction dans l'enquête
qui fait suite à l'accusation de Val selon laquelle Jill Bennett aurait
tenté de l'assassiner. La technologie, la maladie et la mort sont
représentées comme indissociables dans le feuilleton.
[9] Ce que nous appellerons dorénavant cul-de-sac est l'organisation résidentielle en demi-cercle du Seaview Circle de Knots Landing.
[10] La biographie imaginaire de Laura (dans Knots Landing : The Saga of
Seaview Circle, publiée en 1986, bien avant
départ de McCashin) raconte que "lorsqu'elle avait onze ans, on
diagnostiqua un cancer cérébral chez sa mère. Laura dut
soudain jouer un rôle de premier plan dans la maison. Elle prit sur elle
les obligations ménagères de sa mère sans rechigner [...].
Les soins qu'elle prodiga à cette dernière lui donnèrent
un sentiment de valeur, d'importance et de détermination. La mort de sa
mère l'année suivante l'anéantit [...]. Le choc devint
douleur et enfin colère. Laissée seule avec le cercueil avant
l'enterrement, Laura, le visage baigné de larmes, dit "Je te hais,
maman, de m'avoir fait ceci." (149-50) Van Wormer scénarise, avant la
lettre, un événement de l'histoire de Laura qui
précède Knots Landing [ auquel
l'épisode de sa mort renvoie allégoriquement.
[11] La base métonymique des relations "intimes" parmi les habitants du
cul-de-sac assure qu'il n'existe au fond pas de distinction entre voisins et
amis (ou ennemis). Ces relations fondées sur la métonymie
s'entrecroisent avec toute une métaphore de la famille, une
généalogie fondée sur la ressemblance (des enfants au
père, comme celle invoquée dans la tentative de Gary de prouver
la paternité des enfants-jumeaux de Val; de frère à
frère, comme dans la revendication par Peter Hollister du titre de
frère de Sumner alors qu'il est celui de Jill Bennett.
L'indifférence de Sumner quant à la "véracité" de
la revendication de Peter et sa disposition à agir comme si
Peter était vraiment son frère et à
exploiter cette relation tout en ignorant son bien-fondé, sont
caractéristiques de l'outsider [tel qu'il
est défini par Van Wormer, vi].
[12] Comme il n'y a pas de preuve physique de la mort de Laura, la
possibilité de son retour futur reste ouverte (les derniers mots de son
enregistrement destiné à Greg sont: "A plus tard, ...
peut-être."). Un contre-point d'un certain humour noir à cette
absence de preuve de sa mort nous est fourni par le fait qu'une partie de
l'action au cours de la veillée funéraire tourne autour de l'urne
sur la table du salon de Sumner qui s'avère contenir les cendres de
Peter Hollister (que nous avons vu empalé sur un essieu et
traîné tout ensanglanté par toute la ville au cours de
l'épisode où lui est mort). La résurrection des morts
apparents est bien entendu un trait régulier des feuilletons
télévisés.
[13] L'apostrophe posthume de Laura à ses survivants rappelle la bande
enregistrée laissée à l'intention de Karen par Sid
Fairgate, son premier mari, qui est mort sur la table d'opération sans
avoir eu l'occasion de lui parler une dernière fois, de la rassurer:
"Quoiqu'il m'arrive, mon amour pour toi ne mourra jamais.". Le spectateur est
en mesure d'apprécier le progrès technologique entre la diffusion
de cet épisode en 1981 et celle de "Bruits partout" en 1987.
[14] Jacques Derrida, Mémoires pour Paul de Man, Paris: Galilée, 1988, p. 50.
[15] Sur la prosopopée en tant que "fiction d'une apostrophe à un
être absent, défunt ou privé de voix, qui pose la
possibilité d'une réplique de la part de celui-ci et lui
confère le pouvoir de la parole", voir Paul de Man, "Autobiography as
De-facement" dans The Rhetoric of Romanticism, New
York: Columbia University Press, 1984, pp. 75-76.
[16] La réponse de Richard à l'offre de Laura (et à sa
requête) de lui pardonner est un pathétique <<Je l'ai
échappé belle>> avec lequel il tente de se dégager
de son obligation envers sa mémoire.
[17] Cf. Paul de Man,"Hypogram and Inscription" dans The Resistance to
Theory, Minneapolis: University of Minnesota Press, 1986,
p.51.
[18] cf. Derrida, 65.
[19] Derrida, p.7.
[20] Laura demande à Karen en tant que voisine, amie et figure de femme
exemplaire dans la communauté, d'agir comme mère de remplacement
auprès de son enfant Meg. Son legs qui consiste en ce que Karen ait le
droit de vendre la maison de Laura sise à côté de la sienne
à qui elle veut et au prix qu'elle veut, ce qui revient en fait à
choisir ses nouveaux voisins, inscrit le fondement métonymique des
relations du cul-de-sac dans l'immobilier.
[21] Littwin, p. 10. "Il est cependant possible que Shackelford, qui est
doté d'une belle intelligence et d'une égale capacité
d'expression, se sente résigné aux choses comme elles sont dans
Knots Landing. Il pense que Gary est trop faible et
trop enclin à se trouver pitoyable. "Il devrait faire sa vie, avoir du
succès dans les affaires comme son frère (le J.R. Ewing de
Dallas. Mais sur le plan dramatique cela ne risque
guère d'arriver puisque le programme est centré sur les
femmes."
[22] Cf. Jacqueline Rose, "Jeffrey Mason and Alice James", dans ]Oxford
Literary Review, 8: 1-2 (Numéro spécial sur
"Sexual Difference"), 1986, p.191: "Si ce scénario a quelque importance
c'est précisément parce que, aussitôt que l'on
dépasse le fait immédiat de la différence sexuelle, on a
à faire face à un /pp 16-17/ tel brouillage des
démarcations, de la cause et de l'effet [...] un brouillage qui frappe
au c_ur de ce que veut dire connaître un corps, connaître la
distinction psychique et sexuelle, connaître la limite même du
réel." En ce qui concerne la figuration du n_ud, de la
structure[, voir J. Derrida,
Negotiations, ed. Thomas Keenan and Deborah Esch,
Minneapolis: University of Minnesota Press, à paraître en 1990.
[23] Stephen Heath et William Skirrow, "Television: A World in Action", in
Screen, 18: 2 (été 1977). Voir aussi
à ce propos John Wyver, "Television and Postmodernism", in ICA
Documents, 4 (Postmodernism), 1986, pp. 52-54.
[24] Jean-François Lyotard, "Brief RÉFLECTIONS on Popular Culture",
dans ]ICA Documents, 4 (Postmodernism), 1986, p.58.
[25] Mack, qui jusqu'à sa démission récente assurait le
poste de procureur spécial auprès du gouverneur de la Californie,
donnait une place de choix à une photo encadrée grand format de
John F. Kennedy dans son bureau.
[26] Il est possible bien sûr que ce ne soit là encore qu'une autre
manière d'approprier, de récupérer
l'antériorité de l'événement en tant que savoir,
mémoire, sens, ou, pis encore, comme le pathos de la
télévision. Mais le pathos de ce discours
télévisé particulier ne peut longtemps survivre à
la grammaire de la succession sérielle. Quand Laura demande à
Greg: "Et maintenant, quoi? Qu'est-ce qui s'en vient?", l'échange
pseudo-dialogique se disloque. Greg est réduit à hocher la
tête en signe d'assentiment et c'est Laura qui répond à sa
propre question: "Rien, sans doute, je sais que c'est ce que tu dirais. Tu
dirais: rien. Moi, je n'en suis pas si sûre que ça.>>. La
réponse programmée dans le format sériel est bien entendu:
<<La semaine prochaine , sur ]