<!--

-----BEGIN PGP SIGNED MESSAGE-----

- -->

<!DOCTYPE article PUBLIC "-//Presses de l'Universite de Montreal//DTD PUM v. 1.0//EN" [

<!ENTITY % ISOnum PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Numeric and Special Graphic//EN">
<!ENTITY % ISOpub PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Publishing//EN">
<!ENTITY % ISOtech PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES General Technical//EN">
<!ENTITY % ISOdia PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Diacritical Marks//EN">
<!ENTITY % ISOlat1 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Added Latin 1//EN">
<!ENTITY % ISOlat2 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Added Latin 2//EN">
<!ENTITY % ISOamso PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Added Math Symbols: Ordinary//EN">
<!ENTITY % ISOgrk1 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Greek Letters//EN">
<!ENTITY % ISOgrk3 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Greek Symbols//EN">
%ISOnum;
%ISOpub;
%ISOtech;
%ISOdia;
%ISOlat1;
%ISOlat2;
%ISOamso;
%ISOgrk1;
%ISOgrk3;

<!ENTITY surfaces SYSTEM "../../slogo.jpeg" NDATA JPEG -- Logo Surfaces -->
]>


<article>

<front>

<figgrp>
<title>Logo</title>
<fig name="surfaces">
</figgrp>

<titlegrp>
<title>Sifflements dans l'obscurit&eacute;</title>
<subtitle>L'&eacute;v&eacute;nementialit&eacute; de Bill Readings</subtitle>
</titlegrp>

<authgrp>
<author>
<fname>Johanne</fname>
<surname>Villeneuve</surname>
<aff>
<orgdiv>D&eacute;partement
de litt&eacute;rature compar&eacute;e</orgdiv>
<orgname>Universit&eacute;
de Montr&eacute;al</orgname>
<email>villenj@ere.umontreal.ca</email>
</aff>
</author>
</authgrp>


<pubfront>

<artid><emph type="3">Surfaces</emph> Vol. VI. 209 (v.1.0F - 20/12/1996)</artid>

<cpyrt>
<cpyrtnme>
<orgname>Tout texte reste la propri&eacute;t&eacute; de son auteur. N&eacute;anmoins, <emph type="3">Surfaces</emph> demande d'&ecirc;tre cit&eacute;e &agrave; l'occasion de toute autre publication du texte en question.</orgname>
</cpyrtnme>
</cpyrt>

<issn>1188-2492</issn>

</pubfront>

<abstract>
<title>R&Eacute;SUM&Eacute;</title>
<p>Partant du travail de Bill Readings et de sa
critique de l'universit&eacute;, cet article s'interroge sur la
possibilit&eacute; pour les intellectuels actuels d'&ecirc;tre mobiles
et ludiques dans la circulation des savoirs. Dans un
premier temps, la critique et les solutions strat&eacute;giques
offertes par Bill Readings rendent n&eacute;cessaires un retour
&agrave; la th&eacute;orie de l'&eacute;v&eacute;nement (Lyotard, Veyne,
Koselleck, etc.); dans un deuxi&egrave;me temps, elles nous
forcent a nous demander si, malgr&eacute; le principe de
&ldquo;jeu&rdquo; dont elles se r&eacute;clament, ces strat&eacute;gies
&eacute;chappent totalement a l'id&eacute;ologie, le jeu pouvant
aussi contenir la possibilit&eacute; de sa propre tyrannie.</p>
</abstract>

<abstract>
<title>ABSTRACT</title>
<p>Taking its point of departure from Bill
Readings's work and from his critique of the
university, this article examines the possibility of
contemporary intellectuals' mobility and playfulness in
circulating knowledge.  First, the criticism and strategic
solutions offered by Bill Readings prompt a return to
the theory of the event (Lyotard, Veyne, Koselleck,
etc.); second, they force us to ask ourselves whether,
despite the principle of &ldquo;&nbsp;play&nbsp;&rdquo; they
draw on, these strategies wholly escape ideology, with
play also potentially containing the possibility of its
own tyranny.</p>
</abstract>

</front>


<body>

<section>

<p>Au printemps de 1995 les &eacute;tudiants du
d&eacute;partement de litt&eacute;rature compar&eacute;e &agrave; l'Universit&eacute;
de Montr&eacute;al ont propos&eacute; la tenue d'un s&eacute;minaire
collectif autour de Bill Readings pour la rentr&eacute;e de
l'automne. J'ai accept&eacute; d'animer ce s&eacute;minaire en
sachant qu'il faudrait &eacute;viter de s'en tenir &agrave;
l'ex&eacute;g&egrave;se de l'oeuvre d'un coll&egrave;gue et ami dont les
derniers textes &eacute;taient par ailleurs encore sous presse.
&Agrave; premi&egrave;re vue pr&eacute;cipit&eacute;e, la tenue du s&eacute;minaire
devenait imp&eacute;rative parce qu'il s'agissait d'assurer une
certaine continuit&eacute; entre le travail amorc&eacute; par Bill
Readings au d&eacute;partement de litt&eacute;rature compar&eacute;e et
l'avenir m&ecirc;me de ce d&eacute;partement au sein des
institutions vou&eacute;es &agrave; la crise existentielle: la
litt&eacute;rature, la culture et l'universit&eacute;. D'o&ugrave; le titre
rapidement convenu pour ce s&eacute;minaire: <emph type="2">Autour de Bill
Readings: Litt&eacute;rature, Culture, Universit&eacute;.</emph></p>

<p>Avec un peu de recul, le titre est apparu mal
choisi, car la d&eacute;marche intellectuelle qui motive un
tel s&eacute;minaire ne se laisse pas cerner, comme ce titre
le laisse croire, en une s&eacute;rie concentrique: Bill
Readings pensant la litt&eacute;rature <emph type="2">dans</emph> la culture <emph type="2">dans</emph>
l'universit&eacute;. Cette concentricit&eacute;, voire cet effet de
centralit&eacute; qui semble rel&eacute;guer les participants d'un
s&eacute;minaire aux pourtours d'un cercle et ne les engager
qu'&agrave; veiller au feu, tels des disciples r&eacute;unis autour du
foyer consolateur, ne concorde en rien avec le type de
parcours intellectuel auquel invitent les textes de Bill
Readings. Bien qu'inusit&eacute;, le titre le plus appropri&eacute;
eut rappel&eacute; avec humour ce que les amis de Bill
connaissaient bien de lui; <emph type="2">jouer au billard avec Bill
Readings, ou comment observer les d&eacute;placements et
les disparitions des entit&eacute;s &ldquo;litt&eacute;rature&rdquo;, &ldquo;culture&rdquo;
et &ldquo;universit&eacute;&rdquo;</emph>. Dans le jeu de billard, comme dans
tous les jeux, le joueur est &agrave; la fois observateur et
partie prenante, sujet et objet du jeu. <emph type="2">Jouer avec</emph>
signifie &ecirc;tre autant observateur que partie prenante,
reprendre le jeu l&agrave; o&ugrave; l'autre le laisse &mdash; l'adversaire
ludique autant que le partenaire. L'oeil du joueur
s'exerce d'abord et avant tout &agrave; la mobilit&eacute; du jeu;
celui-ci exige en retour attention et souplesse. Au jeu
de billard, tout bouge et s'entrechoque. Les ricochets
sont de rigueur. Le triangle pos&eacute; sur le tapis au
d&eacute;but du jeu n'est destin&eacute; qu'&agrave; &eacute;clater sous le
choc circonstantiel op&eacute;r&eacute; par le joueur, mais jamais
d&eacute;finitivement contr&ocirc;l&eacute; par lui. Le seul &ldquo;support de
contr&ocirc;le&rdquo; permis &agrave; ce 
<pages>/pp.&nbsp;5-6/</pages>
 jeu ne s'appelle pas
sans raison &ldquo;le diable&rdquo;; cette seule &eacute;vocation devrait
suffire &agrave; rappeler aux joueurs que nous sommes que
chacune des impasses &eacute;pist&eacute;miques o&ugrave; nous nous
trouvons, m&ecirc;me dans l'impossible, comporte des
ressorts inattendus, et que c'est parfois sur ce
caract&egrave;re inopin&eacute; des &eacute;v&eacute;nements que repose le
contr&ocirc;le.</p>

<p>La pens&eacute;e de Bill Readings commande l'apport
d'autres joueurs parce qu'elle offre une <emph type="2">mise</emph>. Comme
dans tout jeu, c'est <emph type="2">ce qui arrive</emph> qui int&eacute;resse cette
pens&eacute;e, soit l'&eacute;v&eacute;nement m&ecirc;me de ce jeu auquel
nous sommes invit&eacute;s d&egrave;s lors que nous occupons
une place, une mobilit&eacute; dans ce cadre immense
appel&eacute; &ldquo;l'universit&eacute;&rdquo;. Ce cadre est aussi celui dans
lequel sont interpell&eacute;es, dans un bruit de plus en
plus choquant, la litt&eacute;rature et la culture. La question
&agrave; poser se r&eacute;sume donc ainsi: jusqu'&agrave; quel point les
intellectuels (dont nous sommes encore jusqu'&agrave; nouvel
ordre) sont-ils mobiles dans la circulation des savoirs?
Devons-nous comprendre cette mobilit&eacute; (ce d&eacute;sir de
traverser les disciplines, de migrer sur les horizons du
savoir et d'en explorer la vari&eacute;t&eacute; des objets) comme
<emph type="2">notre</emph> strat&eacute;gie ou comme un imp&eacute;ratif impos&eacute; du
dehors? Cette mobilit&eacute; offre-t-elle aussi la possibilit&eacute;
d'une mobilisation devant les nouveaux &ldquo;march&eacute;s&rdquo;
de la connaissance? Ou est-ce, au contraire d'une
mobilisation, une forme d'abdication devant l'al&eacute;atoire
des march&eacute;s? Autrement dit, cette &ldquo;travers&eacute;e des
apparences&rdquo;, confi&eacute;e habituellement &agrave; la pens&eacute;e et
par laquelle on s'engage de plus en plus &agrave; jouer sur
les limites identitaires et disciplinaires, doit-elle &ecirc;tre
reconnue comme une t&acirc;che librement consentie ou
comme une v&eacute;ritable tyrannie du jeu?</p>

<p>Sommes-nous les ma&icirc;tres du jeu ou des joueurs
en &eacute;tat de flagrante d&eacute;pendance? <emph type="2">Full players or
addicted to the game?</emph></p>
</section>

<section>

<p>Dans son c&eacute;l&egrave;bre essai <emph type="2">La Crise de la Culture</emph>,
Hannah Arendt usait d'une image singuli&egrave;re pour
disculper les penseurs du XIXe si&egrave;cle des torts dont
on pouvait les accuser une fois l'&eacute;v&eacute;nement
Auschwitz, non pas &ldquo;pass&eacute;&rdquo;, puisqu'il porte 
<pages>/pp.&nbsp;6-7/</pages>

en lui la marque de ce qui justement <emph type="2">ne passe pas</emph>,
mais frapp&eacute; de sa propre &eacute;vidence:</p>

<bq><p>Tenir les penseurs du XIXe si&egrave;cle, rebelles &agrave; la
tradition, pour responsables de la structure et de la
physionomie du XXe si&egrave;cle, &eacute;crit Hannah Arendt, est
m&ecirc;me plus dangereux qu'injuste. Les implications
manifestes de la domination totalitaire r&eacute;elle vont
bien au-del&agrave; des id&eacute;es les plus radicales ou les plus
aventureuses de n'importe lequel de ces penseurs. Leur
grandeur r&eacute;side dans le fait que leur monde leur est
apparu comme envahi par de nouveaux probl&egrave;mes et
des difficult&eacute;s auxquels notre tradition de pens&eacute;e
&eacute;tait incapable de faire face. En ce sens, leur propre
sortie hors de la tradition, nonobstant l'emphase avec
laquelle ils la proclam&egrave;rent (comme des enfants
sifflant de plus en plus fort parce qu'ils sont perdus
dans l'obscurit&eacute;), n'&eacute;tait pas non plus un acte
d&eacute;lib&eacute;r&eacute; de leur choix.<noteref rid="note1">1</noteref>
<note id="note1"><no>1</no><p>  Hannah Arendt, La Crise de la Culture, 1954, traduit de l'anglais par Patrick L&eacute;vy, Gallimard, 1972, p. 40.</p></note>

&nbsp;</p></bq>

<p>Sommes-nous, &agrave; notre tour, des enfants qui sifflent
trop fort pour ne pas reconna&icirc;tre cette fois, non pas
l'obscurit&eacute;, mais le bruit ambiant qui, de toute
mani&egrave;re, recouvre nos voix? Comme le rappelle Hans
Ulrich Gumbrecht dans un r&eacute;cent essai, il nous faut
peut-&ecirc;tre admettre l'absence d'int&eacute;r&ecirc;t public pour nos
activit&eacute;s, la marginalisation croissante de notre travail
qui ne nous laisse m&ecirc;me pas l'initiative de la
r&eacute;sistance.<noteref rid="note2">2</noteref>
<note id="note2"><no>2</no><p>  Voir H. U. Gumbrecht, "The Future of Literary Studies?", New Literary History, no. 3, vol. 26, 1995, p. 508.</p></note>

 Gumbrecht r&eacute;affirme le caract&egrave;re inoffensif
des &eacute;tudes litt&eacute;raires qui n'ont rien &agrave; craindre du
syst&egrave;me actuel; &agrave; preuve: aucune action n&eacute;gative ne
s'est interpos&eacute;e devant la menace de notre suppos&eacute;e
&ldquo;subversion&rdquo;. Nos concertations dites &ldquo;de
r&eacute;sistance&rdquo; laissent froides les instances
d&eacute;cisionnelles des institutions du savoir et, plus
g&eacute;n&eacute;ralement, ne perturbent d'aucune mani&egrave;re les
activit&eacute;s publiques. Dans les faits, elles sont 
<pages>/pp.&nbsp;7-8/</pages>

d&eacute;j&agrave; parfaitement int&eacute;gr&eacute;es au syst&egrave;me. Nous serions
donc d&eacute;j&agrave; fantomatiques et les sifflements des
fant&ocirc;mes s'harmonisent ici avec l'entreprise de
virtualisation que sont devenues les <emph type="2">communications
humaines</emph>.</p>

<p>Il ne s'agit donc plus d'&eacute;valuer le &ldquo;prestige&rdquo;
d'une discipline comme celle de la litt&eacute;rature
compar&eacute;e, ni m&ecirc;me de sonder le prestige de
l'universit&eacute; comme institution des savoirs, mais
d'interroger ce d&eacute;sir qui nous pousse &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir,
discuter et repenser la culture et l'universit&eacute;. Ce
&ldquo;d&eacute;sir&rdquo; d&eacute;pend-il de notre volont&eacute; ou nous est-il
impos&eacute;? Quels moyens avons-nous encore d'&ecirc;tre les
agents de quelque chose (du changement, du progr&egrave;s,
du savoir, de la culture ou de l'histoire)?</p>

<p>Au-del&agrave; de la fonction des intellectuels dans les
soci&eacute;t&eacute;s actuelles, de la place de la litt&eacute;rature, du
contenu des disciplines et de la restructuration des
facult&eacute;s et des universit&eacute;s, c'est la pertinence de
poser les probl&egrave;mes encore en termes &ldquo;d'institution&rdquo;
et &ldquo;d'id&eacute;ologie&rdquo; qui est mise en doute, semble-t-il, de
mani&egrave;re radicale. Cela se v&eacute;rifie particuli&egrave;rement
depuis la vaste entreprise commerciale que l'on
appelle commun&eacute;ment <emph type="2">la mondialisation</emph>, dans le
d&eacute;placement des territoires et l'effondrement des sites.
L'intellectuel ne serait d&eacute;j&agrave; plus une figure publique; il
n'y aurait plus de discipline au sein de l'universit&eacute;
capable d'incarner &agrave; elle seule l'universit&eacute; (comme
c'&eacute;tait le cas autrefois de la litt&eacute;rature ou de la
philosophie); l'universit&eacute; ne pourrait plus incarner &agrave;
elle seule la culture, d'o&ugrave; la possibilit&eacute; de fragmenter
les savoirs et de les traverser de part en part.
L'universit&eacute; peut d&eacute;sormais faire des <emph type="2">Cultural Studies</emph>,
soutient Bill Readings, parce que la culture ne d&eacute;signe
plus rien et ne repr&eacute;sente plus aucune menace &agrave;
l'h&eacute;g&eacute;monie du syst&egrave;me de formation que
l'universit&eacute; entend mettre en place. Sous le coup de
l'effondrement des &Eacute;tats-Nations, le savoir a perdu sa
vocation &eacute;mancipatrice et l'universit&eacute; a sacrifi&eacute; son
Id&eacute;e unique et transcendante, son identit&eacute;. Elle a
m&ecirc;me remplac&eacute; sa mission constituante, celle de la
transmission de la V&eacute;rit&eacute;, par un caract&egrave;re de pure
efficience. Elle est devenue &agrave; elle-m&ecirc;me son propre
syst&egrave;me, bureaucratique, administratif, auto-r&eacute;gulateur
et producteur d'un savoir consum&eacute;riste, commodifi&eacute;.
En s'adjoignant 
<pages>/pp.&nbsp;8-9/</pages>
 cependant une fausse id&eacute;e,
soit celle de <emph type="2">l'excellence</emph>, l'universit&eacute; contemporaine
persiste &agrave; se percevoir comme une institution
formatrice essentielle, livr&eacute;e aux plus hauts espoirs
d'une jeunesse &agrave; qui il faut vendre du savoir,
efficacement, c'est-&agrave;-dire vite. <emph type="2">&ldquo;L'excellence</emph>, &eacute;crit Bill
Readings, <emph type="2">est purement une unit&eacute; de valeur interne
(...). Elle est le principe int&eacute;grateur qui permet de
tol&eacute;rer la &ldquo;diversit&eacute;&rdquo; sans danger pour l'unit&eacute; du
syst&egrave;me.&rdquo;</emph><noteref rid="note3">3</noteref>
<note id="note3"><no>3</no><p>  Bill Readings, "University without Culture?", New Literary History, op. cit., cette position doit bien s&ucirc;r beaucoup &agrave; celle d&eacute;velopp&eacute;e par Jean-Fran&ccedil;ois Lyotard dans La Condition Postmoderne, Minuit, 1979.</p></note>

&nbsp;</p>

<p>Dans ses grandes lignes, ce constat n'est pas
l'exclusivit&eacute; du travail de Bill Readings. Gerald Graff
et Michel Freitag, pour ne nommer que ceux-l&agrave;, font
une synth&egrave;se analogue de la situation des universit&eacute;s
contemporaines<noteref rid="note4">4</noteref>
<note id="note4"><no>4</no><p> Dans les travaux r&eacute;cents sur ce sujet, voir: Michel Freitag, Le Naufrage de l'Universit&eacute;, Qu&eacute;bec/Paris, Nuit Blanche et La D&eacute;couverte, 1995; Alain Renaut, Les R&eacute;volutions de l'Universit&eacute;: essai sur la modernisation de la culture, Paris, Calmann-L&eacute;vy, 1995; le num&eacute;ro de la New Literary History, op. cit. dans lequel Gerald Graff r&eacute;plique &agrave; Bill Readings.</p></note>

. Cependant l'analyse faite par Bill
Readings nous pousse de mani&egrave;re distinctive au-del&agrave;
de la strat&eacute;gie &agrave; adopter, vers une mobilit&eacute; qui
nous permet de saisir des &eacute;l&eacute;ments d&eacute;passant les
enjeux imm&eacute;diats du probl&egrave;me. Devant un probl&egrave;me
dont la r&eacute;solution commande, de mani&egrave;re
contradictoire, &agrave; la fois une certaine distance et la
capacit&eacute; de &ldquo;coller &agrave; la r&eacute;alit&eacute;&rdquo;, Bill Readings
refuse d'entendre &ldquo;une solution&rdquo;. Il en exploite
plut&ocirc;t le <emph type="2">nerf</emph>: au lieu d'une solution pratique, il en
appelle &agrave; la <emph type="2">diversion heuristique</emph> du probl&egrave;me. Je
m'explique: &agrave; la strat&eacute;gie de forte r&eacute;sistance
(Freitag), aux positions plus pragmatiques (Gumbrecht)
et aux d&eacute;sirs de consolation (A. Bloom) ou de
r&eacute;formes (Alain Renaut), Bill Readings oppose une
perspective strat&eacute;gique qui d&eacute;bouche, non pas sur
<emph type="2">une</emph> solution, mais sur un <emph type="2">d&eacute;tournement</emph> de la
probl&eacute;matique. C'est ce d&eacute;tournement (terme dont il
use lui-m&ecirc;me) qui m'appara&icirc;t le plus riche, certes
non pas sur le plan politique o&ugrave; il comporte quelques
dangers, mais sur le plan &eacute;pist&eacute;mologique et
heuristique: travaillons donc &agrave; pousser &agrave; bout la
logique 
<pages>/pp.&nbsp;9-10/</pages>
 du syst&egrave;me, semble-t-il dire, car
cette logique permet pour la premi&egrave;re fois de faire
entendre des voix tues jusque-l&agrave;. En se faisant
entendre, ces voix finiront bien par gagner notre
confiance; elles finiront bien par miner la complexit&eacute;
du syst&egrave;me sans jamais tomber dans la perversit&eacute; de
vouloir la ma&icirc;triser; mises &agrave; la place des voix mille
fois ressass&eacute;es, elles finiront bien par investir ce vide
institu&eacute; par le ph&eacute;nom&egrave;ne de &ldquo;l'excellence&rdquo; &mdash; vide
dans lequel il vaut encore mieux placer quelque chose
avant que le syst&egrave;me ne r&eacute;impose une voix
monocorde. Mettons-y donc les voix discordantes et
irr&eacute;cup&eacute;rables (c'est Readings qui le croit), avec leurs
intonations impromptues et les diff&eacute;rends qu'on y
entend. Mettons-y ces voix exclues par l'institution et
le projet de la modernit&eacute;, celles des groupes
ethniques, voix non-occidentales, voix des femmes, des
gais et des lesbiennes. Tant mieux si le monstre a
perdu la t&ecirc;te, car ces voix discordantes r&eacute;inventeront
des t&ecirc;tes suppl&eacute;antes, une multitude de substituts
drolatiques, de <emph type="2">talking heads</emph> ind&eacute;finiment
rempla&ccedil;ables. Mettons donc des corps &agrave; la place de
la t&ecirc;te. Mettons-y tous les corps rabrou&eacute;s depuis
l'aube du grand projet moderniste.</p>

<p>En caricaturant un peu, je ne pr&eacute;sume pas ces
voix imbues de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, purement distrayantes et
tout aussi vides que le vide qu'elles viennent combler.
Mais en insistant sur une certaine facilit&eacute; &agrave; les
concevoir dans le foisonnement et le bruit, sur la
l&eacute;g&egrave;ret&eacute; m&ecirc;me qu'accompagne leur transgression, on
fait voir combien la strat&eacute;gie adopt&eacute;e reconna&icirc;t &agrave;
ces voix une vertu ludique. Or ce faisant, cette
m&ecirc;me strat&eacute;gie ne risque-t-elle pas d'user de ces
voix comme d'un paravent afin d'assurer le secret,
l'ind&eacute;termination de sa propre posture? Elle &eacute;carte en
effet pour ces voix la possibilit&eacute; d'occuper &agrave; nouveau
le &ldquo;centre&rdquo;, de r&eacute;clamer pour elles-m&ecirc;mes une
identit&eacute;, un lieu sans l'ali&eacute;nation, une v&eacute;rit&eacute; et un
nom. Ces voix deviendraient donc les simples
faire-valoir d'une posture intellectuelle d'autant plus
p&eacute;rilleuse qu'elle travaillerait &agrave; son propre
d&eacute;placement. On peut certes d&eacute;noncer les torts
cr&eacute;&eacute;s par toute qu&ecirc;te &eacute;mancipatrice, en &eacute;noncer les
travers et en r&eacute;v&eacute;ler la force d'aveuglement. Mais il
est toujours facile de d&eacute;noncer pour l'<emph type="2">autre</emph>, une fois
sa propre exp&eacute;rience d'&eacute;mancipation faite et
reconnue, le caract&egrave;re &ldquo;d&eacute;suet&rdquo; de toute
&eacute;mancipation. La strat&eacute;gie intellectuelle visant &agrave;
mettre &agrave; profit la d&eacute;sint&eacute;gration institutionnelle afin
d'en tirer les seules 
<pages>/pp.&nbsp;10-11/</pages>
 possibilit&eacute;s encore
r&eacute;g&eacute;n&eacute;ratrices ne risque-t-elle pas d'enfermer ces
voix dans leurs propres effets de r&eacute;sonnance, dans la
redondance des &eacute;chos qu'elles produisent et de sceller
toute tentative d'affirmation volontaire? Ces voix
nouvelles, en poussant les disciplines &agrave; se discipliner
&agrave; nouveau &mdash; quoiqu'on en pense &mdash;, mais vers
d'autres fins, ne servent-elles pas d'entremets aux
universitaires actuels, entre le moment o&ugrave; la
pertinence de la culture s'&eacute;croule et celui o&ugrave;
l'institution du savoir se confond &agrave; la &ldquo;qualit&eacute;
totale&rdquo; de l'&eacute;conomie de march&eacute;? Vus sous cet
angle, les &eacute;tudes gaies et lesbiennes, les <emph type="2">Cultural
Studies</emph>, le f&eacute;minisme et les &eacute;tudes regroup&eacute;es sous
le terme unique de la &ldquo;non-occidentalit&eacute;&rdquo;, confin&eacute;s
au paradoxe de leur propre institutionnalisation, sont
pouss&eacute;s (n'est-ce pas bien pire?) &agrave;
l'institutionnalisation de leur <emph type="2">faiblesse</emph> (<emph type="2">the culture of
the subaltern</emph>). Car on ne veut surtout pas voir ces
voix se conformer &agrave; la force contre laquelle elles
exercent leur dissonnace et s'identifier ainsi &agrave; un
pouvoir dont on assume mal, par une profonde
d&eacute;n&eacute;gation, qu'il nous &eacute;chappe et qu'il nous
revienne tout &agrave; la fois.</p>

<p>Pour Bill Readings, cette d&eacute;rive de la d&eacute;rive, ce
retournement de la strat&eacute;gie contre elle-m&ecirc;me semble
relever de l'impensable. Le jeu, ou plut&ocirc;t le <emph type="2">coup</emph>
op&eacute;r&eacute; ici dans le jeu, se trouverait ind&eacute;finiment
&eacute;cart&eacute; de toute malversation. Le jeu &eacute;chapperait au
pi&egrave;ge du pouvoir, de par sa valeur d'utopie, &agrave; savoir
(litt&eacute;ralement) dans <emph type="2">l'impossibilit&eacute; o&ugrave; l'on se trouve
d'assigner &agrave; tout jeu un lieu fixe</emph>, ou, pour le dire
dans les termes les plus proches de ceux &eacute;voqu&eacute;s
dans <emph type="2">Postmodernism Across the Ages</emph><noteref rid="note5">5</noteref>
<note id="note5"><no>5</no><p>  Bill Readings et Bennet Schaber, Syracuse University Press, 1993.</p></note>, dans la
r&eacute;it&eacute;ration de l'&eacute;v&eacute;nement par lequel ces voix
s'entrechoquent et qui reste un &eacute;v&eacute;nement impossible
&agrave; d&eacute;chiffrer.</p>

<p>Il y a paradoxe, puisque les voix oubli&eacute;es
risquent, par la perlaboration, de &ldquo;s'oublier
elles-m&ecirc;mes&rdquo;, de perdre leur contenance et de
devenir des voix fortes, des voix centrales au lieu de
voix dissensuelles et centrifuges. Le seul moyen de
surmonter le paradoxe sans le r&eacute;soudre, propose-t-on,
est de se river &agrave; l'effet produit: un effet explosif,
sublime, radical, un 
<pages>/pp.&nbsp;11-12/</pages>
 &eacute;v&eacute;nement
<emph type="2">impensable</emph>. Cet &ldquo;&eacute;v&eacute;nement&rdquo; n'est concevable
pourtant qu'avec le double consentement suivant:
d'une part, une forme d'engagement de la pens&eacute;e
critique qui &ldquo;terrorise&rdquo; l'institution et de ce fait la
d&eacute;stabilise; d'autre part, la reconnaissance que
l'effondrement des institutions s'est <emph type="2">d&eacute;j&agrave; produit</emph>. 
D'une mani&egrave;re ou d'une autre, la pens&eacute;e reste
ext&eacute;rieure &agrave; l'&eacute;v&eacute;nement, refusant les pi&egrave;ges de la
&ldquo;conscience&rdquo; et de &ldquo;l'omniscience&rdquo;, mais se laisse
volontairement <emph type="2">impressionner</emph>, toucher et marquer par
<emph type="2">ce qui arrive</emph>. Cette pens&eacute;e n'est plus le sujet
terrorisant de l'institution des savoirs, mais le terroriste
spontan&eacute; &mdash; un travail de l'inconscient &mdash;, le hooligan
dont l'action erratique ne se r&eacute;clame plus d'aucune
l&eacute;gitimit&eacute;.</p>

<p>Mais comment ce hooliganisme intellectuel peut-il
r&eacute;soudre le paradoxe par lequel on entend
d&eacute;stabiliser une institution <emph type="2">d&eacute;j&agrave;</emph> effondr&eacute;e? Comment
terroriser un mort? L'activit&eacute; du hooligan peut-elle se
laisser concevoir avec une telle tranquillit&eacute; d'esprit,
comme un simple &ldquo;violon d'Ingres&rdquo;?</p>

<p>Il y a ici un probl&egrave;me de chronologie: comment
peut-on produire ce qui s'est d&eacute;j&agrave; produit, d&eacute;truire
ce qui est d&eacute;j&agrave; d&eacute;truit? La strat&eacute;gie adopt&eacute;e par
Bill Readings emprunte ici &agrave; Lyotard la voie la plus
insolite mais la plus commode, soit celle qui rabat
toute histoire, toute chronologie, sur un caract&egrave;re
d'&eacute;v&eacute;nementialit&eacute; pure: pur &eacute;v&eacute;nement, c'est-&agrave;-dire
<emph type="2">pure production</emph> que le penseur critique isole du reste
de la trame, pur effet impensable. A ce caract&egrave;re
d'&eacute;v&eacute;nement, si promptement issu du sublime kantien,
on donnera le nom de &ldquo;postmoderne&rdquo;.</p>
</section>

<section>

<p>Pour paraphraser Lyotard, nous dirions que
l'universit&eacute; postmoderne est une institution dans
laquelle on reconna&icirc;t <emph type="2">d&eacute;j&agrave;</emph> et <emph type="2">trop tard</emph> des effets
d'effondrement. Le paradoxe n'est paradoxal que du
point de vue institutionnel; mais du point de vue des
voix oubli&eacute;es qui ont hant&eacute; depuis toujours
l'institution sans droit de para&icirc;tre, il n'y a rien de
paradoxal &agrave; concevoir la spectralit&eacute; &agrave; la fois comme
une constituante de l'institution et une menace 
<pages>/pp.&nbsp;12-13/</pages>
 pour son int&eacute;grit&eacute;. Le fant&ocirc;me est par
d&eacute;finition un <emph type="2">d&eacute;j&agrave; l&agrave;</emph> non manifeste, tout &agrave; la fois
promesse et h&eacute;ritage. Les voix oubli&eacute;es par
l'institution parviendront toujours de l'ext&eacute;rieur, mais
cet ext&eacute;rieur est aussi le <emph type="2">topos</emph> refoul&eacute; de
l'institution, l'invisible d&eacute;faut qu'elle cache &agrave;
l'int&eacute;rieur de ses murs. Ces voix sont ext&eacute;rieures &agrave;
l'universit&eacute;, ext&eacute;rieures &agrave; la strat&eacute;gie elle-m&ecirc;me et
demandent aux intellectuels de devenir, par <emph type="2">ricochet</emph> et
<emph type="2">d&eacute;tournement</emph>, ext&eacute;rieurs &agrave; eux-m&ecirc;mes, de saborder
une fois pour toutes le navire moderne de
l'int&eacute;riorit&eacute;. Ce faisant, en tant qu'intellectuels, nous
devons accepter notre faiblesse, y <emph type="2">acc&eacute;der</emph> m&ecirc;me, en
tout &eacute;tat de cause.</p>

<p>Ce qui s'invente, au coeur de ce qui s'&eacute;nonce
pourtant encore ici comme une <emph type="2">th&eacute;orie</emph>, est &ldquo;une
r&eacute;sistance par la faiblesse&rdquo; et la faiblesse de la
th&eacute;orie comme &ldquo;force&rdquo;: jouer les &ldquo;petits r&eacute;cits&rdquo;
contre les &ldquo;grands&rdquo;; jouer les diff&eacute;rends plut&ocirc;t que
les consensus, les diff&eacute;rences plut&ocirc;t que l'identit&eacute;;
endosser la <emph type="2">d&eacute;r&eacute;f&eacute;rentialisation</emph> attribuable au
discours de &ldquo;l'excellence&rdquo; afin de jouer la
d&eacute;r&eacute;f&eacute;rentialisation politique; jouer la &ldquo;lecture&rdquo;
comme un acte de r&eacute;sistance, comme &ldquo;le
devenant-mineur de la grande litt&eacute;rature, comme le
passage de la comparaison &agrave; la diff&eacute;rence&rdquo;<noteref rid="note6">6</noteref>
<note id="note6"><no>6</no><p>  Bill Readings, &ldquo;Translatio et litt&eacute;rature compar&eacute;e&rdquo; in Surfaces, Vol.I, 1991. </p></note>

. Cette
exhortation, cet extraordinaire appel &agrave; la mobilit&eacute; est
peut-&ecirc;tre la seule issue, non pas tant salvatrice
(puisqu'on n'en sort jamais), mais rep&eacute;rable dans un
syst&egrave;me o&ugrave; la &ldquo;pens&eacute;e&rdquo; se <emph type="2">g&egrave;re</emph>. On op&egrave;re par
all&eacute;gories, par glissements de figures. Le
postmodernisme devient ainsi un autre nom, une autre
figure de la <emph type="2">faiblesse</emph>, une autre figure du m&ecirc;me
&eacute;v&eacute;nement toujours pr&ecirc;t &agrave; surgir dans le creux de
n'importe quel moment et de n'importe quelle
litt&eacute;rature de la modernit&eacute;, comme un fant&ocirc;me terr&eacute;
depuis longtemps. La postmodernit&eacute; devient l'exercice
strat&eacute;gique de la modernit&eacute; contre elle-m&ecirc;me. Le
sublime devient une figure de l'abjection (une autre
expression du rejet), de l'esth&eacute;tique pour elle-m&ecirc;me.
L'&eacute;v&eacute;nement devient l'inconscient fulgurant (un
retournement) de la dialectique (donc de l'histoire) par
lequel le <emph type="2">faible</emph> se trouve enfin &agrave; figurer.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;13-14/</pages>
</p>
</section>

<section>

<p>Je me permets ici un d&eacute;tour par les th&eacute;ories de
l'&eacute;v&eacute;nement. Pour comprendre la position introduite
par Bill Readings &agrave; l'&eacute;gard de la &ldquo;crise des
universit&eacute;s&rdquo;, il est important de saisir d'o&ugrave; vient la
teneur &eacute;v&eacute;nementielle de la th&eacute;orie qui la sous-tend,
soit la lecture lyotardienne du postmoderne.</p>

<p>Fondamentalement, on peut r&eacute;sumer en trois
grandes dichotomies les traits qui &eacute;maillent la th&eacute;orie
de l'&eacute;v&eacute;nement. Outre le couple
modernit&eacute;-postmoderne tant travaill&eacute; par Lyotard et
repris par Bill Readings, il faut tenir compte de ce
que l'historiographie fran&ccedil;aise (Nora et LeGoff surtout)
et la th&eacute;orie de l'&eacute;v&eacute;nement d&eacute;velopp&eacute;e en
Allemagne par Reinhart Koselleck ont soulign&eacute;. Je
tiens &agrave; revenir sur l'historiographie fran&ccedil;aise et la
th&eacute;orie de Koselleck parce qu'elles sont arriv&eacute;es &agrave;
cerner les apories sur la base desquelles il est
r&eacute;v&eacute;lateur de lire le postmoderne lyotardien.</p>

<p>Dans le premier cas, il s'agit de la dichotomie
entre le caract&egrave;re d'irr&eacute;ductibilit&eacute; et de concr&eacute;tion
de l'&eacute;v&eacute;nement et son caract&egrave;re de <emph type="2">construction</emph> ou
de <emph type="2">fictionalit&eacute;</emph>; dans le second cas, il s'agit de la
dichotomie entre <emph type="2">structure</emph> et <emph type="2">r&eacute;cit</emph> qui influe sur la
d&eacute;finition de l'&eacute;v&eacute;nement. Chacune de ces
dichotomies repose sur la possibilit&eacute; de relations et
de hiatus entre les deux p&ocirc;les concern&eacute;s pour
chacune d'elle: le hiatus, par exemple, entre
l'impossibilit&eacute; de nier &agrave; la fois l'&eacute;v&eacute;nement d'une
guerre et la construction m&eacute;diatique; ou encore, la
relation et la diff&eacute;rence par lesquelles l'&eacute;v&eacute;nement
se r&eacute;p&egrave;te structurellement et se raconte dans sa
singularit&eacute;. C'est ce jeu des hiatus et des relations
qui permet d'&eacute;noncer l'Histoire, le changement, et
c'est &agrave; partir de l&agrave; qu'il convient de saisir le
caract&egrave;re &eacute;v&eacute;nementiel de la postmodernit&eacute; entendue
par Bill Readings.</p>

<p>Dans un chapitre de <emph type="2">Le Futur du Pass&eacute;</emph><noteref rid="note7">7</noteref>
<note id="note7"><no>7</no><p>  R. Koselleck, Geschichte - Ereignis und Erz&auml;hlung, Munich, 1972; ici en traduction fran&ccedil;aise:  "Repr&eacute;sentation, &eacute;v&eacute;nement et structure" dans Le Futur du Pass&eacute;: Contribution &agrave; la s&eacute;mantique des temps historiques.  Ed. Ecole des Hautes &Eacute;tudes en Sciences Sociales, Paris, 1979.</p></note>, Reinhart
Koselleck commence par affirmer la disposition
n&eacute;cessairement 
<pages>/pp.&nbsp;14-15/</pages>
 narrative de l'&eacute;v&eacute;nement,
avant de nuancer: s'il est vrai de dire, sur le plan
&eacute;pist&eacute;mologique, que les &eacute;v&eacute;nements ne peuvent
qu'&ecirc;tre racont&eacute;s et les structures d&eacute;crites, <emph type="2">&ldquo;le
caract&egrave;re processuel de l'histoire moderne n'est en
r&eacute;alit&eacute; pas autrement saisissable qu'&agrave; travers
l'explication des &eacute;v&eacute;nements par les structures et
inversement.&rdquo;</emph><noteref rid="note8">8</noteref>
<note id="note8"><no>8</no><p>  Ibid., p. 138.</p></note>

  Bien s&ucirc;r, les &eacute;v&eacute;nements peuvent se
d&eacute;finir comme des &ldquo;entit&eacute;s de sens&rdquo; qui se laissent
raconter &mdash; ainsi en est-il des t&eacute;moignages v&eacute;cus et
transmis jusqu'au XVIIIe si&egrave;cle. Reprenant &agrave; son
compte l'&eacute;nonc&eacute; de principe de Simmel, Koselleck
convient de ce que ces unit&eacute;s de sens exigent, dans
leur constitution m&ecirc;me, un minimum d'<emph type="2">avant</emph> et
d'<emph type="2">apr&egrave;s</emph>.  Mais cette contrainte de la chronologie
n'emp&ecirc;che pas de concevoir l'histoire dans sa
dimension structurelle, ce dont la nouvelle histoire se
chargera en opposant &agrave; l'histoire dite
&ldquo;&eacute;v&eacute;nementielle&rdquo; (celle des guerres et des
r&eacute;volutions) une histoire de &ldquo;longue dur&eacute;e&rdquo;
(Braudel). Cette derni&egrave;re modifie la teneur narrative
de l'histoire en lui confiant une exigence
essentiellement descriptive; les lentes transformations,
ces plages mouvantes et ces entrecroisements d'&eacute;tats
de choses lentement mis en branle font se diluer la
chronologie au profit de grandes transformations
structurelles. Ces transformations laissent prise
uniquement &agrave; la description des rapports de
production, des modes de domination, des structures
constitutionnelles. Le r&eacute;cit historique c&egrave;de &agrave; la
repr&eacute;sentation des structures de l'histoire. Mais les
deux niveaux, celui de la structure et celui du r&eacute;cit,
restent incompr&eacute;hensibles l'un sans l'autre; ils restent
compl&eacute;mentaires et &eacute;changent m&ecirc;me leur place
<emph type="2">&ldquo;selon la question soulev&eacute;e&rdquo;</emph><noteref rid="note9">9</noteref>
<note id="note9"><no>9</no><p>  Ibid., p. 137.</p></note>, selon <emph type="2">&ldquo;l'intrigue
choisie&rdquo;</emph>, dirait Paul Veyne<noteref rid="note10">10</noteref>
<note id="note10"><no>10</no><p>  Paul Veyne, Comment on &eacute;crit l'histoire.  Essai d'&eacute;pist&eacute;mologie., U.H. Seuil, Paris, 1971.</p></note>. Koselleck arr&ecirc;te son
analyse pr&eacute;cis&eacute;ment sur ce qui s'av&egrave;re tenir &agrave; la
fois du 
<pages>/pp.&nbsp;15-16/</pages>
 hiatus et de la relation &eacute;troite
entre la structure et l'&eacute;v&eacute;nement dont une aporie
m&eacute;thodologique emp&ecirc;che l'amalgame parfait. Sans
cette double et difficile relation entre la structure et
l'&eacute;v&eacute;nement, la cat&eacute;gorie du <emph type="2">possible</emph> &eacute;chapperait
enti&egrave;rement &agrave; l'histoire, de m&ecirc;me que l'&eacute;criture de
l'histoire serait impensable, car autant il n'est de
langage appropri&eacute; pour rendre compte de chaque
&eacute;v&eacute;nement dans sa singularit&eacute;, autant <emph type="2">&ldquo;tout
&eacute;v&eacute;nement &eacute;tabli et pr&eacute;sent&eacute; historiquement vit de
la fiction de sa facticit&eacute;, la r&eacute;alit&eacute; elle-m&ecirc;me
[&eacute;tant] pass&eacute;e.&rdquo;</emph><noteref rid="note11">11</noteref>
<note id="note11"><no>11</no><p>  Op. cit. p. 140.</p></note>

 L'interaction entre le niveau
structurel et le niveau &eacute;v&eacute;nementiel de l'histoire offre
les conditions de possibilit&eacute; des histoires. En assumant
le caract&egrave;re hypoth&eacute;tique de la &ldquo;r&eacute;alit&eacute;&rdquo; des
&eacute;v&eacute;nements et le caract&egrave;re fictionnel des
&eacute;v&eacute;nements racont&eacute;s, ces concepts <emph type="2">&ldquo;th&eacute;matisent des
traits contemporains dans le non-contemporain qui ne
se laissent pas r&eacute;duire &agrave; la simple succession du
temps de l'histoire.&rdquo;</emph><noteref rid="note12">12</noteref>
<note id="note12"><no>12</no><p>  Ibid., pp. 140-141.</p></note>

&nbsp;</p>

<p>Sur ce dernier point, il faut revenir aux travaux
amorc&eacute;s dans la mouvance de la nouvelle &eacute;cole
fran&ccedil;aise par Pierre Nora et Jacques LeGoff pour
saisir dans toute sa port&eacute;e la force de l'aporie
m&eacute;thodologique dont parle Koselleck. En effet, les
travaux de ces historiens montrent combien la limite
entre la concr&eacute;tude de l'&eacute;v&eacute;nement et sa
construction reste fragile; en d'autres mots: nous
n'avons pas de terme pour diff&eacute;rencier l'&eacute;v&eacute;nement
construit de l'&eacute;v&eacute;nement r&eacute;el. Dans les d&eacute;bats
entourant cette question, les arguments sont tout aussi
percutants en faveur de la &ldquo;concr&eacute;tude&rdquo; ind&eacute;l&eacute;bile
de l'&eacute;v&eacute;nement qu'ils le sont en faveur de sa valeur
de &ldquo;construction&rdquo;. Le domaine de l'&eacute;v&eacute;nement est-il
celui de la &ldquo;factualit&eacute;&rdquo; ou celui de &ldquo;l'effet&rdquo;? Et
encore, quelque chose tiraille ici, entre l'effet entendu
comme une <emph type="2">effectivit&eacute;</emph> (h&eacute;ritage de l'empirisme) et
comme <emph type="2">affectivit&eacute;</emph> (credo postmoderne).</p>

<p>M&ecirc;me en cherchant &agrave; concilier les deux postulats
(empiriste ou postmoderne), on se trouve &agrave; osciller
d'un p&ocirc;le &agrave; 
<pages>/pp.&nbsp;16-17/</pages>
 l'autre. D'un c&ocirc;t&eacute;, on
souligne l'irr&eacute;ductibilit&eacute; de l'&eacute;v&eacute;nement entendu
comme trace, comme marque d'un r&eacute;el ind&eacute;niable.
L'&eacute;v&eacute;nement est ce qui fait saillie, et nonobstant la
difficult&eacute; &agrave; en percevoir les limites, il reste ce qui
<emph type="2">de soi</emph> saute &agrave; l'&eacute;vidence. Une blessure, une douleur,
une rupture, l'usure dans les &eacute;difices, la radicalit&eacute;
ind&eacute;niable des inscriptions, des diff&eacute;rences et des
morts offrent au temps une possible unit&eacute; de mesure,
un marquage. &Agrave; la limite m&ecirc;me, l'&eacute;v&eacute;nement devient
le synonyme du r&eacute;el, la preuve qu'<emph type="2">il s'est bel et bien
produit quelque chose</emph>. Mais d'un autre c&ocirc;t&eacute;,
l'&eacute;v&eacute;nement d&eacute;signe quelque chose qui advient, donc
qui <emph type="2">passe</emph>, et non simplement <emph type="2">ce qui est</emph>. Il t&eacute;moigne
ainsi de la fluidit&eacute; et de l'&eacute;ph&eacute;m&egrave;re plut&ocirc;t que de
l'assurance des choses. L'&eacute;v&eacute;nement, de surcro&icirc;t, est
le produit d'un consensus, car il reste <emph type="2">d&eacute;sign&eacute;</emph> dans
et par le langage dont use un groupe
communicationnel; il est le point de jonction des
histoires racont&eacute;es, le point de d&eacute;part de la fable. 
Au rythme de l'information qui passe et de la
m&eacute;moire qui oublie, les &eacute;v&eacute;nements sont, pour le
dire comme LeGoff, des <emph type="2">&ldquo;donn&eacute;es faussement
r&eacute;elles&rdquo;</emph>.<noteref rid="note13">13</noteref>
<note id="note13"><no>13</no><p> Jacques LeGoff, Histoire et M&eacute;moire, Paris, Gallimard, 1988.</p></note>

 Dans le monde gonfl&eacute; par la fabrication de
l'&eacute;v&eacute;nement et son encha&icirc;nement perp&eacute;tuel,
<emph type="2">&ldquo;l'artifice est la v&eacute;rit&eacute; du syst&egrave;me&rdquo;</emph><noteref rid="note14">14</noteref>
<note id="note14"><no>14</no><p> Pierre Nora,  &ldquo;Le Retour de l'&eacute;v&eacute;nement&rdquo; in Faire l'Histoire, 1974.</p></note>. Et
pour le comble, &eacute;tant le produit d'une r&eacute;alit&eacute; toujours
elle-m&ecirc;me travaill&eacute;e par le mythe, l'&eacute;v&eacute;nement est
aussi le fruit de l'anticipation et de l'attente, la venue
du Messie comme l'annonce d'une catastrophe.</p>

<p>Partant de ces m&ecirc;mes apories, Jean-Fran&ccedil;ois
Lyotard va s'employer &agrave; faire valoir le choc
&ldquo;incommensurable&rdquo; entre la concr&eacute;tude de
l'&eacute;v&eacute;nement et sa construction, entre ce qu'il d&eacute;signe
comme &eacute;tant &ldquo;deux temps bloqu&eacute;s&rdquo;: le temps de
l'histoire et le temps de l'&eacute;criture de l'histoire qui
sont intriqu&eacute;s l'un dans l'autre, bien que fonci&egrave;rement
ruptur&eacute;s. C'est que l'&eacute;v&eacute;nement est la production
d'une singularit&eacute; radicale qui ne peut plus &ecirc;tre
repr&eacute;sent&eacute;e par une histoire g&eacute;n&eacute;rale sans perdre sa
singularit&eacute;, sans &ecirc;tre d&eacute;vi&eacute;e et se r&eacute;duire &agrave; un
simple &ldquo;moment&rdquo;. Tout 
<pages>/pp.&nbsp;17-18/</pages>
 &eacute;v&eacute;nement, selon
Lyotard, ne peut &ecirc;tre compris au moment o&ugrave; il arrive,
parce que sa singularit&eacute; est &eacute;trang&egrave;re au langage et
&agrave; la structure de compr&eacute;hension qu'il produit. Par
cons&eacute;quent, l'&eacute;v&eacute;nement ne saurait se laisser r&eacute;duire
&agrave; une unit&eacute; de chronologie, &agrave; un <emph type="2">moment</emph>. Il exc&egrave;de
son cadre r&eacute;f&eacute;rentiel, d&eacute;place son cadre. Apr&egrave;s lui,
<emph type="2">rien n'est plus pareil</emph>. Le m&eacute;ta-&eacute;v&eacute;nement &agrave; la
recherche duquel Lyotard semble d&eacute;ployer toute son
&eacute;nergie est cens&eacute; d&eacute;samorcer le m&eacute;tar&eacute;cit qui le
g&ecirc;ne; en rupture &eacute;pist&eacute;mique avec le m&eacute;tar&eacute;cit,
Lyotard inscrit le choc incommensurable de
l'&eacute;v&eacute;nement con&ccedil;u sur les ruines du sublime kantien.
Il s'agit en fait d'une double incidence: celle du
sublime kantien et celle d'une chaologie qui s'ignore,
tr&egrave;s proche du fulgurant &ldquo;effet papillon&rdquo;, puisque
l'infiniment petit bouleverse cette fois l'infiniment
grand. L'&eacute;v&eacute;nement devient, pour Lyotard et
Readings, une d&eacute;flagration, un effet, une force de
figuration, un encha&icirc;nement de &ldquo;suppl&eacute;ments&rdquo;.
D'une certaine mani&egrave;re, on joue ici, sur la trame
d'une histoire en crise, le &ldquo;choc de l'instant&rdquo; contre
&ldquo;l'ordre du moment&rdquo;.</p>

<p>Sur le plan m&eacute;thodologique, la mani&egrave;re de
&ldquo;r&eacute;gler&rdquo; les grandes dichotomies de l'&eacute;v&eacute;nement
correspond donc ici &agrave; une sorte de recours &agrave; la
posture th&eacute;ologique. Celle-ci consiste &agrave; donner &agrave; une
<emph type="2">figure</emph> (et non plus &agrave; un concept ni m&ecirc;me &agrave; une
cat&eacute;gorie) dont la force d&eacute;passerait l'entendement,
non pas la capacit&eacute; de <emph type="2">repr&eacute;senter</emph> l'ensemble des
relations et des hiatus impliqu&eacute;s par ces dichotomies,
encore moins celle d'en <emph type="2">expliciter</emph> les termes, mais le
<emph type="2">pouvoir</emph> de les sublimer.</p>

<p>Par ce moyen, on proc&egrave;de au court-circuitage des
relations entre structure et r&eacute;cit, entre concr&eacute;tude et
construction. Ce court-circuitage op&egrave;re en quelque
sorte le renversement de tous les termes engag&eacute;s
dans ces relations. Le r&eacute;sultat est spectaculaire. 
L'&eacute;v&eacute;nement, m&ecirc;me au sens narratif du terme,
devient <emph type="2">ce qui ne se laisse pas raconter</emph>, car les petits
r&eacute;cits sont tus. Et puisque le postmoderne participe
tout &agrave; la fois de <emph type="2">l'avant</emph> et de <emph type="2">l'apr&egrave;s</emph>, il est par
d&eacute;finition <emph type="2">ce qui hante</emph> (pr&eacute;sent et absent &agrave; la fois),
une sorte de <emph type="2">longuesingularit&eacute;</emph> paraphrasant la
<emph type="2">longuedur&eacute;e</emph> propos&eacute;e par la nouvelle histoire. S'il y
a quelque chose qui se 
<pages>/pp.&nbsp;18-19/</pages>
 rapproche de la
longuedur&eacute;e, soit les modes de domination et les
rapports de production, ce ne peut &ecirc;tre, en ce qui
concerne Lyotard, que ces <emph type="2">micro-mobiles</emph> producteurs
de diff&eacute;rends, soit d'&eacute;l&eacute;ments non-comptabilisables,
distincts en tous points de la grande h&eacute;g&eacute;monie du
changement qu'est le <emph type="2">progr&egrave;s</emph> moderne. Le r&eacute;cit
devient <emph type="2">ce qui ne se raconte pas mais se laisse
d&eacute;crire par la seule figuralit&eacute; de ses effets</emph>. Le
potentiel de narrativit&eacute; de l'&eacute;v&eacute;nement est englouti
par l'irr&eacute;ductibilit&eacute; de l'&eacute;criture de l'histoire; au lieu
de la factualit&eacute; m&ecirc;me de l'&eacute;v&eacute;nement, c'est &agrave;
l'&eacute;criture que revient le caract&egrave;re d'irr&eacute;ductibilit&eacute;, de
sorte que ne se raconte que l'&eacute;criture elle-m&ecirc;me, sa
r&eacute;p&eacute;tition. Le m&ecirc;me type de renversement s'op&egrave;re
sur tout groupe communicationnel instruit par la
fulgurance de l'&eacute;v&eacute;nement: au lieu de se voir unifier,
bonifier par l'&eacute;v&eacute;nement, la communaut&eacute; est ruptur&eacute;e
par le choc produit. Ainsi, selon Lyotard, l'&eacute;v&eacute;nement
est impossible &agrave; d&eacute;signer dans le langage, &agrave; traduire
dans la communication, puisqu'il vient pr&eacute;cis&eacute;ment
rompre les conditions de possibilit&eacute; d'un consensus
n&eacute;cessaire &agrave; sa propre d&eacute;signation. On comprendra
que la <emph type="2">figure</emph> y est entendue comme un ordre de
rupture (une m&eacute;tonymie, une anamorphose) et non
comme une op&eacute;ration de synth&egrave;se, comme c'est le
cas par exemple chez Paul Ricoeur.</p>

<p>L'effet de l'&eacute;v&eacute;nement est &agrave; la fois singulier et
interminable (donc nonlocalisable). L'&eacute;v&eacute;nement
&ldquo;postmoderne&rdquo; n'offre donc pas la possibilit&eacute; de
marquer le temps, de suivre la chronologie, mais
l'ultime possibilit&eacute; de marquer la marque: le
marquage de l'&eacute;criture de l'histoire qui n'est rien
d'autre &agrave; son tour qu'un marquage, soit un
&eacute;v&eacute;nement. Pour inverser et paraphraser Pierre Nora,
nous dirons que Lyotard affirme, non pas que <emph type="2">l'artifice
est la v&eacute;rit&eacute; du syst&egrave;me</emph>, mais que <emph type="2">la v&eacute;rit&eacute; est
l'artifice du syst&egrave;me</emph>.</p>

<p>Le jeu des relations et des hiatus s'est transform&eacute;
en r&eacute;percussions sans fin, en violentes d&eacute;tonations: le
hiatus produit un autre hiatus, et ainsi de suite. On
ne sera pas surpris de voir se constituer chez Lyotard
une th&eacute;orie du diff&eacute;rend &agrave; la base de laquelle
&ldquo;Auschwitz&rdquo; d&eacute;signe l'&eacute;v&eacute;nement limite. En
d&eacute;finitive, la mort devient un mod&egrave;le pour
l'&eacute;v&eacute;nementialit&eacute;, car les morts ne peuvent
t&eacute;moigner de la mort qu'ils sont pourtant les seuls &agrave;

<pages>/pp.&nbsp;19-20/</pages>
 &ldquo;conna&icirc;tre&rdquo;, de ce que cette connaissance
&eacute;quivaut &agrave; un non-savoir. La mort est le hiatus des
hiatus et Auschwitz d&eacute;signe l'incommensurable.</p>

<p>Cependant on peut se demander en quoi cela
rend n&eacute;cessaire une th&eacute;orie de l'&eacute;v&eacute;nement dans les
termes du &ldquo;postmoderne&rdquo;. Pourquoi cette urgence de
penser la <emph type="2">spectralit&eacute;</emph> et la <emph type="2">hantise</emph>, la mort et
l'immoral dans les termes d'une &ldquo;longuesingularit&eacute;&rdquo;
(sic) qui aurait paradoxalement l'effervescence, l'effet
et l'impact d'un instant fulgurant? La mort n'a jamais
&eacute;t&eacute; l'exclusivit&eacute; d'une tension entre la modernit&eacute; et
le <emph type="2">reste</emph>. Et s'il faut bien s&ucirc;r rendre compte
d'Auschwitz en y braquant le sort et la responsabilit&eacute;
de la modernit&eacute;, le renvoi au caract&egrave;re
d'instantan&eacute;it&eacute; muette de l'&eacute;v&eacute;nement ne risque-t-il
pas de faire s'effondrer toute m&eacute;moire? Jusqu'&agrave;
quelles limites peut-on soutenir l'inexplicabilit&eacute;
d'Auschwitz? Est-il pour autant n&eacute;cessaire
d'embl&eacute;matiser le temps par le truchement d'une
figure (le postmoderne) dont l'effet spectaculaire ne
peut, &agrave; long terme, que s'att&eacute;nuer? D'une modernit&eacute;
bas&eacute;e sur le principe t&eacute;l&eacute;ologique de l'Histoire, nous
passons &agrave; une condition postmoderne o&ugrave; le principe
d'immanence r&eacute;git l'&eacute;v&eacute;nementialit&eacute;: l'&eacute;v&eacute;nement
comme immanence, voil&agrave; la condition postmoderne
qui n'aurait par cons&eacute;quent aucune assise
chronologique. Le postmoderne, affirme Bill Readings
&agrave; la suite de Lyotard, est l'<emph type="2">autre</emph> de la modernit&eacute; &mdash;
son alt&eacute;rit&eacute; latente, lov&eacute;e, toujours pr&ecirc;te &agrave; rompre le
secret de sa spectralit&eacute; dans les textes, dans l'&eacute;criture
de l'histoire et dans la litt&eacute;rature. La litt&eacute;rature
n'offrirait pas autre chose que les traces de cette
figuralit&eacute;, ses effets de lecture.</p>
</section>

<section>

<p>Si le postmoderne est l'<emph type="2">autre</emph> de la modernit&eacute;,
tout engagement critique et th&eacute;orique devant cette
irr&eacute;ductible force &eacute;v&eacute;nementielle am&egrave;ne donc &agrave;
consid&eacute;rer la litt&eacute;rature et la culture dans un
constant porte-&agrave;-faux avec la modernit&eacute;, comme si
finalement, tout se mesurait, une fois de plus, &agrave;
l'&eacute;chelle de la modernit&eacute; &mdash; ce qui est loin de nous
expulser du &ldquo;cadre&rdquo; moderne comme on le pr&eacute;tend
par ailleurs. Si le postmoderne se contient dans
l'&eacute;v&eacute;nement seul et le d&eacute;borde tout &agrave; la fois,
comment 
<pages>/pp.&nbsp;20-21/</pages>
 saurait-il donner prise &agrave; une
histoire dont la temporalit&eacute; est plus complexe qu'un
agr&eacute;gat d'effets r&eacute;p&eacute;titifs? On aura beau s'emp&ecirc;cher
d'user encore du terme d'&ldquo;histoire&rdquo;, le refuser
transgressivement, il reste que le propre de cette
transgression n&eacute;cessite la reconnaissance d'une limite;
il reste aussi que nul ne peut se dire en-de&ccedil;a d'une
historicit&eacute; sur les fondements de laquelle, de toute
mani&egrave;re, il est appel&eacute; &agrave; critiquer. Si l'histoire nous
ali&egrave;ne, la reconnaissance m&ecirc;me de cette ali&eacute;nation
bonifie en quelque sorte le recours &agrave; la cat&eacute;gorie de
l'histoire, lui <emph type="2">donne raison</emph>. Au-del&agrave; comme en-de&ccedil;a de
cette posture, on cesse de parler.</p>

<p>Le renversement spectaculaire op&eacute;r&eacute; par Lyotard
sur la question de l'&eacute;v&eacute;nement et le d&eacute;tournement
propos&eacute; par Bill Readings comme la strat&eacute;gie
appartenant d&eacute;sormais aux nouveaux hooligans que
seraient devenus les universitaires font-ils vraiment
l'&eacute;conomie de l'histoire en recourant &agrave; la figuralit&eacute;
de l'&eacute;v&eacute;nement? Une ambigu&iuml;t&eacute; demeure quant &agrave;
la port&eacute;e m&ecirc;me de ces discours: leur port&eacute;e
&eacute;thique d&eacute;tonne sur leur valeur strat&eacute;gique &mdash; on
parle tout &agrave; la fois de l'impossible t&eacute;moignage des
victimes d'Auschwitz et de l'impossible assignation
d'un sujet dans le jeu du libre march&eacute;. Une telle
co&iuml;ncidence entre l'holocauste totalitaire et la logique
du n&eacute;o-lib&eacute;ralisme, entre le syst&egrave;me qui nie toute
subjectivit&eacute; et la strat&eacute;gie appel&eacute;e paradoxalement &agrave;
le miner devrait &ecirc;tre analys&eacute;e plus avant. Quelles sont
les implications d'un jeu qui s'accommode si facilement
du totalitarisme? Comment la strat&eacute;gie peut-elle
atteindre une certaine efficace si cette efficace est la
condition m&ecirc;me du syst&egrave;me en rupture avec lequel
elle pr&eacute;tend agir?</p>

<p>En investissant le vide id&eacute;ologique de l'excellence,
le hooliganisme universitaire ne vise &agrave; rien d'autre
qu'&agrave; reprendre sans cesse ses propres jeux de
figuration, les effets de sa propre &eacute;v&eacute;nementialit&eacute; &mdash;
sans hi&eacute;rarchie, sans ordre et sans objectif ext&eacute;rieur &agrave;
lui-m&ecirc;me. Mais ce faisant, comment saurait-il justement
s'int&eacute;resser &agrave; autre chose qu'&agrave; lui-m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire
&agrave; quelque chose qui tienne de l'<emph type="2">Autre</emph> au nom duquel
il se r&eacute;clame n&eacute;anmoins? Soit il se condamne alors
&agrave; l'exploration narcissique de sa propre
&eacute;v&eacute;nementialit&eacute;, soit au contraire il s'annihile en
instruisant son propre proc&egrave;s o&ugrave;, comme dans tout
proc&egrave;s instruit par 
<pages>/pp.&nbsp;21-22/</pages>
 l'accus&eacute; lui-m&ecirc;me, la
culpabilit&eacute; est tout aussi fond&eacute;e que l'est le manque
de l&eacute;gitimit&eacute; du juge &agrave; assurer la justice. Dans le
contexte politico-&eacute;conomique actuel, rendre l'universit&eacute;
aux t&ecirc;tes parlantes, donner &agrave; toutes les &ldquo;voix&rdquo;
discordantes, non pas une place qui leur revient, mais
la simple possibilit&eacute; de <emph type="2">danser</emph> sur la sc&egrave;ne ruin&eacute;e
des savoirs, c'est constuire une anti-socialit&eacute;, un
hooliganisme au nom de la reprise constante de
chacune des figurations: figuration avant toute chose
de ce qui se tait et qui, autrement dit, n'a pas de
&ldquo;voix&rdquo;. &Agrave; d&eacute;faut d'&ecirc;tre <emph type="2">pr&eacute;sent</emph>, ce que l'universit&eacute;
avait &eacute;cart&eacute; en qualit&eacute; d'institution moderne par
excellence, fait d&eacute;sormais fureur comme autant
d'effets produits gr&acirc;ce &agrave; l'institution et contre elle. 
Pendant ce temps, ce qui continue &agrave; <emph type="2">parler</emph>, soit le
discours qui persiste &agrave; attirer l'attention sur ces effets,
ne peut faire autrement que s'enfermer sur lui-m&ecirc;me.
Ainsi entend-on beaucoup parler de la litt&eacute;rature
comme de l'<emph type="2">autre</emph> de la philosophie phallogocentrique,
mais n'entend-on que tr&egrave;s peu cette m&ecirc;me litt&eacute;rature
parler de sa propre voix. Sans doute est-ce parce que
la litt&eacute;rature se r&eacute;v&egrave;le elle-m&ecirc;me comme un
discours apte &agrave; penser, &agrave; la fois dans les marges de
la philosophie et en-dehors de l'institution philosophique.
Mais sans doute est-ce aussi parce que la litt&eacute;rature
est le terrain le plus glissant o&ugrave; la terreur et le jeu
s'entra&icirc;nent le mieux ensemble. Le hooliganisme y a
d&eacute;j&agrave; son histoire. Et le hooliganisme se refuse
d'admettre qu'il a une histoire.</p>
</section>

<section>

<p>L'excellence est le sympt&ocirc;me d'une universit&eacute;
aux prises avec la d&eacute;sinstitutionnalisation. Elle indique
que l'universit&eacute; est maintenant pass&eacute;e du statut
d'institution &agrave; celui de march&eacute;. Le cadre de la
gestion dans lequel les universit&eacute;s contemporaines
op&egrave;rent d&eacute;sormais n'est pas un <emph type="2">choix</emph> d'institution,
mais la cons&eacute;quence de ce que le r&eacute;gime politique
dans lequel elles sont appel&eacute;es &agrave; pers&eacute;v&eacute;rer est
fondamentalement celui de la gestion: gestion des
ressources, des biens, des personnes et des d&eacute;chets.
Cela est, parce que l'accroissement des richesses et
l'exploration mat&eacute;rielle ont trouv&eacute; leurs limites. Nous
g&eacute;rons dor&eacute;navant les choses. Ce r&eacute;gime est
lui-m&ecirc;me hautement ludique et fondamentalement
&eacute;conomique. C'est un jeu s&eacute;rieux contre lequel le jeu
d'un &eacute;v&eacute;nement, 
<pages>/pp.&nbsp;22-23/</pages>
 l'intrusion d'une
occurrence ludique diff&eacute;rentielle ne peut h&eacute;las pas
grand chose. Aussi, la strat&eacute;gie qui se rapporte &agrave;
cette diff&eacute;rentialit&eacute; peut-elle pr&eacute;tendre &agrave; une posture
&eacute;thique, &agrave; faire <emph type="2">autre chose</emph> que du politique, elle n'en
sera toujours que raval&eacute;e par cette capacit&eacute; de
l'&eacute;conomie de march&eacute; &agrave; int&eacute;grer toute valeur
diff&eacute;rentielle.</p>

<p>Bill Readings a judicieusement saisi l'urgence de
repenser l'universit&eacute; et la culture dans les termes
d'une &eacute;conomie. La pertinence de poser le probl&egrave;me
dans les seuls termes d'une &ldquo;crise institutionnelle
identitaire&rdquo; ou d'une &ldquo;crise des id&eacute;ologies&rdquo; fait
d&eacute;faut. Mais le probl&egrave;me reste &agrave; savoir comment
<emph type="2">ruser</emph> avec les &eacute;conomies actuelles, avec l'ordre
d&eacute;sordonn&eacute; du march&eacute;, sans se soumettre
enti&egrave;rement &agrave; la logique du march&eacute; &mdash; la <emph type="2">loi du
march&eacute;</emph> n'&eacute;tant pas autre chose que l'infini d&eacute;sir du
jeu. Dans ce contexte, le march&eacute; est appel&eacute; &agrave;
devenir <emph type="2">ce qui reste</emph> apr&egrave;s la dissolution &eacute;conomique
des institutions, leur transmutation en pures &eacute;conomies.
Le march&eacute; se trouve alors &agrave; reposer sur le double
principe de la vari&eacute;t&eacute; (diversit&eacute;, comp&eacute;tition,
nouveaut&eacute;s) et de l'h&eacute;g&eacute;monie (plus rien ne lui
&eacute;chappe, rien n'&eacute;tant plus en comp&eacute;tition avec le
march&eacute; lui-m&ecirc;me).</p>

<p>Dans cette perspective, la culture ne se trouve
plus nulle part, non pas parce qu'elle est absente,
mais parce qu'elle est partout &mdash; tout &eacute;tant devenu
culturel - m&ecirc;me la nature d&eacute;sign&eacute;e de nos jours
comme le &ldquo;patrimoine&rdquo; terrestre. Elle ne constitue
plus un discours de <emph type="2">l&eacute;gitimation</emph> &mdash; et l&agrave;-dessus
Lyotard avait raison dans son rapport sur &ldquo;la
condition du savoir dans les soci&eacute;t&eacute;s les plus
d&eacute;velopp&eacute;es&rdquo; (1979) de d&eacute;crire les soci&eacute;t&eacute;s
d&eacute;velopp&eacute;es comme celles o&ugrave; &ldquo;<emph type="2">l'enjeu n'est pas la
v&eacute;rit&eacute;, mais la performativit&eacute;&rdquo;</emph><noteref rid="note15">15</noteref>
<note id="note15"><no>15</no><p>  Lyotard, op.cit., p. 76.</p></note>. Mais puisque ces
soci&eacute;t&eacute;s sont d&eacute;j&agrave; <emph type="2">ludiques</emph>, comment penser pouvoir
en miner le jeu par d'autres jeux (coups) sans oblit&eacute;rer
toute possibilit&eacute; de distinguer (de faire les diff&eacute;rences
et de saisir les diff&eacute;rends) entre les <emph type="2">bons coups</emph> et
les <emph type="2">mauvais coups</emph>, entre les jeux qu'il faut soutenir et
ceux qu'il faut d&eacute;noncer? Est-ce &agrave; dire qu'il n'y a
plus en ces jeux ni souffrance, ni contraintes, ni
injustices? Si 
<pages>/pp.&nbsp;23-24/</pages>
 toute l&eacute;gitimit&eacute; tombe en
d&eacute;su&eacute;tude, comment encore parler d'<emph type="2">injustice</emph>?<noteref rid="note16">16</noteref>
<note id="note16"><no>16</no><p>  L&agrave;-dessus, je r&eacute;it&egrave;re la position critique &eacute;nonc&eacute;e par Eduardo Galeano dans un article cinglant paru dans Le Monde Diplomatique  en janvier 1996, &ldquo;Technologies et mensonges &mdash; Vers une soci&eacute;t&eacute; de l'incommunication?&rdquo;: &ldquo;... la notion d'injustice elle-m&ecirc;me, nagu&egrave;re une certitude universelle, s'est &agrave; peu pr&egrave;s estomp&eacute;e jusqu'&agrave; dispara&icirc;tre.  Le code moral de cette fin de si&egrave;cle ne condamne pas l'injustice, mais l'&eacute;chec.&rdquo; (p. 16).  Les cas flagrants de la guerre en Bosnie et de la destruction syst&eacute;matique de la Tch&eacute;ch&eacute;nie le montrent bien.</p></note>

&nbsp;</p>

<p>En tant qu'intellectuels, comment r&eacute;sister au vide
et se satisfaire d'une simple &ldquo;mobilit&eacute;&rdquo; dans le
savoir si la mobilit&eacute; est d'embl&eacute;e la loi du syst&egrave;me?
Comment d&eacute;sirer encore quelque chose en toute
spontan&eacute;it&eacute; si les d&eacute;sirs sont engag&eacute;s d'avance sur
les cours du march&eacute;? Cette mobilit&eacute; &agrave; laquelle on
voudrait confier les derni&egrave;res t&acirc;ches de la pens&eacute;e &mdash;
d'une pens&eacute;e pratiquant l'auto-d&eacute;n&eacute;gation &mdash; est-elle
du ressort de notre propre libert&eacute; de joueur ou du
ressort de l'&eacute;conomie dans laquelle nous nous
trouvons et hors de laquelle il n'y a point de salut?
Ne sommes-nous pas tristement assign&eacute;s au jeu,
oblig&eacute;s &agrave; jouer, livr&eacute;s au jeu avec pour seules
alternatives la voie de la d&eacute;pendance aveugle ou
celle du <emph type="2">fair play</emph>?</p>

<p>Ce probl&egrave;me est un enjeu majeur dans les &eacute;crits
de Bill Readings, une figure jamais nomm&eacute;e, celle-l&agrave;.
Et j'ajouterai que c'en est le seul &eacute;cueil &mdash; non pas
que la chose, &eacute;tant irr&eacute;solue chez lui, rende inutile
son argument, mais le fait de ne &ldquo;pas savoir&rdquo;, et
m&ecirc;me de &ldquo;ne pas vouloir savoir&rdquo; est compris dans
le travail de Bill Readings comme une <emph type="2">strat&eacute;gie
politique</emph>, comme l'ultime mouvement encore permis &agrave;
la surface des savoirs. L'<emph type="2">&eacute;v&eacute;nement</emph>, par lequel
quelque chose advient &agrave; travers la d&eacute;n&eacute;gation
pratiqu&eacute;e par les savoirs modernes, s'auto-pr&eacute;sente
comme l'instant d'un non-savoir, mais un non-savoir
qui, contrairement &agrave; l'ignorance, est assum&eacute;. &ldquo;Savoir
que je ne sais pas&rdquo; devient le mobile d'une vis&eacute;e
essentiellement p&eacute;dagogique, g&eacute;n&eacute;reuse et plus
&ldquo;compatissante&rdquo; que Bill Readings n'ait bien voulu
l'admettre. En effet, cette strat&eacute;gie est aussi fond&eacute;e
sur une d&eacute;construction du motif chr&eacute;tien: on en a
contre la &ldquo;r&eacute;demption&rdquo; promise par l'Universit&eacute; et
contre une 
<pages>/pp.&nbsp;24-25/</pages>
 communaut&eacute; rassembl&eacute;e
autour du cadavre culturel &agrave; d&eacute;pecer. Et pourtant, la
strat&eacute;gie p&eacute;dagogique propos&eacute;e par Readings implique
une synergie, certes locale et ponctuelle puisqu'il s'agit
de coordonner les efforts dans la classe, mais
n&eacute;anmoins absorbante et exigeante. On sera &eacute;tonn&eacute;
sans doute de cette disproportion entre une solution
aussi t&eacute;nue, reposant essentiellement sur l'&eacute;thique
p&eacute;dagogique, et un probl&egrave;me aussi &eacute;norme (rien de
moins que la modernit&eacute; dans ses fondements
&eacute;pist&eacute;miques et &eacute;thiques). En s'attaquant de front au
gigantisme m&ecirc;me du probl&egrave;me, Bill Readings pouvait
voir sa strat&eacute;gie se rompre au mur de l'utopisme.
C'est cependant par &eacute;vitement, par <emph type="2">d&eacute;tournement</emph>,
qu'il ouvre une perspective int&eacute;ressante, allant non
plus tant au-devant de l'aporie elle-m&ecirc;me, mais dans
les pores qu'elle offre au regard du non-initi&eacute;.
Retourner la communaut&eacute; des initi&eacute;s en th&eacute;orie des
errants, et poser le probl&egrave;me de la communaut&eacute; des
non-initi&eacute;s, voil&agrave; en d'autres termes &agrave; quoi se
r&eacute;sume l'esprit de cette p&eacute;dagogie. La p&eacute;dagogie: un
travail dans la classe qui embrasse et chasse tout &agrave; la
fois l'esprit de communaut&eacute;, un travail qui lie l'<emph type="2">effet</emph>
du groupe, en sa coh&eacute;sion m&ecirc;me, &agrave; sa dimension
heuristique, &eacute;v&eacute;nementielle, &eacute;ph&eacute;m&egrave;re. La force de
cette p&eacute;dagogie est d'ignorer pr&eacute;cis&eacute;ment sa force.
Elle ne peut ni ne veut se prendre pour un nouveau
pouvoir, car le pouvoir est investi ailleurs et
l'enseignement r&eacute;colte des restes. Partant de Mai 68,
on entrevoit ici la configuration parfaitement mobile
des rapports entre l'enseignant et l'&eacute;tudiant fond&eacute;s
sur la &ldquo;communaut&eacute;&rdquo; des diff&eacute;rences, des
diff&eacute;rends, celle du non-consensus o&ugrave; l'&eacute;tudiant,
comme l'enseignant d'ailleurs, doit faire l'exp&eacute;rience
d'une certaine opacit&eacute; et d'une certaine difficult&eacute; &mdash;
lesquelles n'ont rien &agrave; voir avec les &eacute;preuves
qu'exigent l'<emph type="2">&eacute;mancipation</emph> et le <emph type="2">progr&egrave;s</emph>.</p>
</section>

<section>

<p>Cependant, la volont&eacute; de ne pas reconna&icirc;tre
dans le jeu <emph type="2">ludique</emph> la possibilit&eacute; du jeu <emph type="2">tyrannique</emph>
(lorsqu'on est <emph type="2">abus&eacute;</emph> par le jeu) est entendue ici
comme une strat&eacute;gie de <emph type="2">d&eacute;tournement</emph>, un espace
dans lequel puisse encore &ecirc;tre pens&eacute;e une certaine
subversion, une certaine r&eacute;sistance. C'est sur ce
caract&egrave;re de r&eacute;sistance que l'analyse achoppe.
Comment l'intellectuel, alors m&ecirc;me qu'on le suppose
en train de dispara&icirc;tre, peut-il se 
<pages>/pp.&nbsp;25-26/</pages>

convaincre de la ma&icirc;trise qu'il peut encore avoir sur
sa propre figuration sur la sc&egrave;ne du savoir? Comment
penser la &ldquo;r&eacute;sistance&rdquo; dans de telles conditions?</p>

<p>Dans cette situation o&ugrave; nous avons l'impression
que les jeux sont faits et qu'on ne peut plus jouer
avec les jeux sans &ecirc;tre aussit&ocirc;t r&eacute;cup&eacute;r&eacute;s par eux
ou jouer avec le flou institutionnel sans &ecirc;tre
r&eacute;cup&eacute;r&eacute; par lui, la tentation est forte d'avouer que
<emph type="2">l'heure est grave, mais d&eacute;j&agrave; pass&eacute;e</emph>. C'est pourquoi
sans doute le sifflement de l'intellectuel contemporain,
m&ecirc;me du fond de l'obscurit&eacute;, a parfois ceci de
burlesque qu'il se rapproche du sifflement que commet
le coupable lorsqu'il feint la l&eacute;g&egrave;ret&eacute;.</p>

<p>M&ecirc;me si la strat&eacute;gie pr&eacute;conis&eacute;e par Bill
Readings me semble de loin la plus rus&eacute;e, elle me
rappelle un exemple assez troublant: celui de la
<emph type="2">dissidence</emph> sous le r&eacute;gime sovi&eacute;tique. Malgr&eacute;
l'&eacute;norme diff&eacute;rence existant entre les deux syst&egrave;mes,
soit celui de l'&eacute;conomie postmoderne et celui du
totalitarisme sovi&eacute;tique, les deux strat&eacute;gies adopt&eacute;es
pour &ldquo;r&eacute;sister&rdquo; &agrave; l'h&eacute;g&eacute;monie du syst&egrave;me sont
tr&egrave;s proches. Dans sa vis&eacute;e &eacute;thique, la strat&eacute;gie de
r&eacute;sistance qu'implique l'analyse faite par Bill Readings
est tr&egrave;s proche de celle dont a us&eacute; la dissidence.
Cette strat&eacute;gie de la communaut&eacute; non-consensuelle
s'apparente &agrave; la dissidence dans la mesure o&ugrave; toutes
deux se refusent &agrave; revendiquer le pouvoir, et ce, au
nom d'un imp&eacute;ratif plus &eacute;thique que politique:
questionner le fondement m&ecirc;me du pouvoir en le
d&eacute;stabilisant, non pas par la violence directe, mais
par la rupture locale et le mim&eacute;tisme. <emph type="2">Dissidence</emph> veut
dire litt&eacute;ralement: <emph type="2">&agrave;-c&ocirc;t&eacute;</emph>, d'o&ugrave; la strat&eacute;gie qui en
d&eacute;coule et qui s'appuie sur le <emph type="2">d&eacute;tournement</emph> et le
<emph type="2">d&eacute;placement</emph> du pouvoir par lui-m&ecirc;me.  Cette posture
de l'&agrave;-c&ocirc;t&eacute;, cette mobilit&eacute; par laquelle on d&eacute;cide de
jouer le jeu de l'adversaire afin de le miner de
l'int&eacute;rieur <emph type="2">fonctionne</emph>. Readings a raison de penser
que les &ldquo;tenus &agrave; l'&eacute;cart&rdquo;, les rabrou&eacute;s du syst&egrave;me
vont finir par refaire surface et disloquer le Tout. Les
dissidents avaient aussi raison de croire que le
syst&egrave;me allait s'effondrer de lui-m&ecirc;me, par la force
m&ecirc;me de ses exigences &eacute;conomiques et
l'extraordinaire automatisation de son fonctionnement.
Mais voil&agrave;, l'exemple sovi&eacute;tique a montr&eacute; qu'il y
avait un prix &agrave; payer &agrave; l'effondrement, que cette
strat&eacute;gie 
<pages>/pp.&nbsp;26-27/</pages>
 ne devenait op&eacute;ratoire qu'&agrave; la
condition d'une terreur que semblaient &eacute;carter
jusque-l&agrave; les dispositions ludiques des strat&egrave;ges: le
sacrifice de ses principaux agents. On sort ici d'une
logique de la r&eacute;demption pour entrer aussit&ocirc;t dans la
m&eacute;canique sacrificielle. Apr&egrave;s la perestro&iuml;ka, ces
dissidents qui ont min&eacute; le syst&egrave;me ont trouv&eacute; le
m&ecirc;me sort que les po&egrave;tes r&eacute;volutionnaires des
ann&eacute;es vingt sacrifi&eacute;s &agrave; l'autel de la r&eacute;volution.
Mais cette fois, c'est dans l'indiff&eacute;rence la plus totale
et l'oubli le plus anti-h&eacute;ro&iuml;que que le sacrifice a eu
lieu. Politiquement parlant, cette strat&eacute;gie de la
dissidence n'a fait qu'&eacute;crouer ses principaux
m&eacute;diateurs et permettre le retour &mdash; comme si rien
ne s'&eacute;tait pass&eacute; &mdash; d'une autre brutalit&eacute;.</p>

<p>A refuser de concevoir le <emph type="2">jeu</emph> comme &eacute;tant aussi,
possiblement, l'enjeu d'une id&eacute;ologie, en concevant &ldquo;la
fin des id&eacute;ologies&rdquo; comme un fait accompli et en
refusant de comprendre l'&eacute;conomie dans sa teneur
<emph type="2">id&eacute;ologique</emph>, ne coupe-t-on pas tout recours, ne
risque-t-on pas de rester en plan, divis&eacute;s et
manipulables? Comment concevoir en effet la
diff&eacute;rence entre cette mobilit&eacute; strat&eacute;gique et la
mobilit&eacute; dans laquelle on se trouve id&eacute;ologiquement
pouss&eacute;? Le jeu peut aussi jouer la carte du
totalitarisme &mdash; et sans dire que c'est le cas
actuellement, j'insisterai sur la facilit&eacute; avec laquelle
Jean-Fran&ccedil;ois Lyotard enferme, chacun de son c&ocirc;t&eacute;,
le jeu et la terreur, comme si l'un &eacute;vacuait
n&eacute;cessairement l'autre. Selon lui, la terreur <emph type="2">&ldquo;se trouve
hors des jeux de langage, puisque l'efficacit&eacute; de la
force proc&egrave;de alors tout enti&egrave;re de la menace
d'&eacute;liminer le partenaire, et non d'un meilleur &ldquo;coup&rdquo;
que le sien.&rdquo;</emph><noteref rid="note17">17</noteref>
<note id="note17"><no>17</no><p> Op. cit. p. 76.</p></note>

 Or, on le sait depuis l'Inquisition et on
le reconna&icirc;t sur ce parcours menant de la
R&eacute;volution &agrave; la dissidence, la terreur peut tr&egrave;s bien
se fustiger elle-m&ecirc;me; elle proc&egrave;de tout autant de
l'auto-flagellation et de l'auto-harc&egrave;lement. Si l'on
reprend le paradigme du jeu, on dira que le joueur
peut passer tr&egrave;s subtilement, sur le coup et sans
distinction aucune, de la <emph type="2">d&eacute;cision volontaire</emph> &agrave; la
tyrannie du jeu. Un coup <emph type="2">jou&eacute;</emph> est parfois aussi un
&ldquo;coup&rdquo; auquel le joueur se soumet dans la
d&eacute;pendance la plus totale. C'est l&agrave; la tyrannie de
<emph type="2">l'intoxication</emph> ludique.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;27-28/</pages>
</p>

<p>Dans le contexte de l'&eacute;mergence des nouvelles
disciplines pour lesquelles &ldquo;l'indisciplinarit&eacute;&rdquo; est la
nouvelle norme, on peut se demander si la terreur ne
trouve pas sa voie, ironiquement, &agrave; m&ecirc;me
l'insatiabilit&eacute; des d&eacute;sirs en jeu dans la recherche
toujours plus intense des micro-localit&eacute;s et des
diff&eacute;rends. Ironiquement, c'est &agrave; force de refuser de
jouer le jeu du pouvoir et de l'autorit&eacute; que ces
nouvelles disciplines encouragent parfois &agrave; leur tour,
mais &agrave; leur corps d&eacute;fendant, l'exercice d'une
discipline de fer, un certain autoritarisme vis-&agrave;-vis ses
propres exigences.</p>

<p>La lecture lyotardienne du postmoderne sous-tend
l'id&eacute;e selon laquelle tout joueur a le jeu &agrave; sa
disposition, comme un ressort dont il dispose, en
m&ecirc;me temps qu'il s'en trouve n&eacute;cessairement rejet&eacute;
en tant que <emph type="2">sujet</emph>. Ce ressort est &agrave; la fois ce qui
jette l'<emph type="2">homme</emph> &mdash; au sens humaniste du terme &mdash; &agrave;
c&ocirc;t&eacute; de lui-m&ecirc;me, et l'instrument qu'une subjectivit&eacute;
persiste toutefois &agrave; manipuler sans qu'on n'arrive &agrave;
saisir d'o&ugrave; vient cette subjectivit&eacute;. Il s'en trouve la
confusion la plus totale entre le jeu comme <emph type="2">strat&eacute;gie</emph>
et le jeu comme <emph type="2">effet</emph> sur lequel le joueur n'a aucun
impact. De la <emph type="2">pens&eacute;e</emph>, nous passons &agrave; <emph type="2">l'effet sublime</emph>
sans m&ecirc;me que <emph type="2">cette</emph> diff&eacute;rence ne soit rapport&eacute;e
comme un hiatus important. Le jeu semble, chez
Lyotard, toujours &eacute;gal &agrave; lui-m&ecirc;me, sans &eacute;chelle: du
jeu toujours &eacute;gal au jeu, seulement parfois diff&eacute;rent,
mais jamais ni mieux ni pire, ni bon ni cruel. Or les
jeux cruels existent et sont les plus efficaces, les plus
mobilisateurs parce qu'ils exigent du joueur comme du
public une d&eacute;pendance totale et une compl&egrave;te
identification. Le jeu peut rendre fou, et l'esprit
ludique n'a jamais emp&ecirc;ch&eacute; l'id&eacute;ologique. En ce
sens, la modernit&eacute; se fonde d&eacute;j&agrave; sur l'introduction
d'un certain jeu dans l'ordre, d'un certain hasard et
d'un &ldquo;amour du hasard&rdquo; cultiv&eacute;, pour ainsi dire,
dans le dos des Dieux.</p>

<p>En faisant s'accorder le jeu avec l'impossibilit&eacute;
d'&eacute;tablir des consensus, Lyotard stipule que les jeux
de langage &eacute;chappent aux r&egrave;gles. Or les jeux de
langage n'&eacute;chappent pourtant pas &agrave; cette condition
<emph type="2">sine qua non</emph> des jeux qui veut que chacun d'eux
s'appuie sur des r&egrave;gles. Sans la r&egrave;gle, point de jeu.
Et ces r&egrave;gles s'appuient &agrave; leur tour n&eacute;cessairement
sur un <emph type="2">consensus</emph>.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;28-29/</pages>
</p>

<p>La &ldquo;communaut&eacute; nonconsensuelle&rdquo; propos&eacute;e
par Bill Readings, par d&eacute;finition, <emph type="2">ne tient pas</emph> &mdash; il en
est parfaitement conscient. En cela, elle n'&eacute;chappe pas
au jeu de l'id&eacute;ologie et offre toujours la possibilit&eacute; de
se voir r&eacute;cup&eacute;rer par un type de pouvoir ou par un
autre. Elle ouvre &eacute;galement la voie, ni plus ni moins
que les autres, &agrave; la terreur. Dans quelle mesure en
effet cette strat&eacute;gie atomisante &eacute;vite-t-elle de
provoquer sa propre tyrannie? En quoi se
d&eacute;marque-t-elle des autres versions de la l&eacute;gitimation
des "droits individuels"? En quoi l'&eacute;v&eacute;nement par
lequel toute communaut&eacute; devrait s'auto-miner ne
deviendrait-il pas tyrannique et <emph type="2">fascinant</emph> &agrave; son tour?</p>

<p>Il faut revenir au caract&egrave;re pr&eacute;cis&eacute;ment ponctuel
de la strat&eacute;gie p&eacute;dagogique offerte par Bill Readings
pour saisir, dans cette valorisation du dissensus et la
difficult&eacute; d'en concevoir une possible terreur, le
propre d'une situation &agrave; laquelle la pens&eacute;e ne peut
plus &eacute;chapper: particuli&egrave;rement depuis la fin de la
guerre froide, les conjonctures actuelles sont le
r&eacute;sultat d'un effet de vitesse sans pr&eacute;c&eacute;dent, &agrave;
savoir le repliement des tensions id&eacute;ologiques sur
l'h&eacute;g&eacute;monie ludique du march&eacute;. Les grandes
axiologies politiques et id&eacute;ologiques ont &eacute;t&eacute; vid&eacute;es
de leur sens, confiant &agrave; l'<emph type="2">&eacute;thique</emph> une t&acirc;che qui la
d&eacute;passe.  Pourtant, si la nappe fut retir&eacute;e de la
table sans que les couverts n'en soient apparemment
boulevers&eacute;s, les convives n'en sont pas moins &agrave; se
demander encore ce qui s'est <emph type="2">r&eacute;ellement</emph> pass&eacute;. Nous
en sommes l&agrave; &agrave; examiner les restes sur la table des
id&eacute;ologies. Nous n'avons pas encore trouv&eacute; le moyen
de penser l'&eacute;v&eacute;nement d'une disparition qui met en
doute notre propre capacit&eacute; &agrave; saisir les choses. La
brutalit&eacute; et la rapidit&eacute; avec lesquelles la
mondialisation semble devoir s'instaurer et modifier
consid&eacute;rablement l'enjeu des cultures actuelles et
pass&eacute;es nous plongent dans l'interrogation; elles nous
forcent &agrave; reconna&icirc;tre le &ldquo;non-savoir&rdquo; au-del&agrave;
duquel nous h&eacute;sitons &agrave; aventurer la pens&eacute;e, de
crainte de soulever &agrave; nouveau &mdash; comme dans un
perp&eacute;tuel encha&icirc;nement au progr&egrave;s &mdash; de nouvelles
brutalit&eacute;s.</p>

<p>Dans cet entre-deux o&ugrave; la pens&eacute;e se trouve
d&eacute;sormais &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir sur elle-m&ecirc;me, o&ugrave; elle se
sait encore ancr&eacute;e aux 
<pages>/pp.&nbsp;29-30/</pages>
 fondements
opaques du pass&eacute; mais attentive &agrave; l'urgence de
l'instant pr&eacute;sent, aucune solution ne saurait encore
prendre le relais. Nous commen&ccedil;ons &agrave; peine &agrave; saisir
l'&eacute;tendue du changement &agrave; apporter &agrave; nos
m&eacute;thodologies. Le changement lui-m&ecirc;me ne peut plus
&ecirc;tre entendu comme un processus homog&egrave;ne. C'est
pourquoi la solution ne peut &ecirc;tre que temporaire et
ponctuelle; elle ne peut qu'engager <emph type="2">partiellement</emph> les
choses et avouer sa faiblesse.</p>
</section>

<section>

<p>Dans une certaine mesure, &agrave; l'heure o&ugrave; les
experts de la litt&eacute;rature s'occupent de moins en
moins de litt&eacute;rature, ces derniers sont en passe de
devenir les "nouveaux romanciers" en cherchant &agrave;
d&eacute;ployer l'intrigue de leur propre disparition dans la
prolif&eacute;ration des savoirs et la mobilit&eacute; des identit&eacute;s.
&Agrave; ce sentiment de spectralit&eacute; s'ajoute l'&eacute;trange
n&eacute;cessit&eacute; de recourir &agrave; une forme de cl&ocirc;ture. En
"bons romanciers", ceux qui tentent encore de penser
et d'enseigner la discipline de la <emph type="2">litt&eacute;rature</emph> ne
peuvent r&eacute;sister &agrave; la tentation de r&eacute;soudre un
probl&egrave;me, quand m&ecirc;me cette solution passerait par
l'infini d&eacute;tour de la fiction. Essentiellement, nous
pensons pouvoir et devoir &ecirc;tre encore l&agrave;, ne serait-ce
que sur l'horizon de la fiction, pour penser ce que la
litt&eacute;rature pense sans nous, &agrave; savoir que la terreur
et le jeu ne sont que les deux versions ins&eacute;parables
du d&eacute;sir.  La litt&eacute;rature, cette &ldquo;chose&rdquo; dont on est
cens&eacute; s'occuper et qui se d&eacute;place maintenant et
s'effondre peut-&ecirc;tre (<emph type="2">dehors</emph> comme <emph type="2">dans</emph> l'universit&eacute;),
a longuement rumin&eacute; ce probl&egrave;me auquel nous
sommes confront&eacute;s: la litt&eacute;rature est un savoir qui
est &agrave; lui-m&ecirc;me son propre savoir. Dans cette mesure,
elle <emph type="2">ne s'enseigne pas</emph>. On n'enseigne pas la litt&eacute;rature
comme on enseigne la philosophie, la musique ou les
math&eacute;matiques. <emph type="2">Enseigner</emph> la litt&eacute;rature n&eacute;cessite la
reconnaissance d'une gratuit&eacute;, d'une posture de
<emph type="2">l'&agrave;-c&ocirc;t&eacute;</emph>: La t&acirc;che de l'enseignant est ici gratuite au
sens o&ugrave; la litt&eacute;rature se passe facilement de lui. La
p&eacute;dagogie rejoint bizarrement l'&eacute;pist&eacute;mologie de la
litt&eacute;rature. Peut-&ecirc;tre est-ce encore le seul moyen de
tromper l'attente dans laquelle nous sommes plong&eacute;s:
revenir &agrave; cet accident par lequel un savoir, tout en
<emph type="2">s'instituant</emph>, tout en devenant id&eacute;ologique, secr&egrave;te
encore la possibilit&eacute; d'un geste gratuit.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;30-31/</pages>
</p>

<p content="pages">
<pages>/p.&nbsp;31/</pages>
</p>

</section>

</body>


</article>

<!--

-----BEGIN PGP SIGNATURE-----
Version: 2.6.2

iQEVAwUBNPRKfPL/N66hMljlAQGmJQf/WhYsyb2JIZzD49jUs7BAOgrX+TZocOcN
bJTVsAVVrWn9YdtDX5ikJq99QrjU4vHDkZzyKvVgkRnkaQw2gzYCYHKBsS4sd2Jz
hxhq50PdnR4lWEIBLveyisyuiJ8k0ogYdVj15E7EW3yd2YiPHhvxaxv5ZDnGl4nG
/t6cMD8N7Hsz4JUn5xGYWApRf080AEqv8u4luCCvafWlZY41QPHdZ3DtxTqkQ/Mr
cu8WH60olho0Lfy+W/KMYngZVPvUGW9pYFW/I/DJXHhFnkXYskfcAfZW4E9pvfEm
4mX8gCo4syPWdLEycJTkTouukrKOghm+KNyyiesMEHjRTyeJ/p55Vw==
=l91q
-----END PGP SIGNATURE-----

-->

