<!--

-----BEGIN PGP SIGNED MESSAGE-----

- -->

<!DOCTYPE article PUBLIC "-//Presses de l'Universite de Montreal//DTD PUM v. 1.0//EN" [

<!ENTITY % ISOnum PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Numeric and Special Graphic//EN">
<!ENTITY % ISOpub PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Publishing//EN">
<!ENTITY % ISOtech PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES General Technical//EN">
<!ENTITY % ISOdia PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Diacritical Marks//EN">
<!ENTITY % ISOlat1 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Added Latin 1//EN">
<!ENTITY % ISOlat2 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Added Latin 2//EN">
<!ENTITY % ISOamso PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Added Math Symbols: Ordinary//EN">
<!ENTITY % ISOgrk1 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Greek Letters//EN">
<!ENTITY % ISOgrk3 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Greek Symbols//EN">
%ISOnum;
%ISOpub;
%ISOtech;
%ISOdia;
%ISOlat1;
%ISOlat2;
%ISOamso;
%ISOgrk1;
%ISOgrk3;

<!ENTITY surfaces SYSTEM "../../slogo.jpeg" NDATA JPEG -- Logo Surfaces -->
]>


<article>

<front>

<figgrp>
<title>Logo</title>
<fig name="surfaces">
</figgrp>

<titlegrp>
<title>Dette, institution et histoire</title>
</titlegrp>

<authgrp>
<author>
<fname>&Eacute;ric</fname>
<surname>M&eacute;choulan</surname>
<aff>
<orgdiv>D&eacute;partement d'&Eacute;tudes fran&ccedil;aises</orgdiv>
<orgname>Universit&eacute; de Montr&eacute;al</orgname>
<email>mechoule@ere.umontreal.ca</email>
</aff>
</author>
</authgrp>


<pubfront>

<artid><emph type="3">Surfaces</emph> Vol. VI. 214 (v.1.0F - 12/10/1996)</artid>

<cpyrt>
<cpyrtnme>
<orgname>Tout texte reste la propri&eacute;t&eacute; de son auteur. N&eacute;anmoins, <emph type="3">Surfaces</emph> demande d'&ecirc;tre cit&eacute;e &agrave; l'occasion de toute autre publication du texte en question.</orgname>
</cpyrtnme>
</cpyrt>

<issn>1188-2492</issn>

</pubfront>

<abstract>
<title>R&Eacute;SUM&Eacute;</title>
<p>Empruntant (sans les rendre imm&eacute;diatement)
quelques chemins de traverse (par exemple ce que
c'est qu'une institution et ce qu'on lui doit dans des
types de soci&eacute;t&eacute;s diff&eacute;rents, comment fonctionne le
discours historiographique et ce qu'il engage dans le
rapport au pass&eacute; et au pr&eacute;sent, &agrave; l'alt&eacute;rit&eacute; et aux
morts), cette r&eacute;flexion met en sc&egrave;ne certains
sc&eacute;narios de la m&eacute;diation et certains affolements face
&agrave; l'imm&eacute;diatet&eacute;.</p>
</abstract>

<abstract>
<title>ABSTRACT</title>
<p>Skirting along certain worn pathways,
without leaving them right away (for example, notions
about what an institution is and what it is owed in
different types of societies, about how historiographic
discourse functions and what it entails vis-&agrave;-vis the
past and the present, otherness, and the dead), this
reflection plays out certain scenarios of mediation and
certain turmoils in the face of immediacy.</p>
</abstract>

</front>


<body>

<epigraph><p>"Reading is not a matter of mimetic representation or
conceptual critique: it is an ethical practice"</p>

<p>Bill Readings, <emph type="2">Introducing Lyotard:  Art and Politics</emph>,
1991.</p></epigraph>



<section>

<p>&ldquo;"Criton, nous sommes le d&eacute;biteur d'Ascl&eacute;pios
pour un coq; eh bien! payez ma dette, pensez-y. &mdash;
Bon! ce sera fait, dit Criton. Mais vois si tu n'as rien
d'autre &agrave; dire.&rdquo; La question de Criton resta sans
r&eacute;ponse. Au bout d'un petit moment, il eut pourtant
un sursaut. L'homme alors le d&eacute;couvrit: son regard
&eacute;tait fixe. Voyant cela, Criton lui ferma la bouche et
les yeux<noteref rid="note1">1</noteref>
<note id="note1"><no>1</no><p> Platon, Ph&eacute;don, trad. L. Robin, Paris, Les Belles Lettres, 1965, 118 a.</p></note>

&rdquo;. Serties dans une &eacute;mouvante absence de
pathos, telles furent les derni&egrave;res paroles de Socrate,
plut&ocirc;t &eacute;nigmatiques pour un tel amateur de clart&eacute;.
Les savants ont bien s&ucirc;r soigneusement cherch&eacute; quel
voeu avait bien pu faire Socrate pour sugg&eacute;rer
semblable offrande, mais L&eacute;on Robin, avec grand bon
sens, indique une signification symbolique &eacute;vidente:
&ldquo;Socrate sent que son &acirc;me est enfin gu&eacute;rie du mal
d'&ecirc;tre unie &agrave; un corps; sa gratitude va donc au Dieu
qui r&eacute;tablit la sant&eacute;, Ascl&eacute;pios&rdquo;. Apr&egrave;s ce grand
discours sur l'immortalit&eacute; de l'&acirc;me qu'est le <emph type="2">Ph&eacute;don</emph>,
rien de plus logique en effet que de consid&eacute;rer la
mort comme une nouvelle et plus parfaite sant&eacute;. Mais
on conna&icirc;t le caract&egrave;re retors de Socrate, ainsi que
l'amiti&eacute; bienveillante qu'il portait &agrave; ses compagnons
en philosophie. Ne pourrait-on alors sonder cet ultime
souhait au lieu de le laisser aller, comme sur son
erre, vers les quais du symbole ou du r&eacute;f&eacute;rent?
L'objet de la dette est peut-&ecirc;tre moins crucial que le
mouvement de la dette lui-m&ecirc;me. Il importe moins en
effet de conna&icirc;tre ce qu'il faut rendre en m&ecirc;me
temps que la vie, que de pouvoir reconna&icirc;tre le fait
m&ecirc;me qu'il s'agisse d'une dette. S'il y a une certaine
&ldquo;joie de mourir&rdquo; chez Socrate, c'est dans cette
possibilit&eacute;, &agrave; lui ainsi <emph type="2">donn&eacute;e</emph>, de reconna&icirc;tre sa
dette envers les dieux. Plus encore, faire payer sa
dette <emph type="2">par ses amis</emph> contribue &agrave; la fois &agrave; les inclure
<emph type="2">imm&eacute;diatement</emph> dans cette reconnaissance de la dette,
comme un ultime enseignement sur la valeur 
<pages>/pp.&nbsp;5-6/</pages>

fondatrice des dettes, et &agrave; leur &eacute;viter tout sentiment
d'endettement envers lui-m&ecirc;me, Socrate, leur vieux
ma&icirc;tre et compagnon, puisqu'il leur abandonne le
bonheur de r&eacute;gler ses dettes, autrement dit de servir
de <emph type="2">m&eacute;diateurs</emph> entre lui et les dieux.</p>
</section>

<section>

<p>Bill Readings, dans son attention port&eacute;e aux
institutions universitaires, nous rappelle une &eacute;vidence
trop facilement partag&eacute;e&nbsp;:  le fait
qu'enseignement et recherche (la schizophr&eacute;nie du
professeur ordinaire) sont historiquement li&eacute;s<noteref rid="note2">2</noteref>
<note id="note2"><no>2</no><p> "The University becomes modern when it takes on responsibility for working out the relation between the subject and the state, when it offers to incarnate an Idea that will both theorise and inculcate this relationship. This is its dual mission of research and teaching", Bill Readings, "For a Heteronomous Cultural Politics : The University, Culture and the State", Oxford Literary Review, vol. 15, n&ordm;1-2, 1993, p. 171.</p></note>

,comme si
la production du savoir pouvait &ecirc;tre r&eacute;investie dans sa
reproduction par l'enseignement, aussi facilement que le
simple redoublement de la production dans le
re-production semble l'impliquer. Or ici l'illusion
r&eacute;gulatrice repose sur l'id&eacute;e m&ecirc;me de &ldquo;production&rdquo;.</p>

<p>Il n'y a d'&eacute;conomie &mdash; au sens classique du
terme &mdash; que de la production. On ne peut faire
l'&eacute;conomie de la production, on ne peut s'en passer.
Et c'est en quoi on ne saurait faire une &eacute;conomie du
don, car le don n'a aucun moyen d'&ecirc;tre pens&eacute; dans
une &eacute;conomie de la production. Plus exactement le
don devient ce que l'&eacute;conomie (de la production) ne
peut penser. C'est ce qui fait qu'un don, pour &ecirc;tre
parmi nous re&ccedil;u comme don, ne doit jamais rien
produire: ni gloire, ni honneur, ni capital symbolique
pour le donateur, ni reconnaissance, ni contre-don
pour le donataire. Comme est amen&eacute; &agrave; le dire
Derrida: le don n'est jamais pr&eacute;sent, il est l'impossible
&mdash; tout au moins l'impossible dans une &eacute;conomie de la
production, c'est-&agrave;-dire dans l'&eacute;conomie occidentale
moderne qui, en faisant tourner les plan&egrave;tes du social
autour du soleil de la production, a donn&eacute; au don et
&agrave; la d&eacute;pense une position sp&eacute;cifique en-dehors de
ce syst&egrave;me solaire. Du coup, de la m&ecirc;me fa&ccedil;on que
nous r&ecirc;vons 
<pages>/pp.&nbsp;6-7/</pages>
 d'&eacute;chapper &agrave; notre
environnement solaire, nous cherchons obstin&eacute;ment &agrave;
gagner les r&eacute;gions, puisque &eacute;trang&egrave;res, forc&eacute;ment
plus &eacute;th&eacute;r&eacute;es et plus glorieuses du don. Comment
cependant rendre raison du fait que l'on pourrait
fausser compagnie &agrave; l'&eacute;conomie de la production?
Mais, d'abord, qu'est-ce qui oblige &agrave; en rendre
raison? Un principe, un principe tr&egrave;s puissant puisqu'il
est cens&eacute; &ecirc;tre le principe des principes: Leibniz est le
premier &agrave; l'&eacute;noncer, c'est le <emph type="2">principium reddendae
rationis</emph>. Il y a, comme le souligne Heidegger, un
<emph type="2">appel</emph> &agrave; rendre raison dans ce principe. Or ce
principe, Heidegger en montre le lien essentiel avec
les temps modernes, avec donc une nouvelle mani&egrave;re
de penser, ou plut&ocirc;t d'<emph type="2">oublier</emph> &mdash; en la formulant
m&ecirc;me &mdash; la question de l'&ecirc;tre de l'&eacute;tant.</p>

<p>&Agrave; partir de la fin du XIVe si&egrave;cle, dans les
grandes cit&eacute;s marchandes d'Italie, se d&eacute;veloppe une
nouvelle habitude chez les commer&ccedil;ants: celle de
tenir des livres de compte, des m&eacute;moires o&ugrave; sont
enregistr&eacute;s les ventes et les achats, les acquis, les
d&eacute;bits et les cr&eacute;dits, bref toutes les op&eacute;rations
financi&egrave;res de la famille. Mais ces livres de compte
sont aussi &eacute;critures de contes, o&ugrave; se raconte l'histoire
familiale, les &eacute;v&eacute;nements marquants (non pas tant
&ldquo;historiques&rdquo;, ceux qui concerneraient l'ensemble de
la collectivit&eacute;, que ceux des alentours familiaux), cela
allant parfois jusqu'&agrave; une certaine r&eacute;flexion sur soi,
proche alors du journal tel qu'encore nous le
connaissons. Ces registres que la famille se passe de
g&eacute;n&eacute;ration en g&eacute;n&eacute;ration s'appellent en italien des
<emph type="2">Ricordanza</emph>, des m&eacute;moires (&agrave; la fois masculin et
f&eacute;minin pluriel). Avec le d&eacute;veloppement marchand de
la Renaissance, la pratique se r&eacute;pand en Europe.
Cependant rapidement on ne les nomme plus
&ldquo;m&eacute;moires&rdquo;, mais, de fa&ccedil;on fort significative, &ldquo;livres
de raison&rdquo;. Nom qui entre dans le dictionnaire de
Fureti&egrave;re avec la d&eacute;finition suivante: &ldquo;Livre de
raison est un livre dans lequel un bon mesnager ou
un marchand escrit tout ce qu'il re&ccedil;oit et despense
pour se rendre compte et raison &agrave; luy mesme de
toutes ses affaires&rdquo;. Il est donc devenu indispensable
de se rendre compte de ce que l'on fait, mais aussi
de se rendre compte de son moi et de se rendre des
comptes &agrave; soi-m&ecirc;me, &agrave; la fois donc r&eacute;aliser ce que
l'on est, pour mieux r&eacute;aliser ce que l'on vaut. La
raison, devenue affaire individuelle, est ce que l'on se
rend &agrave; soi-m&ecirc;me, ce qu'on est appel&eacute; &agrave; se rendre
pour mieux en 
<pages>/pp.&nbsp;7-8/</pages>
 affirmer, au bout du compte,
la souveraine possession: c'est une dette envers soi
dont les livres de raison rendent compte en m&ecirc;me
temps que du profit dont le &ldquo;moi&rdquo; doit b&eacute;n&eacute;ficier
(voire dont il figure la plus-value). Et c'est peut-&ecirc;tre
dans ce court-circuit, ou dans cet aller-retour entre
dette et profit que se &ldquo;r&eacute;alise&rdquo; la puissance de la
raison, la puissance de son appel &agrave; &ecirc;tre rendue, de
m&ecirc;me que la puissance de l'individu &agrave; s'en voir
investi et &agrave; la poss&eacute;der. Mais s'il y a aller-retour
entre dette et profit, la dette n'est jamais reconnue
comme telle pour autant.</p>

<p>Le syntagme &ldquo;rendre la raison&rdquo; ne s'emploie pas
sur le mod&egrave;le de &ldquo;rendre un cadeau&rdquo; ou &ldquo;rendre la
monnaie&rdquo;, plut&ocirc;t sur celui de &ldquo;rendre la justice&rdquo;. 
Rendre raison suppose, comme y insiste Leibniz, le
fait qu'il y a toujours quelqu'un qui <emph type="2">peut</emph> la rendre.
La dette implicite envers la raison s'est mu&eacute;e en
pouvoir &mdash; ou plus pr&eacute;cis&eacute;ment tout tient &agrave; une
accentuation: la dette reste pr&eacute;sente (sur le mode de
l'oubli, de l'effacement) et tout le poids passe du
c&ocirc;t&eacute; du pouvoir &agrave; rendre raison. L'avantage? cela
permet enfin d'entendre &ldquo;rendre raison&rdquo; comme une
<emph type="2">production</emph>. D'un point de vue judiciaire, &ldquo;rendre la
justice&rdquo; suppose en effet moins une exigence qui me
vienne du dehors et qui m'appelle &agrave; &ecirc;tre juste, que
l'id&eacute;e qu'il y a des jugements &agrave; produire pour
d&eacute;cider qui a raison ou tort, et que ces jugements
ne seront justes que s'ils sont produits par les
personnes comp&eacute;tentes pour les porter. De m&ecirc;me
&ldquo;rendre raison&rdquo; met moins l'accent sur la dette
qu'elle implique envers une alt&eacute;rit&eacute;, un Autre qui
nous appellerait &agrave; rendre raison, du dehors de
nous-m&ecirc;mes, que sur la possession qu'en bout de
compte assure la raison: possession &agrave; la fois du moi
qui a le pouvoir de rendre raison de toute proposition
vraie, et possession de la raison elle-m&ecirc;me qui qualifie
le sujet capable de rendre compte de la raison.</p>

<p>Or cet aller-retour entre dette et possession, cet
oubli de la dette et cet accent port&eacute; sur la
possession, c'est aussi ce qui caract&eacute;rise toute
institution. Dans la partie intitul&eacute;e &ldquo;Divagations d'un
inactuel&rdquo; du <emph type="2">Cr&eacute;puscule des idoles</emph>, Nietzsche &eacute;crit:
&ldquo;Nos institutions ne valent plus rien: l&agrave;-dessus tout le
monde est d'accord. Pourtant cela ne tient pas &agrave; elles,
mais &agrave; <emph type="2">nous</emph>. Une fois que nous avons perdu tous les
instincts dont naissent les institutions 
<pages>/pp.&nbsp;8-9/</pages>
, les
institutions nous &eacute;chappent &agrave; leur tour, parce que
<emph type="2">nous</emph> ne sommes plus dignes d'elles. (...) L'Occident
tout entier a perdu ces instincts d'o&ugrave; na&icirc;t un
<emph type="2">avenir</emph>&nbsp;: rien qui aille plus &agrave; rebours de son
"esprit moderne". On vit au jour le jour, on vit tr&egrave;s
vite, on vit de mani&egrave;re tr&egrave;s irresponsable: c'est
pr&eacute;cis&eacute;ment cela qu'on appelle "libert&eacute;". Ce qui <emph type="2">fait</emph>
que les institutions sont des institutions, on le
m&eacute;prise, on le d&eacute;teste, on le repousse: on se croit
menac&eacute; d'une nouvelle servitude d&egrave;s que le mot
&ldquo;autorit&eacute;&rdquo; est prononc&eacute; &agrave; haute voix&rdquo;. On a bien
trop vite fait de rejeter les institutions dans l'enfer de
la contrainte, sous pr&eacute;texte qu'elles nous
emp&ecirc;cheraient d'&ecirc;tre libres et nous maintiendraient
sous leur emprise. Ce que l'on doit critiquer est non
le devenir des institutions, mais certes leur caract&egrave;re
&ldquo;devenu&rdquo;, autrement dit quand elles n'offrent
justement plus de <emph type="2">devenir</emph>. R&eacute;flexe libertaire qui voit
dans toute institutionnalisation un mal germer, un
blocage dans l'invention du quotidien, un arr&ecirc;t dans
l'incessant renouveau du vivant. Nietzsche nous invite
&agrave; contr&ocirc;ler pareil r&eacute;flexe: conception erron&eacute;e de ce
que porte une institution &mdash; et en m&ecirc;me temps si
n&eacute;cessaire, probablement si vitale. En renversant la
croyance triviale qui institue que les institutions ne
valent rien parce qu'elles ne seraient plus dignes de
nous, c'est-&agrave;-dire de notre libert&eacute;, Nietzsche nous
rappelle comment nous avons en fait <emph type="2">oubli&eacute; la dette
que nous avions envers les institutions</emph>. La valeur des
institutions provient non seulement du pouvoir qui leur
est d&eacute;volu, mais surtout de la dette qu'elles imposent
aux individus qui les composent. Cette dette est le
lien fondamental entre individu et institution. Une fois
oubli&eacute;e, il ne reste que le pouvoir par o&ugrave; l'institution
bient&ocirc;t nous &eacute;chappe et nous oppresse. Plus
exactement, ce ne sont pas les institutions qui
imposent une dette: comment le pourraient-elles
puisque leur pouvoir ne leur vient que de la dette
d'abord allou&eacute;e? Ce sont donc les individus qui, dans
et par l'invention d'une institution, la constituent comme
instance d'endettement. <emph type="2">En inventant une institution,
nous nous donnons une dette</emph>.</p>

<p>Prenons un exemple, l'exemple par excellence
d'une origine des institutions en m&ecirc;me temps que
d'une institution de l'origine, et restons avec Nietzsche
puisqu'il en donne un r&eacute;cit &mdash; qui est aussi une
logique de la cr&eacute;ation des Dieux.  
<pages>/pp.&nbsp;9-10/</pages>
  &ldquo;La
conviction s'est install&eacute;e que c'est seulement par les
sacrifices et les accomplissements de leurs anc&ecirc;tres
que la tribu <emph type="2">existe</emph> &mdash; et que l'on doit les payer de
retour par des sacrifices et des accomplissements: on
doit alors reconna&icirc;tre une <emph type="2">dette</emph> (<emph type="2">Schuld</emph>) qui
augmente constamment dans la mesure o&ugrave; les
anc&ecirc;tres ne cessent jamais, dans leur existence
d'esprits puissants, d'accorder &agrave; la tribu de nouveaux
avantages et de nouvelles forces (...). La peur des
anc&ecirc;tres et de leur pouvoir, la conscience d'&ecirc;tre
endett&eacute; envers eux augmente, selon cette logique, en
proportion directe avec l'augmentation de pouvoir de
la tribu elle-m&ecirc;me (...). Si l'on imagine cette sorte de
grossi&egrave;re logique pouss&eacute;e &agrave; bout, alors les anc&ecirc;tres
de la <emph type="2">plus puissante</emph> des tribus sont contraints de
prendre des dimensions monstrueuses dans
l'imagination d'une peur croissante et de reculer dans
la noirceur d'une irrepr&eacute;sentable et myst&eacute;rieuse
divinit&eacute;&nbsp;: &agrave; la fin les anc&ecirc;tres doivent
n&eacute;cessairement &ecirc;tre transfigur&eacute;s en <emph type="2">dieux</emph>&rdquo;.
(<emph type="2">G&eacute;n&eacute;alogie de la morale</emph>, &sect; 19)</p>

<p>Le m&eacute;canisme de l'institution des dieux recourt
donc &agrave; cette double op&eacute;ration du <emph type="2">pouvoir</emph> et de la
<emph type="2">dette</emph>. En allouant aux anc&ecirc;tres un pouvoir qu'ils ne
poss&eacute;daient certes pas eux-m&ecirc;mes, la tribu cherche
&agrave; mettre &agrave; l'ext&eacute;rieur d'elle-m&ecirc;me l'origine et la
l&eacute;gitimation du pouvoir. Telle est bien la n&eacute;cessit&eacute;
de la dette: elle permet de mettre hors de port&eacute;e
des membres de la tribu toute remise en cause de
l'organisation sociale. En se donnant une dette, en
s'inventant une dette envers une alt&eacute;rit&eacute; de plus en
plus radicale (anc&ecirc;tres, esprits puissants, dieux enfin),
on <emph type="2">oublie</emph> que l'on &eacute;tait &agrave; l'origine de ce processus
et du pouvoir. La cons&eacute;quence est simple: on &eacute;vite
ainsi la tentation de produire un autre
ordonnancement du social. La logique du processus
est celle-ci: en se <emph type="2">donnant une dette</emph> envers une
<emph type="2">alt&eacute;rit&eacute;</emph> radicale que l'on a invent&eacute;e, on s'&ocirc;te la
possibilit&eacute; de <emph type="2">produire</emph> une quelconque <emph type="2">alt&eacute;ration</emph> du
mode d'organisation sociale du sein m&ecirc;me de la
tribu.</p>

<p>Comme le remarque Wlad Godzich: "Nietzsche's
account makes clear that the gods are the products of
the society, and one can  therefore  speak  of  the 
social  production  of  this   
<pages>/pp.&nbsp;10-11/</pages>
  otherness
even though the form it takes is not a pro- but an
ex-duction."<noteref rid="note3">3</noteref>
<note id="note3"><no>3</no><p> Wlad Godzich, "Afterword", in Samuel Weber, Institution and Interpretation, Minneapolis, Minnesota Press, 1987, p. 161.</p></note>

 Godzich poursuit en opposant la
production collective des fronti&egrave;res entre alt&eacute;rit&eacute; et
soci&eacute;t&eacute; dans les soci&eacute;t&eacute;s &agrave; base religieuse, et la
production sociale, non plus collective mais
m&eacute;diatis&eacute;e par l'&Eacute;tat, de ces m&ecirc;mes fronti&egrave;res au
sein des soci&eacute;t&eacute;s modernes. L&agrave; n'est pas mon
propos et je pr&eacute;f&egrave;re simplement insister sur cette
tr&egrave;s pertinente intuition qui fait revenir Godzich sur
son &eacute;nonc&eacute;: le fait que cette production collective
prenne en fait la forme d'une ex-duction. Car par l&agrave;
aussi passe la diff&eacute;rence entre soci&eacute;t&eacute; &agrave; base
religieuse et soci&eacute;t&eacute; moderne: ici la l&eacute;gitimit&eacute;
repose sur une ex-duction, l&agrave; sur une pro-duction; ici
la tribu re&ccedil;oit du dehors son ordre social, l&agrave; la
soci&eacute;t&eacute; produit de l'int&eacute;rieur d'elle-m&ecirc;me ce qu'elle
doit &ecirc;tre. Comme on l'imagine sans peine, cela
engage deux relations fort diff&eacute;rentes &agrave; la dette.</p>

<p>Dans une soci&eacute;t&eacute; r&eacute;gie par ex-duction, recevant
du dehors sa loi, la dette op&egrave;re &agrave; l'int&eacute;rieur et de
l'int&eacute;rieur de la soci&eacute;t&eacute;&nbsp;: plus le pouvoir
s'accro&icirc;t, plus la dette grandit, mais aussi plus la
dette est grande, plus le pouvoir augmente. Au
contraire dans une soci&eacute;t&eacute; ordonn&eacute;e par une
pro-duction, inventant donc ce qu'elle est du dedans
d'elle-m&ecirc;me au lieu de le recevoir, la dette en vient
&agrave; op&eacute;rer &agrave; l'ext&eacute;rieur de la soci&eacute;t&eacute;, ou, plus
pr&eacute;cis&eacute;ment, elle en figure l'ext&eacute;riorit&eacute;. Plus on
oublie la dette, plus le pouvoir est grand.</p>

<p>Tel est ce qui fait, pour Nietzsche, que nous ne
sommes plus dignes de nos institutions, que nous ne
les <emph type="2">valons</emph> plus: la dette envers les institutions a &eacute;t&eacute;
oubli&eacute;e et il ne nous est rest&eacute; que la farce macabre
du pouvoir, non plus la dette autorisante mais le
pouvoir autoritaire. D'o&ugrave; aussi, soit dit en passant,
une certaine fascination pour le mod&egrave;le du pouvoir
autoritaire, dans la mesure o&ugrave; il semble capable de
faire l'&eacute;conomie de la dette, c'est-&agrave;-dire de s'en
passer. Cependant la dette ne cesse de resurgir
aussit&ocirc;t que le pouvoir autoritaire s'appuie sur une
instance l&eacute;gitimatrice, que ce soit la patrie, la nation,
la race ou l'histoire. Mais alors la dette n'est plus ce
qui permettait une harmonie sociale en mettant &agrave; 
<pages>/pp.&nbsp;11-12/</pages>
 l'ext&eacute;rieur de la tribu, hors de port&eacute;e du
pouvoir imm&eacute;diat des &ecirc;tres, la l&eacute;gitimation du
groupe et de sa puissance, la dette, dans ces
circonstances, est ce qui engage l'alt&eacute;rit&eacute; au sein
m&ecirc;me de la soci&eacute;t&eacute;. Nietzsche attirait l'attention sur
le fait que, dans son sch&eacute;ma de l'origine des dieux,
c'&eacute;tait en d&eacute;finitive la peur (et non la pi&eacute;t&eacute;) qui
avait conduit &agrave; leur invention: la peur du monstrueux
dont on avait fait l'ext&eacute;riorit&eacute; sociale par excellence.
D&eacute;sormais, dans les soci&eacute;t&eacute;s modernes, la peur de
l'autre circule <emph type="2">dans</emph> les relations sociales. Et cette
peur, n'op&eacute;rant plus en conjonction avec le sentiment
de la dette, en est r&eacute;duite &agrave; s'appuyer parfois sur la
seule autorit&eacute; du pouvoir et de la force. D'o&ugrave; les
tentatives, dans les &eacute;conomies politiques modernes
(encore qu'il n'y ait, &agrave; strictement parler, d'&eacute;conomie
politique que moderne), pour penser un contrat social,
afin de limiter la puissance des plus forts sur les plus
faibles: on ne commence &agrave; saisir pareille n&eacute;cessit&eacute;
qu'&agrave; partir du moment o&ugrave; la peur s'inscrit &agrave;
l'int&eacute;rieur des relations sociales, plut&ocirc;t que de
projeter sa crainte au dehors de la tribu.</p>

<p>Si l'on prend cette question de mani&egrave;re plus
historique, et moins purement conceptuelle, on peut
s'apercevoir que la valorisation sociale qui portait
autrefois sur l'oisivet&eacute; et la d&eacute;valorisation implicite
du travail (le travail n'&eacute;tait &ldquo;digne&rdquo; que des
esclaves ou des personnes soumises aux n&eacute;cessit&eacute;s
de l'existence) se sont en quelque sorte retourn&eacute;es et
crois&eacute;es peu &agrave; peu, jusqu'&agrave; occuper des positions
rigoureusement inverses: chez Locke, l'identit&eacute; de
l'homme ne tient plus seulement &agrave; sa raison, mais
aussi &agrave; sa capacit&eacute; de travail (<emph type="2">animal laborans</emph> autant
qu'<emph type="2">homo rationalis</emph>), et, bient&ocirc;t, chez Adam Smith, le
travail occupe la place centrale de son &eacute;conomie
politique. Le travail n'est pas m&ecirc;me une valeur parmi
d'autres, il est devenu <emph type="2">la mesure</emph> de la valeur, la
valeur qui rend &eacute;quivalentes des valeurs jusque-l&agrave;
incommensurables. Si les valeurs respectives du travail
et de l'oisivet&eacute; se sont ainsi lentement invers&eacute;es, cela
tient justement au d&eacute;placement dans la consid&eacute;ration
de la dette. Tant que l'on reconna&icirc;t, en effet, une
instance ext&eacute;rieure &agrave; la soci&eacute;t&eacute; comme instance de
l&eacute;gitimation de la communaut&eacute;, comme l'origine de
tout ce qui a &eacute;t&eacute; <emph type="2">produit</emph>, de la mat&eacute;rialit&eacute; des
choses &agrave; celle des signes, la notion de &ldquo;production&rdquo;
elle-m&ecirc;me est situ&eacute;e &agrave; l'ext&eacute;rieur de la tribu: tout ce
que font les 
<pages>/pp.&nbsp;12-13/</pages>
 hommes consiste &agrave; <emph type="2">recevoir</emph>,
recevoir signes et choses. De l&agrave; une valorisation
essentielle de l'oisivet&eacute;. L'oisivet&eacute; n'est pas la
paresse, mais l'&eacute;tat de r&eacute;ception, de disponibilit&eacute; aux
signes et aux productions divines.</p>

<p>Les &eacute;tudes des anthropologues ont montr&eacute; que
les soci&eacute;t&eacute;s que l'on appelle &ldquo;sauvages&rdquo; et que l'on
a longtemps con&ccedil;u comme des soci&eacute;t&eacute;s de p&eacute;nurie
et de manque (justifiant de fa&ccedil;on circulaire leur faible
d&eacute;veloppement technique par leur qu&ecirc;te imm&eacute;diate de
nourritures et leur qu&ecirc;te imm&eacute;diate de nourritures par
l'absence de m&eacute;diation technologique), ces soci&eacute;t&eacute;s
sont en fait les v&eacute;ritables &ldquo;soci&eacute;t&eacute;s de loisir&rdquo; et
assur&eacute;ment d'abondance. Abondance, non pour
accumuler, mais uniquement pour manger &agrave; sa faim
et d&eacute;penser grandement le reste dans les f&ecirc;tes,
autrement dit dans la reconnaissance de la dette.
Acqu&eacute;rir plus que n&eacute;cessaire est essentiel pour
montrer sa puissance, d&eacute;penser plus qu'il ne faudrait
est vital pour reconna&icirc;tre la dette. Pierre Clastres
avait pr&eacute;tendu que l'on avait l&agrave;, non des soci&eacute;t&eacute;s
sans &Eacute;tat comme on l'avait jusqu'alors pens&eacute;, mais
bien des soci&eacute;t&eacute;s <emph type="2">contre</emph> l'&Eacute;tat (c'est-&agrave;-dire refusant
la division sociale qu'implique tout &Eacute;tat) &mdash; Il ajoutait
(ce qui a &eacute;t&eacute; moins remarqu&eacute;): des soci&eacute;t&eacute;s non
sans production, mais proprement <emph type="2">contre</emph> la production.</p>

<p>Lorsque l'on va investir la l&eacute;gitimit&eacute; sociale &agrave;
l'int&eacute;rieur de la soci&eacute;t&eacute;, plut&ocirc;t qu'en son dehors,
alors il devient n&eacute;cessaire d'y fonder aussi la source
de cette l&eacute;gitimit&eacute;: ce sera l'homme, &agrave; la fois par
sa raison et par son travail. Pareil travail ne cherche
pas seulement &agrave; domestiquer la nature, &agrave; la
transformer en objet de production, plus
fondamentalement encore, c'est l'homme lui-m&ecirc;me
qu'il faut domestiquer, arraisonner, auquel il faut faire
rendre raison (cette fois comme on dit aussi qu'il faut
faire &ldquo;rendre gorge&rdquo; &agrave; quelqu'un): la dette est
r&eacute;inscrite &agrave; l'int&eacute;rieur m&ecirc;me de la raison et du
travail de l'homme. Cependant cette dette est
d&eacute;sormais ce qui nous oblige &agrave; produire, et avant
toute chose, &agrave; nous produire nous-m&ecirc;mes sur la
sc&egrave;ne de la raison. D'o&ugrave; le nouvel int&eacute;r&ecirc;t que l'on
porte &agrave; l'&eacute;ducation. En particulier &agrave; partir de la fin
du XVIIIe si&egrave;cle, et en connexion avec l'id&eacute;alisme
allemand, on le voit au principe selon lequel &eacute;duquer
consiste avant tout &agrave; &ldquo;apprendre &agrave; 
<pages>/pp.&nbsp;13-14/</pages>

apprendre&rdquo;, comme s'il s'agissait simplement de faire
&ldquo;fructifier&rdquo; un capital rationnel toujours d&eacute;j&agrave;
pr&eacute;sent, et refuser toute r&eacute;ception (que l'on juge
forc&eacute;ment passive) de traditions h&eacute;rit&eacute;es du pass&eacute;. 
C'est en quoi on peut comprendre qu'il ait fallu
attendre Leibniz pour &eacute;noncer ce principe des
principes, le principe de raison, tout &agrave; fait
contemporain de ce que Norbert Elias appelle la
&ldquo;civilisation des moeurs&rdquo;, dont un paradigme est
&ldquo;l'honn&ecirc;te homme&rdquo; &agrave; la fin du XVIIe si&egrave;cle,
autrement dit celui qui produit un travail sur soi, qui
se modifie de fa&ccedil;on &agrave; produire la juste r&eacute;ponse
face &agrave; toutes les circonstances de la vie quotidienne,
mais un travail transparent, un travail dont l'id&eacute;al est
de dispara&icirc;tre de la vue, un dressage du corps et de
l'&acirc;me si impeccable que tout semble naturellement
<emph type="2">donn&eacute;</emph>. Semblable production de soi ne se fait
cependant pas sans difficult&eacute;s, ce dont t&eacute;moignent le
nouveau d&eacute;veloppement de l'intimit&eacute; et de la sph&egrave;re
publique et leurs d&eacute;licates relations.</p>

<p>Un autre t&eacute;moignage se trouve dans la tentative
de circonscrire le &ldquo;produit de la dette&rdquo; dans une
discipline nouvelle &mdash; ou plut&ocirc;t de donner &agrave; la
production un lieu th&eacute;orique, l'&eacute;conomie politique, et
de th&eacute;matiser la dette dans un autre espace qui, lui
aussi, na&icirc;t au m&ecirc;me moment, l'esth&eacute;tique<noteref rid="note4">4</noteref>
<note id="note4"><no>4</no><p> Sur les liens entre esth&eacute;tique du sublime et dette, voir l'ouvrage de Peter de Bolla, The Discourse of the Sublime, London, Blackwell, 1989.</p></note>

. Les deux
disciplines ont bien un objet commun, toutes deux
parlent de la <emph type="2">valeur</emph>. L'&eacute;conomie politique en traite &agrave;
l'aune de la production et du travail, alors que
l'esth&eacute;tique, au moins jusqu'&agrave; Kant, est surtout une
&ldquo;esth&eacute;tique de la r&eacute;ception&rdquo;. On doit reconna&icirc;tre
pourtant que la notion de production ne va pas tarder
&agrave; envahir le champ de l'esth&eacute;tique. Or la pens&eacute;e
&eacute;conomique qui gravite autour de cette notion de
production s'av&egrave;re incapable de th&eacute;matiser les
questions du don, de la dette ou de la d&eacute;pense, tout
ce qui valorise l'oisivet&eacute;, sinon sous une forme
paradoxale &mdash; et un paradoxe qui passe totalement
inaper&ccedil;u, celui de &ldquo;travail improductif&rdquo;!</p>

<p>Ainsi du texte fondateur de l'&eacute;conomie politique
classique, <emph type="2">The Wealth of Nations</emph> d'Adam Smith. Y
sont distingu&eacute;es deux sortes de travail, l'un productif,
l'autre improductif: 
<pages>/pp.&nbsp;14-15/</pages>
 "The labour of the
manufacturer &lt;productive labour&gt; fixes and
realizes itself in some particular subject or vendible
commodity, which lasts for some time at least after
that labour is past. It is, as it were, a certain quantity
of labour stocked and stored up to be employed, if
necessary, upon some other occasion. (...) The labour
of the menial servant &lt;unproductive labour&gt;, on
the contrary, does not fix or realize itself in any
particular subject or vendible commodity. His services
generally perish in the very instant of their
performance, and seldom leave any trace or value
behind them."<noteref rid="note5">5</noteref>
<note id="note5"><no>5</no><p> Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, ed. E. Cannan, University of Chicago Press, 1976. Il faut noter que l'origine de l'opposition productif/improductif se trouve dans les th&eacute;ories des physiocrates; pour eux, la nature seule est vraie source de richesse et le travail des hommes ne saurait que la "f&eacute;conder". Par cons&eacute;quent le travail v&eacute;ritablement producteur de richesses ne sera que celui des travailleurs de la terre. Tous les autres ne font que transformer les produits des "classes productives" et sont consid&eacute;r&eacute;s comme "st&eacute;riles". Adam Smith reprend le principe de l'opposition production/st&eacute;rilit&eacute;, mais en efface le vocabulaire et la r&eacute;f&eacute;rence naturalistes en fondant son concept de travail sur l'&eacute;change impliqu&eacute; par la division sociale du travail. Ce faisant il annihile l'ultime vestige de l'ancienne conception de la production, son caract&egrave;re de force naturelle.</p></note>

 (II, 3, &sect;1) Le travail productif est donc
productif parce qu'il est capable de stocker, de mettre
en r&eacute;serve une trace de temps, le temps du travail
lui-m&ecirc;me, imprim&eacute; sur l'objet, et qui le transfigure en
marchandise: la valeur vient de ce que le temps s'y
trouve bloqu&eacute;, mis de c&ocirc;t&eacute;, arr&ecirc;t&eacute;. &Agrave; l'inverse le
travail improductif est une pure d&eacute;pense de temps,
une consommation imm&eacute;diate du temps, la
consommation instantan&eacute;e de l'instant du travail, du
&ldquo;maintenant&rdquo;. La d&eacute;pense n'est pensable que
n&eacute;gativement, comme ce que n'est pas le travail
productif, ce travail qui op&egrave;re comme mod&egrave;le
fondamental, ce qui assure justement la richesse des
nations. Le code naissant de l'&eacute;conomie politique
appara&icirc;t d&eacute;j&agrave; si puissant, en son articulation avec le
concept de production, qu'on n'aper&ccedil;oit m&ecirc;me pas le
paradoxe d'un travail &ldquo;improductif&rdquo;, d'un travail qui
ne fait rien, sous pr&eacute;texte qu'il ne laisse pas
forc&eacute;ment de traces mat&eacute;rielles derri&egrave;re lui.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;15-16/</pages>
</p>

<p>Ce caract&egrave;re id&eacute;ologique se per&ccedil;oit encore mieux
dans une autre opposition qui vient redoubler celle des
deux formes de travail, celle de l'&eacute;pargne et de la
prodigalit&eacute;, ou encore de la frugalit&eacute; et de l'oisivet&eacute;:
"Parsimony, and not industry, is the immediate cause of
the increase of capital (...). Whatever industry might
acquire, if parsimony did not save and store up, the
capital would never be greater. By what a frugal man
saves, he not only affords maintenance to an additional
number of productive hands, (...) he establishes as it
were a perpetual fund for the maintenance of an
equal number in all times to come. (...) The prodigal
perverts it in this manner. By not confining his
expence within his income, he encroaches upon his
capital. Like him who perverts the revenues of some
pious foundation to profane purposes, he pays the
wages of idleness with those funds which the frugality
of his forefathers had, as it were, conservated to the
maintenance of industry." (II, 3, 16-19). L'&eacute;pargne est
donc, &agrave; l'instar du travail productif, un stockage de
temps, une trace de temps inscrite sur le corps des
choses et que l'on garde pieusement, c'est la
conservation d'un fragment de temps qui est
susceptible de se conserver lui-m&ecirc;me dans le temps
et d'assurer ainsi la conservation de l'esp&egrave;ce. Le
propos de Smith n'est pas trivialement &eacute;conomique, il
a pour ambition de d&eacute;terminer les conditions d'un
&ldquo;vivre-ensemble&rdquo; harmonieux dans la suite des
temps. On ne peut alors que remarquer combien le
vocabulaire religieux vient impr&eacute;gner tout ce discours.
Ainsi le terme de "perpetual fund" d&eacute;signe
g&eacute;n&eacute;ralement les fonds laiss&eacute;s par testament pour
des messes chant&eacute;es pour le repos des &acirc;mes, mais
surtout c'est ici avec la qualification de la d&eacute;pense
comme <emph type="2">perversion</emph> de la frugalit&eacute; des anc&ecirc;tres, de
cette <emph type="2">pieuse fondation</emph> dilapid&eacute;e dans l'oisivet&eacute;, qu'on
a un retournement total du lexique et des valorisations
des soci&eacute;t&eacute;s &agrave; base religieuse: la pieuse fondation
ne recouvre plus la dette n&eacute;cessaire envers les dieux
ou les anc&ecirc;tres, la d&eacute;pense et l'oisivet&eacute; dans
lesquelles il fallait se maintenir, elle est d&eacute;sormais
fonction de l'&eacute;pargne et de la conservation du temps.</p>

<p>Il reste bien une dette envers les anc&ecirc;tres,
cependant loin de conduire &agrave; d&eacute;penser pour eux, par
respect pour eux et en leur honneur, mais aussi par
crainte de leur puissance, il s'agit au contraire de
produire et d'accumuler. Non plus donner 
<pages>/pp.&nbsp;16-17/</pages>

des pr&eacute;sents aux instances sacr&eacute;es du pass&eacute;, mais
produire du pr&eacute;sent et le faire ainsi passer dans
l'ordre des signes et des marchandises, conserver le
pr&eacute;sent dans le futur. C'est pourquoi Adam Smith
part en guerre contre la dilapidation du pr&eacute;sent:
"With regard to profusion, the principle which prompts
to expence, is the pression for present enjoyment,
which though sometimes violent and very difficult to
be restrained, is in general only momentary and
occasional. But the principle which prompts to save, is
the desire of bettering our condition, a desire which,
though generally calm and dispassionate, comes with
us from the womb, and never leaves us till we go
into the grave" (II, 3, 27). A la d&eacute;pense s'oppose
donc l'&eacute;pargne, comme au divertissement et &agrave;
l'enjouement, &agrave; la jouissance du moment pr&eacute;sent
s'oppose le d&eacute;sir d'am&eacute;liorer sa condition, ou encore
comme la passion violente et difficile &agrave; contr&ocirc;ler au
d&eacute;sir calme et d&eacute;passionn&eacute;, un d&eacute;sir &eacute;minemment
raisonnable. Mais le plus remarquable tient au
redoublement des oppositions temporelles o&ugrave; l'int&eacute;r&ecirc;t
pour un certain mode temporel est dupliqu&eacute; par la
temporalit&eacute; sp&eacute;cifique de cet int&eacute;r&ecirc;t: la passion
pour le moment pr&eacute;sent ne saurait &ecirc;tre elle-m&ecirc;me
que momentan&eacute;e et occasionnelle, tandis que le d&eacute;sir
d'am&eacute;liorer sa condition, et donc de stocker du temps,
rel&egrave;ve lui-m&ecirc;me d'une continuit&eacute; temporelle qui
entra&icirc;ne tout individu de sa naissance &agrave; sa mort. Or
c'est justement ce redoublement qui va permettre de
valoriser le d&eacute;sir d'&eacute;pargner par rapport &agrave; la
passion de d&eacute;penser (outre bien s&ucirc;r les connotations
&eacute;videntes des couples passion/sans passion,
violent/calme), dans la mesure o&ugrave; il est rattach&eacute; &agrave;
un argument statistique: "though the principle of
expence, therefore, prevails in almost all men upon
some occasions, and in some men upon almost all
occasions, yet in the greater part of men, taking the
whole course of their life at an average, the principle
of frugality seems not only to predominate, but to
predominate very greatly." (II, 3, 27)</p>

<p>L'&eacute;pargne, impliquant un exercice de continuit&eacute; et
de dur&eacute;e, s'av&egrave;re donc dominer la pure intensit&eacute;
passionnelle de l'instant qui ne peut offrir que sa
discontinuit&eacute; et sa fragmentation. L'&eacute;pargne, en tant
que conservation du temps et de l'esp&egrave;ce, appara&icirc;t
comme un principe de vie, alors que la passion de
l'instant ne joue qu'&agrave; l'instar d'un principe de perte
de soi et, au bout du compte, de 
<pages>/pp.&nbsp;17-18/</pages>
 mort.
Ce qui condamne l'instant, la pure occasion, c'est
qu'ils n'ont pas d'avenir. Aussit&ocirc;t &eacute;clos, ils
disparaissent sans laisser de trace, aspir&eacute;s qu'ils sont
par la violence du pr&eacute;sent. Non seulement ils
impliquent une absence d'avenir, mais encore une
perte du pass&eacute;, puisque les fonds perp&eacute;tuels des
anc&ecirc;tres s'y &eacute;vanouissent aussi vite. A l'inverse,
l'&eacute;pargne conserve le pass&eacute; et se conserve dans
l'avenir. Plus encore, elle est une ouverture de
l'avenir, dans la mesure o&ugrave; elle permet une
am&eacute;lioration g&eacute;n&eacute;rale des conditions.</p>

<p>Pour nous, il est devenu &eacute;vident que production
et &eacute;pargne sont les valeurs &agrave; l'aune desquelles nous
mesurons tout le reste. Mais une semblable
condamnation de la d&eacute;pense et de l'oisivet&eacute;, m&ecirc;me
pr&eacute;par&eacute;e par toute une s&eacute;rie d'inflexions historiques,
n'en demeure pas moins frappante et contraire &agrave; que
nous savons des soci&eacute;t&eacute;s antiques ou des soci&eacute;t&eacute;s
traditionnelles en g&eacute;n&eacute;ral. Ainsi le grec ancien ne
poss&egrave;de aucun terme correspondant &agrave; notre
&ldquo;travail&rdquo; (au sens d'activit&eacute; productrice). <emph type="2">Ponos</emph>
d&eacute;signe en fait toutes les activit&eacute;s r&eacute;clamant un
effort, et pas seulement le labeur du travailleur.
L'<emph type="2">ergon</emph> peut se rapporter aux travaux des champs
(dans l'expression au pluriel <emph type="2">ta erga</emph>), mais il renvoie
toujours au fait, pour chaque chose, d'&ecirc;tre le produit
de sa vertu propre, le d&eacute;veloppement de son <emph type="2">arete</emph>.
Quant au <emph type="2">poiein</emph>, il d&eacute;signe surtout la fabrication
artisanale, technique, en s'opposant au <emph type="2">prattein</emph>, qui ne
consiste jamais &agrave; produire quelque chose, mais
uniquement &agrave; &ldquo;d&eacute;rouler une activit&eacute; pour
elle-m&ecirc;me&rdquo;, en &ecirc;tre l'usager et non le producteur.
C'est pourquoi Vernant souligne que &ldquo;l'id&eacute;al de
l'homme libre, de l'homme actif &lt;celui qui est dans
la <emph type="2">praxis</emph>&gt;, est d'&ecirc;tre universellement usager, jamais
producteur. Et le vrai probl&egrave;me de l'action, au moins
pour les rapports de l'homme avec la nature, est celui
du "bon usage" des choses, non de leur transformation
par le travail<noteref rid="note6">6</noteref>
<note id="note6"><no>6</no><p> Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, Travail et esclavage en Gr&egrave;ce ancienne, Paris, Ed. Complexe, 1988, p. 33.</p></note>

&rdquo;. Cela au moins pour une raison, c'est
qu'il n'est pas question, pour un Grec, de consid&eacute;rer
l'&ecirc;tre humain comme pouvant poss&eacute;der le temps, il
n'en saurait &ecirc;tre que l'usager. Or, pour Smith, si le
temps est &eacute;pargnable, stockable, par le travail
humain, c'est justement que l'homme peut avoir prise
sur lui. C'est en 
<pages>/pp.&nbsp;18-19/</pages>
 ce sens que l'oisivet&eacute;
devient condamnable puisqu'elle repose sur le principe
d'une imma&icirc;trise du temps: tout son art r&eacute;side dans
le fait de savoir &ecirc;tre <emph type="2">dans</emph> le temps, certes pas
d'enfermer du temps dans des objets.</p>

<p>Pour les Grecs, l'oisivet&eacute; est valoris&eacute;e parce
qu'elle seule permet de demeurer attentif au temps, et
d'en user ainsi &agrave; bon escient, d'en &ldquo;saisir l'occasion&rdquo;
(quoique &ldquo;saisir&rdquo; soit d&eacute;j&agrave; trop dire, supposant une
ma&icirc;trise, une mainmise: plut&ocirc;t laisser &ecirc;tre l'occasion
et se laisser &ecirc;tre soi-m&ecirc;me dans l'occasion, l'instant,
le bon moment, le juste pr&eacute;sent). M&ecirc;me pour
l'artisan, oeuvrant plus dans le <emph type="2">prattein</emph> que dans le
<emph type="2">poiein</emph>, &ldquo;le temps de l'op&eacute;ration technique n'est pas
une r&eacute;alit&eacute; stable, unifi&eacute;e, homog&egrave;ne, sur quoi la
connaissance aurait prise; c'est un temps agi, le temps
de l'opportunit&eacute; &agrave; saisir, du <emph type="2">kairos</emph>, ce point o&ugrave;
l'action humaine vient rencontrer un processus naturel
qui se d&eacute;veloppe au rythme de sa dur&eacute;e propre&rdquo;.
(Vernant, p. 52). Platon insiste sur la n&eacute;cessit&eacute;, pour
l'artisan, de ne pas quitter sa t&acirc;che, sous peine
justement de rater le bon moment, l'opportunit&eacute; du
<emph type="2">kairos</emph>. Cela dit le fabricant qu'est l'artisan demeure
l'esclave du <emph type="2">kairos</emph>, pr&eacute;cis&eacute;ment en ce qu'il reste
dans l'ordre de la production d'objets. Alors que le
sophiste, dont l'enseignement concerne la <emph type="2">praxis</emph> se
donne au contraire comme le ma&icirc;tre du <emph type="2">kairos</emph>, ou
plut&ocirc;t, comme celui qui sait s'ajuster parfaitement au
rythme propre du <emph type="2">kairos</emph>, celui qui sait le reconna&icirc;tre
et en user. Il ne <emph type="2">domine</emph> pas le <emph type="2">kairos</emph>, il en figure le
parfait <emph type="2">usager</emph>. Telle est donc la valeur de l'oisivet&eacute;:
se tenir pr&ecirc;t au juste usage du <emph type="2">kairos</emph>. &ldquo;A l'ordre de
valeurs que constituent la contemplation, la vie lib&eacute;rale
et oisive, le domaine du naturel, la culture grecque
oppose, comme autant de termes n&eacute;gatifs, les
cat&eacute;gories d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;es du pratique, de l'utilitaire, du
travail servile et de l'artificiel.&rdquo; (ibid., 43)</p>

<p>C'est ce que l'on voit exemplairement chez
Aristote lorsqu'il valorise, dans l'<emph type="2">&Eacute;thique &agrave; Nicomaque</emph>,
le &ldquo;magnifique&rdquo; aux d&eacute;pens non seulement de
l'homme lib&eacute;ral (pr&ecirc;t &agrave; donner et &agrave; d&eacute;penser),
mais surtout du parcimonieux (qui est aussi bien
l'avare, celui qui refuse de donner, que le pillard ou
le joueur, qui n'ont en vue que l'app&acirc;t du gain). Il
ne s'agit pourtant pas d'&ecirc;tre prodigue n'importe
comment et envers n'importe qui. Le Magnifique est

<pages>/pp.&nbsp;19-20/</pages>
 certes celui qui est capable de donner
&eacute;norm&eacute;ment, il est surtout celui qui donne &agrave; bon
escient&nbsp;: c'est un artiste en fait de d&eacute;pense,
celui qui reconna&icirc;t la dette de la soci&eacute;t&eacute; en son
entier (qui la reconna&icirc;t au double sens de
connaissance et d'acquittement). Le Magnifique s'av&egrave;re
sup&eacute;rieur &agrave; l'homme lib&eacute;ral en ce qu'il a les moyens
financiers de donner beaucoup plus que celui-ci, mais
plus encore parce que cela lui permet de rendre les
dettes de la communaut&eacute; envers les dieux et les
anc&ecirc;tres: &ldquo;Le magnifique en effet ne d&eacute;pense pas
pour lui-m&ecirc;me, mais dans l'int&eacute;r&ecirc;t commun, et ses
dons pr&eacute;sentent quelque ressemblance avec les
offrandes votives&rdquo;. (<emph type="2">&Eacute;thique &agrave; Nicomaque</emph>, IV, 5,
1123 a 5). Et, dans la derni&egrave;re partie, lorsque Aristote
s'interroge sur le meilleur &eacute;tat pour l'homme, c'est
sans conteste la vie contemplative, c'est-&agrave;-dire une
existence de <emph type="2">loisir</emph> qu'il met au sommet des conditions
sociales: &ldquo;Cette activit&eacute; para&icirc;tra la seule &agrave; &ecirc;tre
aim&eacute;e pour elle-m&ecirc;me: elle ne produit (<emph type="2">ginetai</emph>), en
effet, rien en dehors de l'acte m&ecirc;me de contempler
(<emph type="2">theoresai</emph>), alors que des activit&eacute;s pratiques nous
retirons un avantage plus ou moins consid&eacute;rable &agrave;
part de l'action elle-m&ecirc;me. De plus le bonheur
semble bien consister dans le loisir (<emph type="2">skhole</emph>): car nous
ne nous adonnons &agrave; une vie active qu'en vue
d'atteindre le loisir, et ne faisons la guerre qu'afin de
vivre en paix&rdquo;. (<emph type="2">&Eacute;thique &agrave; Nicomaque</emph>, X, 7, 1177 b
1-5). Le loisir n'est pas important seulement parce
qu'il autorise une disponibilit&eacute; aux signes du monde
et une attention &agrave; la venue du <emph type="2">kairos</emph>, il n'op&egrave;re pas
uniquement sur le mode d'un cadre temporel et social,
il permet d'appr&eacute;hender la juste mani&egrave;re de r&eacute;gler
ponctuellement ses dettes envers ce qu'envoient les
dieux, de saisir l'instant de leur don comme une
dette, de r&eacute;aliser que le loisir s'offre lui-m&ecirc;me
comme une d&eacute;pense de temps, un refus de faire
produire le temps. Le loisir est &agrave; la fois condition de
possibilit&eacute; de la prise en compte de la dette et
reconnaissance implicite de la dette par la d&eacute;pense
de temps qu'il implique. Etre dans le loisir, c'est
entrer d&eacute;j&agrave; dans le temps de la dette. Et admettre
aussi que cette dette n'est <emph type="2">jamais remboursable</emph>.</p>

<p>Au moment o&ugrave; l'on pense que le temps est
ma&icirc;trisable, appropriable, la relation &agrave; la dette
change consid&eacute;rablement. Durant le Moyen Age, le
travail reste certes d&eacute;valoris&eacute; par rapport au loisir de
la vie contemplative, monastique et l'usure est 
<pages>/pp.&nbsp;20-21/</pages>
 syst&eacute;matiquement condamn&eacute;e en ce qu'elle
implique une appropriation ill&eacute;gitime du temps qui
n'appartient qu'&agrave; Dieu. Pourtant, peu &agrave; peu, travail,
production, profit usuraire s'imposent comme des
activit&eacute;s de valeur sous la force du d&eacute;veloppement
agricole, des &eacute;changes marchands et d'une structure
f&eacute;odale qui d&eacute;place le statut des travailleurs et du
servage, sous la force aussi de la religion chr&eacute;tienne
qui, en remodelant les rapports entre ciel et terre &agrave;
partir de la r&eacute;forme gr&eacute;gorienne provoque un nouvel
int&eacute;r&ecirc;t spirituel pour les choses terrestres. C'est ainsi
que, si l'on a connu depuis longtemps des critiques
du &ldquo;mauvais loisir&rdquo; (visant non la d&eacute;pense, mais la
dissipation du temps&nbsp;: dans la mendicit&eacute; par
exemple), on trouve dans certains textes de mystiques
du XIVe si&egrave;cle toute une condamnation, en termes
typiquement mercantiles, de la &ldquo;perte de temps&rdquo;
dans le loisir, et la mise en place d'une comptabilit&eacute;
spirituelle du temps (chez le dominicain pisan
Domenico Cavalca, par exemple, dans sa <emph type="2">Disciplina
degli Spirituali</emph>).</p>

<p>D&egrave;s l'aube de la Renaissance, le temps a
&ldquo;chang&eacute; de mains&rdquo; pour ainsi dire: il n'est plus la
possession de Dieu, mais celle de l'homme. Comme
l'affirme Alberti dans son <emph type="2">Libri della Famiglia</emph>, &ldquo;il y a
trois choses que l'homme peut dire lui appartenir en
propre: la fortune, le corps et le temps<noteref rid="note7">7</noteref>
<note id="note7"><no>7</no><p> Voir Jacques Le Goff, Pour un autre Moyen Age, Paris, Gallimard, 1977.</p></note>

&rdquo;. Par ailleurs
l'horloge, qui prend de plus en plus de place &agrave; partir
du XIVe si&egrave;cle, est devenu l'embl&egrave;me par excellence
de l'humaniste: celui qui sait r&eacute;gler son temps. Le
renversement est tel qu'au XVIIIe si&egrave;cle, au moment
de penser Dieu, on le concevra justement sous la
forme de cette figure &eacute;minente du contr&ocirc;le humain
sur le temps: Dieu devient un grand horloger, le
champion de la machinerie du temps. Cela ne signifie
pas pourtant que le loisir disparaisse rapidement du
r&eacute;seau des valeurs sociales, mais de r&eacute;am&eacute;nagement
en d&eacute;placement, il perd peu &agrave; peu sa position
supr&ecirc;me. Il faut d&eacute;sormais l'&eacute;tablir sous forme de
loi: ainsi la d&eacute;rogeance appara&icirc;t-elle &agrave; la fin du
Moyen Age comme un moyen de maintenir un statut
social du loisir. Ou encore, chez les commer&ccedil;ants
italiens s'instaure l'habitude de diviser en deux
l'emploi du temps: le matin, les affaires, l'apr&egrave;s-midi,
les loisirs &mdash; emploi qui persiste dans les relations 
<pages>/pp.&nbsp;21-22/</pages>
 mondaines: c'est ainsi qu'on ne saurait, sauf &agrave;
&ecirc;tre son amant, visiter une dame le matin. Ce n'est
gu&egrave;re avant le XVIIIe si&egrave;cle que le loisir occupe une
position franchement d&eacute;valoris&eacute;e et que travail et
production prennent sa place sur le devant de la
sc&egrave;ne sociale. Il est significatif que Rousseau, dans
une note de bas de page de son <emph type="2">Essai sur l'origine
des langues</emph>, r&eacute;cup&egrave;re le paradoxe aristot&eacute;licien de
la guerre poursuivie pour mieux vivre en paix, comme
la vie active pour mieux acc&eacute;der au loisir, avec une
modification qui en d&eacute;place radicalement la port&eacute;e:
&ldquo;Il est inconcevable &agrave; quel point l'homme est
naturellement paresseux. On dirait qu'il ne vit que
pour dormir, v&eacute;g&eacute;ter, rester immobile; &agrave; peine peut-il
se r&eacute;soudre &agrave; se donner les mouvements n&eacute;cessaires
pour s'emp&ecirc;cher de mourir de faim. Rien ne
maintient tant les sauvages dans l'amour de leur &eacute;tat
que cette d&eacute;licieuse indolence. Les passions qui
rendent l'homme inquiet, pr&eacute;voyant, actif, ne naissent
que dans la soci&eacute;t&eacute;. Ne rien faire est la premi&egrave;re et
la plus forte passion de l'homme apr&egrave;s celle de se
conserver. Si l'on y regardait bien, l'on verrait que,
m&ecirc;me parmi nous, c'est pour parvenir au repos que
chacun travaille; c'est encore la paresse qui nous rend
laborieux<noteref rid="note8">8</noteref>
<note id="note8"><no>8</no><p> Rousseau, Essai sur l'origine des langues, Paris, Biblioth&egrave;que du Graphe, 1969, p. 521.</p></note>

&rdquo;. Le repos de la contemplation s'est mu&eacute;e
en paresse de l'existence improductive. C'est qu'il
s'agit d&eacute;sormais, avant tout, de ne plus &ldquo;perdre son
temps&rdquo; en le soumettant &agrave; des calculs rationnels
s'exprimant en valeur-travail. Tel est le nouvel
&eacute;quivalent g&eacute;n&eacute;ral des pratiques humaines, ce qui
autorise et l&eacute;gitime le code de l'&eacute;conomie politique<noteref rid="note9">9</noteref>
<note id="note9"><no>9</no><p> Pas seulement d'ailleurs l'&eacute;conomie politique puisque le concept de travail trouve justement sa formulation en physique autour de 1800. Voir sur ce point Fran&ccedil;ois Vatin, Le travail : Economie et physique, 1780-1830, PUF, 1993.</p></note>

.</p>

<p>Ce bouleversement du rapport au temps d&eacute;place
aussi la relation &agrave; la dette. Dans l'ancien rapport aux
dieux ou aux anc&ecirc;tres, on &eacute;tait <emph type="2">dans</emph> le temps &mdash; et
m&ecirc;me si ce temps n'&eacute;tait pas le m&ecirc;me que l'&acirc;ge
d'or des dieux, il y trouvait son origine. Sans doute
la distance des dieux aux hommes restait grande,
mais le temps des hommes se fondait dans celui des
dieux dans la mesure 
<pages>/pp.&nbsp;22-23/</pages>
 o&ugrave; c'&eacute;taient les
dieux qui <emph type="2">donnaient</emph> le temps (ce qui leur allouait
aussi la possibilit&eacute; de s'y introduire au besoin ici ou
l&agrave;, demain ou hier). Avec ce r&eacute;am&eacute;nagement du
temps et la d&eacute;simbrication du ciel et de la terre, des
dieux et des hommes, le temps devient une possession
humaine, mais la dette ne peut plus &ecirc;tre soumise au
m&ecirc;me poids du pass&eacute;. La <emph type="2">pesanteur</emph> du pass&eacute; qui,
dans une soci&eacute;t&eacute; traditionnelle, permet de maintenir
les hommes dans un champ homog&egrave;ne, appara&icirc;t en
fait de plus en plus <emph type="2">pesante</emph>.</p>

<p>Le pass&eacute; n'est plus ce qui fonde l'unit&eacute; des
personnes, ce qui les rassemble dans une
communaut&eacute; d'exp&eacute;riences et d'apprentissages, il est
maintenant v&eacute;cu comme un obstacle au sain
d&eacute;veloppement de l'individu et de la soci&eacute;t&eacute;. On ne
reconna&icirc;t plus une dette envers le pass&eacute;, on cherche
&agrave; investir dans l'avenir. Il devient d&egrave;s lors essentiel,
dans ce mouvement qui prend la figure r&eacute;cente du
&ldquo;processus&rdquo; et qui s'appuie avant tout sur une
dynamique du nouveau, d'oublier la dette envers le
pass&eacute;<noteref rid="note10">10</noteref>
<note id="note10"><no>10</no><p> Sur cette importance accord&eacute;e au &ldquo;processus&rdquo;, Hannah Arendt note que &ldquo;les th&eacute;oriciens politiques &agrave; partir du XVIIe si&egrave;cle furent en pr&eacute;sence d'un processus inou&iuml; d'accroissement de richesse, de propri&eacute;t&eacute;, d'acquisition. En essayant d'expliquer cette augmentation constante, ils remarqu&egrave;rent naturellement le ph&eacute;nom&egrave;ne du processus progressif, de sorte que (...) le concept de processus devint le concept-clef de l'&eacute;poque et de ses sciences, historiques et naturelles. D&egrave;s le d&eacute;but, on se repr&eacute;senta ce processus, puisqu'il paraissait sans fin, comme un processus naturel et plus sp&eacute;cialement sous l'aspect du processus vital. (...) De toutes les activit&eacute;s humaines seul le travail (ni l'action ni l'&oelig;uvre) ne prend jamais fin, et avance automatiquement d'accord avec la vie&rdquo;, Condition de l'homme moderne, Presses Pocket, 1983, p. 152.</p></note>

. La dette se trouvera alors d&eacute;plac&eacute;e et prise
en charge par une nouvelle discipline, l'esth&eacute;tique,
dans la mesure o&ugrave; il s'agit de th&eacute;matiser la question
de la valeur en la maintenant dans l'orbe du loisir;
cependant il est aussi un autre lieu discursif, un autre
territoire disciplinaire, portant un nom v&eacute;n&eacute;rable, mais
dont les proc&eacute;dures et les op&eacute;rations de l&eacute;gitimation
vont subir une mutation d'importance au cours des
XVIIIe-XIXe si&egrave;cles, et qui va servir &agrave; reconfigurer la
dette envers le pass&eacute;: l'histoire.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;23-24/</pages>
</p>

<p>Avant d'y venir explicitement, un dernier passage
de Nietzsche, intitul&eacute; &ldquo;Loisirs et oisivet&eacute;&rdquo;, extrait
cette fois du <emph type="2">Gai savoir</emph>&nbsp;: &ldquo;"Mieux vaut agir que
ne rien faire", voil&agrave; encore un de ces principes
charg&eacute;s &agrave; balle qui risquent de porter le coup de
gr&acirc;ce &agrave; toute culture sup&eacute;rieure, &agrave; toute supr&eacute;matie
du go&ucirc;t. Cette fr&eacute;n&eacute;sie de travail sonne le glas de
toute forme; pis elle enterre le sentiment m&ecirc;me de
cette forme, le sens m&eacute;lodique du mouvement. (...)
Car la vie, devenue chasse au gain, oblige l'esprit &agrave;
s'&eacute;puiser sans tr&ecirc;ve au jeu de dissimuler, de duper
ou de pr&eacute;venir l'adversaire; la v&eacute;ritable vertu consiste
maintenant &agrave; faire une chose plus vite qu'un autre.
(...) Chaque jour le travail accapare davantage la
bonne conscience &agrave; son profit. (...) Eh bien, autrefois,
c'&eacute;tait le contraire: c'&eacute;tait le travail qui donnait des
remords. Un homme bien n&eacute; <emph type="2">cachait</emph> le sien, si la
mis&egrave;re le contraignait &agrave; en faire un. L'esclave
travaillait, accabl&eacute; par le sentiment de faire quelque
chose de m&eacute;prisable: "faire" &agrave; lui seul l'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;.
"Il n'est de noblesse et d'honneur que dans le loisir
et la guerre": ainsi parlait le pr&eacute;jug&eacute; des anciens&rdquo;.
(&sect; 627) Tout en laissant de c&ocirc;t&eacute; le &ldquo;pr&eacute;jug&eacute;&rdquo;
nietzsch&eacute;en selon lequel le travail s'opposerait au
&ldquo;go&ucirc;t&rdquo; de la culture sup&eacute;rieure, alors m&ecirc;me que
go&ucirc;t et culture sont bien les produits d'un identique
mouvement historique et &ldquo;r&eacute;sultent&rdquo; du travail plus
qu'ils ne s'y heurtent, ce qui m'int&eacute;resse ici, outre la
tr&egrave;s juste r&eacute;volte de Nietzsche contre l'arrogance du
travail et l'oubli de l'oisivet&eacute;, c'est la r&eacute;f&eacute;rence au
&ldquo;faire&rdquo;, au sens d'une fabrication et d'une
production, dans la mesure o&ugrave; elle permet d'entendre
le scepticisme nietzsch&eacute;en &agrave; l'&eacute;gard de l'histoire.</p>

<p>L'histoire &mdash; pour y venir maintenant &mdash; est en
effet li&eacute;e &agrave; l'id&eacute;e d'un &ldquo;faire&rdquo;. Si l'historiographie
moderne se d&eacute;tache des mod&egrave;les anciens et finit par
s'institutionnaliser &agrave; la fin du XVIIIe si&egrave;cle, ses
premiers mouvements sont en fait contemporains de
ce d&eacute;placement qui rend l'homme producteur de sa
propre histoire par son travail et sa raison. &ldquo;Faire de
l'histoire&rdquo; &mdash; l'historiographie &mdash; n'est pas ind&eacute;pendant,
en son principe, de la fa&ccedil;on dont les hommes
s'av&egrave;rent d&eacute;sormais susceptibles de &ldquo;faire l'histoire&rdquo;.
Les &eacute;v&eacute;nements historiques ne sont plus re&ccedil;us et
rapport&eacute;s afin de servir d'exemples de conduite,
&ldquo;faire l'histoire&rdquo; implique la pr&eacute;gnance d'une
<emph type="2">volont&eacute;</emph> que l'historien, lorsqu'il veut en faire 
<pages>/pp.&nbsp;24-25/</pages>
 l'histoire, doit s'attacher &agrave; suivre, &agrave; mettre en
sc&egrave;ne et &agrave; comprendre. Mais si l'agir historique
requiert une volont&eacute;, il r&eacute;clame aussi un savoir de la
soci&eacute;t&eacute; sur laquelle exercer son action, il a besoin de
mod&egrave;les d'intelligibilit&eacute; du social. R&eacute;ciproquement
l'intelligibilit&eacute; historique est l'exemple m&ecirc;me d'une
&ldquo;volont&eacute; de savoir&rdquo;.</p>

<p>Le savoir occupe en effet une position nouvelle &agrave;
partir de la Renaissance, une position de plus en plus
centrale qui permet de maintenir une unit&eacute; de la
&ldquo;vieille Europe&rdquo; que la chr&eacute;tient&eacute; avait assur&eacute;e
durant plusieurs si&egrave;cles et qu'elle ne parvient plus &agrave;
l&eacute;gitimer. En m&ecirc;me temps le savoir devient objet de
conqu&ecirc;te et t&eacute;moigne de maintes luttes pour le
contr&ocirc;ler, dans la mesure o&ugrave;, d'une part il est
associ&eacute; de pr&egrave;s au d&eacute;veloppement de l'&Eacute;tat
moderne, d'autre part il permet d'&eacute;tablir des
diff&eacute;rences sociales. D'o&ugrave;, tout au long du XVIIe
si&egrave;cle, une constante querelle entre les &ldquo;savants&rdquo;,
h&eacute;ritiers des mod&egrave;les scolastiques, et les &ldquo;mondains&rdquo;
qui pr&eacute;tendent au savoir de l'homme social. Au cours
du XVIIIe si&egrave;cle, l'histoire en vient &agrave; jouer un r&ocirc;le
de plus en plus important au sein de ce savoir, car
elle permet d'ent&eacute;riner et de rendre compte du
mouvement constitutif des temps modernes, puis de la
modernit&eacute;, &agrave; savoir la dissociation entre pass&eacute; et
pr&eacute;sent. L'&acirc;ge moderne, form&eacute; &agrave; l'invention de soi,
ne saurait s'accommoder des modelages anciens: il
faut que chaque pr&eacute;sent affirme sa puissance de
fondement, satisfasse sa soif cr&eacute;ative sans puiser &agrave; la
source du pass&eacute;. S'il est une diff&eacute;rence majeure dans
l'usage de l'historiographie, elle r&eacute;side l&agrave;: pour les
Anciens, l'histoire &mdash; quelque exacte et v&eacute;ridique
qu'elle se veuille &mdash; a pour fonction &eacute;minente
d'enseigner, il faut qu'elle s'&eacute;tablisse comme &ldquo;un
bien pour toujours&rdquo; ainsi que le souhaite Thucydide,
et Cic&eacute;ron le reformule exemplairement en faisant de
l'histoire la <emph type="2">magistra vitae</emph>, l'&eacute;ducatrice de la vie.
L'historiographie est avant tout un r&eacute;pertoire
d'exemples &agrave; suivre, le cens et le sens de mod&egrave;les
d'exp&eacute;rience, puisque le sens des exp&eacute;riences repose
sur leur possible recensement, et leur cens est
d&eacute;termin&eacute; par le sens allou&eacute; &agrave; ce qui est reconnu
comme mod&egrave;le d'exp&eacute;rience. On ne fait pas (de)
l'histoire, on en re&ccedil;oit les exp&eacute;riences. Cette
r&eacute;ception est affaire d'autorit&eacute;. Et il faut bien
reconna&icirc;tre que les historiens m&eacute;di&eacute;vaux ont parfois
bien du mal &agrave; juxtaposer ou entrelacer les
enseignements des Saintes &Eacute;critures et des auteurs

<pages>/pp.&nbsp;25-26/</pages>
 pa&iuml;ens de l'Antiquit&eacute;. Mais peu importent
les contorsions conceptuelles, on ne peut comprendre
ces curieuses fa&ccedil;ons si l'on ignore qu'elles r&eacute;pondent
&agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de ne pas dissocier l'enseignement du
pass&eacute; des pratiques du pr&eacute;sent.</p>

<p>Or &agrave; partir du XVIe si&egrave;cle, c'est le statut m&ecirc;me
de l'exemplarit&eacute; qui change, de conserve avec le
nouvel investissement dans la subjectivit&eacute;. De la
m&ecirc;me fa&ccedil;on que, chez Cic&eacute;ron, l'historiographie
fournit un stock d'exemples pour l'orateur (&ldquo;Plena
exemplorum est historia&rdquo;), au Moyen Age s'est
d&eacute;velopp&eacute;e, surtout aux fins de pr&eacute;dication, la
composition de recueil d'<emph type="2">exempla</emph>, petits r&eacute;cits donnant
de fa&ccedil;on exemplaire un cas historique passant pour
mod&egrave;le d'existence. Cette valeur des <emph type="2">exempla</emph> se perd
peu &agrave; peu jusqu'&agrave; devenir opaque au XVIIIe si&egrave;cle:
la vie d'un homme n'&eacute;tant plus r&eacute;gl&eacute;e sur des
mod&egrave;les &agrave; pratiquer, on ne sait plus s'arr&ecirc;ter dans
le fourmillement d'&eacute;v&eacute;nements qui forment l'existence
d'un individu et en marquer les inflexions majeures, les
moments exemplaires. A la diff&eacute;rence des hagiographies
m&eacute;di&eacute;vales, les biographies au XVIIIe ne peuvent plus
nous apprendre d'une vie que le mouvement incessant
de la vie (&ldquo;exemplaire&rdquo; de ce point de vue est la
<emph type="2">Vie de Samuel Jonhson</emph> de Boswell). De l'<emph type="2">exemplum</emph>,
on est pass&eacute; &agrave; l'anecdote, ce petit d&eacute;tail insignifiant
que l'on esp&egrave;re d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment significatif &mdash; et, bien
s&ucirc;r, comme Boswell, on tente de renverser l'aporie en
affirmant que, d'un homme de g&eacute;nie, <emph type="2">tout</emph> devient
r&eacute;v&eacute;lateur. Ce qui impose tout un appareillage de
modes de lecture, toute une herm&eacute;neutique de
l'anodin.</p>

<p>Que j'illustre cela par une anecdote: &ldquo;Lors d'une
conf&eacute;rence qui se tenait &agrave; Charlottenburg, Oelssen
&lt;chef du d&eacute;partement au Minist&egrave;re des
Finances&gt; prit vivement parti pour la fabrication
massive de papier-monnaie afin d'&eacute;ponger les dettes.
Voyant que tous les arguments contraires ne faisaient
aucun effet, j'avan&ccedil;ai (connaissant bien mon homme)
avec une belle hardiesse l'argument suivant: "Mais
Monsieur le Conseiller d'&Eacute;tat secret, vous vous
souvenez certainement que Thucydide raconte d&eacute;j&agrave;
quels maux sont n&eacute;s du fait qu'Ath&egrave;nes avait
fabriqu&eacute; trop de papier-monnaie" &mdash; "Voil&agrave; une
exp&eacute;rience d'une grande importance" me 
<pages>/pp.&nbsp;26-27/</pages>

r&eacute;pondit-il en me donnant raison<noteref rid="note11">11</noteref>
<note id="note11"><no>11</no><p> Cit&eacute; par Reinhart Koselleck, Vergangene Zukunft : Zur Semantik geschichtlicher Zeiten, Frankfurt am Main, Surhkamp, 1979.</p></note>

&rdquo;. On voit combien
l'exemplarit&eacute; de la r&eacute;f&eacute;rence historique op&egrave;re encore
de fa&ccedil;on d&eacute;terminante sur le Conseiller d'&Eacute;tat, mais
on per&ccedil;oit aussi toute la distance du savant
historiographe qui est capable de <emph type="2">jouer</emph> avec ce qui
appara&icirc;t d&eacute;sormais comme un inutile pr&eacute;jug&eacute;, bon
seulement pour les ignorants et les pr&eacute;somptueux.
C'est parce qu'il &ldquo;connaissait son homme&rdquo;,
manifestement respectueux de l'&eacute;rudition historique et
de son enseignement, mais pas assez connaisseur de
l'histoire, que le coup rh&eacute;torique marche. Quant &agrave;
l'ancien respect de la dette envers le pass&eacute;, il ne
sert plus qu'&agrave; &eacute;viter l'alourdissement de la dette
&eacute;conomique pr&eacute;sente.</p>

<p>L'histoire a bien pour but de <emph type="2">rendre le pass&eacute;</emph>,
mais la dette qui s'y trouve impliqu&eacute;e, semble de
plus en plus oubli&eacute;e. Car le processus
historiographique se fonde sur une <emph type="2">double alt&eacute;rit&eacute;
temporelle</emph> ou une double alt&eacute;ration du temps. Pour
que l'histoire, telle que nous la connaissons encore,
apparaisse, il faut d'abord rendre le pass&eacute; &eacute;tranger
au pr&eacute;sent, instaurer donc une coupure radicale entre
les deux temps, rendant ainsi n&eacute;cessaire un regard
r&eacute;trospectif, et, non plus, comme dans la tradition,
une &ldquo;actualisation&rdquo; constante du pass&eacute; qui fait
passer l'anachronisme au rang de principe, catapultant
le pass&eacute; dans le pr&eacute;sent. Pour le dire vite: la
tradition maintient le pass&eacute; vivant dans le pr&eacute;sent en
en alt&eacute;rant la marque propre, l'historiographie est
l'&eacute;criture pr&eacute;sente d'un pass&eacute; mort, voire de la mort
du pass&eacute; intact. La tradition, c'est le baiser de la
princesse qui transforme le crapaud du pass&eacute; dans le
prince charmant du pr&eacute;sent; l'histoire, c'est la
Belle-au-Bois-dormant qui attend, intouch&eacute;e dans le lit
du temps, le baiser de l'historien pour se r&eacute;veiller,
mais on sait que, dans ce conte de f&eacute;es, la m&egrave;re de
l'historien-prince charmant n'est autre qu'une ogresse
qui r&ecirc;ve de d&eacute;vorer la chair merveilleusement
fra&icirc;che du pass&eacute;.</p>

<p>Comme le dit Michel de Certeau, &ldquo;l'histoire
moderne occidentale commence en effet avec la
diff&eacute;rence entre le <emph type="2">pr&eacute;sent</emph> et le <emph type="2">pass&eacute;</emph>. Par l&agrave;, elle
se distingue de la <emph type="2">tradition</emph> 
<pages>/pp.&nbsp;27-28/</pages>
 (religieuse),
dont elle ne parvient jamais &agrave; se s&eacute;parer tout &agrave;
fait, entretenant avec cette arch&eacute;ologie une relation
d'endettement et de rejet<noteref rid="note12">12</noteref>
<note id="note12"><no>12</no><p> Michel de Certeau, L'&eacute;criture de l'histoire, Gallimard, 1975, p. 9.</p></note>

&rdquo;. En effet si l'histoire veut
<emph type="2">rendre</emph> le pass&eacute;, elle est <emph type="2">endett&eacute;e</emph> envers la fa&ccedil;on
dont la tradition parvenait &agrave; maintenir vivant le
pass&eacute; par la reconnaissance imm&eacute;diate et implicite
de ses dettes envers son pass&eacute; &mdash; mais elle ne peut
qu'en rejeter et oublier l'efficace, dans la mesure o&ugrave;
il n'est plus question, pour elle, de reconna&icirc;tre cette
dette envers des anc&ecirc;tres ou des dieux, de chercher
un exemple ou un mod&egrave;le de vie dans les histoires
anciennes, d'endosser l'intelligence du pass&eacute;. Ce n'est
plus le pass&eacute; qui rend intelligible le pr&eacute;sent, c'est le
pr&eacute;sent qui invente des mod&egrave;les d'intelligibilit&eacute; du
pass&eacute;. L'histoire n'admet sa dette que dans son d&eacute;sir
de rendre vivant, de rendre pr&eacute;sent, un pass&eacute; qu'elle
s'est appliqu&eacute;e auparavant &agrave; enterrer. La mani&egrave;re
d'oublier et de reconna&icirc;tre sa dette est donc
identique, elle se fonde sur les proc&eacute;dures d'enqu&ecirc;te
de l'historiographie, en m&ecirc;me temps que sur sa
capacit&eacute; &agrave; ordonner les r&eacute;sultats de la recherche de
mani&egrave;re &agrave; <emph type="2">faire appara&icirc;tre du sens</emph>.</p>

<p>Car en plus de cette premi&egrave;re alt&eacute;rit&eacute; temporelle,
rendre irr&eacute;ductiblement &eacute;trangers pass&eacute; et pr&eacute;sent, il
est n&eacute;cessaire d'en produire une seconde qui l&eacute;gitime
le regard historiographique: rendre le pass&eacute; &eacute;tranger &agrave;
lui-m&ecirc;me. L'histoire moderne suppose en effet que le
pass&eacute; ne se conna&icirc;t pas lui-m&ecirc;me: le temps de la
production n'est pas le temps du savoir. Chaque
pr&eacute;sent s'av&egrave;re en fait aveugle &agrave; ce qu'il est,
dissip&eacute; aussit&ocirc;t dans l'imm&eacute;diatet&eacute;, incapable de se
soulever hors de son fugitif pr&eacute;sent pour apercevoir
le paysage qu'il compose, puisque lui ferait d&eacute;faut le
levier historique de la m&eacute;diation: il n'est de
connaissance que d'autrefois, jamais d'aujourd'hui.
<emph type="2">Rendre le pass&eacute; &eacute;tranger &agrave; lui-m&ecirc;me</emph> est essentiel
pour pr&eacute;tendre pouvoir <emph type="2">rendre le pass&eacute;</emph> (tout court).
Cela implique, bien s&ucirc;r, que, du pr&eacute;sent, on ne peut
avoir de connaissance distincte et panoramique,
seulement des impressions diffuses et des esquisses
locales. C'est l&agrave; ce qui donne &agrave; l'historien son
pouvoir souverain, son coup d'oeil d'expert sur le
pass&eacute;: seul, il peut rendre le pass&eacute;, dans la mesure
o&ugrave; il est &agrave; m&ecirc;me de le pro-duire sur la sc&egrave;ne du
pr&eacute;sent.  
<pages>/pp.&nbsp;28-29/</pages>
  Si c'est l&agrave; la conception
moderne de l'histoire, cela ne signifie pas que, dans
les soci&eacute;t&eacute;s traditionnelles comme la soci&eacute;t&eacute;
m&eacute;di&eacute;vale, on croyait &agrave; une connaissance imm&eacute;diate
du pr&eacute;sent. D'une part parce qu'il n'y avait pas
l'investissement moderne sur le savoir comme
l&eacute;gitimation des pratiques quotidiennes et
institutionnelles; d'autre part, parce que, si l'on
concevait bien une diff&eacute;rence entre production et
r&eacute;ception de signes, et si les personnes se situaient
plus du c&ocirc;t&eacute; de la r&eacute;ception, Dieu assurait au
moins qu'&agrave; la fin des temps l'homog&eacute;n&eacute;it&eacute;,
l'adh&eacute;rence de la production et de la r&eacute;ception
aurait <emph type="2">lieu</emph>. Le pr&eacute;sent n'avait donc pas &agrave; rendre le
pass&eacute;, mais &agrave; reconna&icirc;tre sa dette envers lui par
son actualisation m&ecirc;me. Au contraire l'histoire
occidentale moderne est contrainte de rendre le
pass&eacute;, faute de pouvoir g&eacute;rer autrement sa dette que
sous la forme d'un oubli et d'une restitution. Le pass&eacute;
op&egrave;re comme une figure de l'ext&eacute;riorit&eacute; du pr&eacute;sent.
Il faut alors, pour l'historien pr&eacute;sent, <emph type="2">travailler</emph> sur le
pass&eacute; de mani&egrave;re &agrave; nous le rendre &agrave; la fois
&eacute;tranger et proche. Le travail historiographique
consiste &agrave; nous faire savoir que, sous les m&ecirc;mes
mots, sous les m&ecirc;mes figures, sous les m&ecirc;mes
institutions, se cachent au fil du temps des
diff&eacute;rences radicales, des alt&eacute;rit&eacute;s monumentales, des
incompr&eacute;hensions totales. L'historien a pour t&acirc;che de
nous r&eacute;v&eacute;ler combien le pass&eacute; est &eacute;trange, combien
il <emph type="2">n'est plus</emph> &mdash; et pourtant, il veut nous amener &agrave; sa
proximit&eacute;, comme pour une visite, sous les appr&ecirc;ts
endimanch&eacute;s du savoir, au cimeti&egrave;re de l'autrefois. <emph type="2">Il
pr&eacute;tend nous faire faire l'exp&eacute;rience de l'autre</emph>.</p>

<p>Cette exp&eacute;rience procure &agrave; la fois apaisement et
inqui&eacute;tude, s&eacute;curit&eacute; et torture. On le discerne sans
peine dans les citations de Michelet que donne de
Certeau: &ldquo;l'intimit&eacute; avec l'autre monde est d&eacute;sormais
sans danger&rdquo; dans la mesure o&ugrave; la dette envers les
anc&ecirc;tres est oubli&eacute;e, dans la mesure o&ugrave; la peur qui
&eacute;tait &agrave; l'origine des dieux s'est perdue. Mais en
m&ecirc;me temps ce silence des anc&ecirc;tres voue les
survivants historiens &agrave; la m&eacute;lancolie de voix &agrave;
jamais effac&eacute;es de leur puissance, de voix que l'on
ne peut jamais vraiment entendre. Comme le r&eacute;sume
de Certeau: &ldquo;l'historiographie suppose qu'il est devenu
impossible de croire en cette pr&eacute;sence des morts qui a
organis&eacute; (ou organise) l'exp&eacute;rience de civilisations
enti&egrave;res, et qu'il est pourtant impossible de "s'en
remettre", 
<pages>/pp.&nbsp;29-30/</pages>
 d'accepter la perte d'une vivante
solidarit&eacute; avec les disparus, d'ent&eacute;riner une limite
irr&eacute;ductible&rdquo; (p. 12). L&agrave; o&ugrave; il y avait dette et
pr&eacute;sence des anc&ecirc;tres, la dette est d&eacute;sormais perdue
comme telle et les anciens sont absents. On pourrait
croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des
mondes possibles, puisque l'on s'est d&eacute;barrass&eacute; d'une
encombrante dette, inutile au fond, puisque l'origine
de toute production, y compris celle des dieux, vient
de nous. Cela permettrait alors d'&eacute;viter cette curieuse
contorsion mentale qui consiste &agrave; se donner soi-m&ecirc;me
une dette envers un autre afin de mieux s'obliger et se
contraindre. Et pourtant le gain &agrave; se d&eacute;charger de la
dette n'a rien d'&eacute;vident, puisque, du coup, nous voil&agrave;
hant&eacute;s par le deuil du pass&eacute;. Ce &ldquo;travail de deuil&rdquo;
auquel nous sommes astreints, nous le nommons
&ldquo;histoire&rdquo;. Car il s'agit bien d'un travail, d'un lieu de
production. Rendre le pass&eacute; n'est pas le redonner,
encore moins le donner, c'est le produire par la force
de travail de l'&eacute;criture. Le savoir en est la plus-value.</p>

<p>&ldquo;L'&eacute;criture substitue aux repr&eacute;sentations
traditionnelles qui autorisaient le pr&eacute;sent un travail
repr&eacute;sentatif qui articule en un m&ecirc;me espace
l'absence et la production&rdquo; (<emph type="2">ibid</emph>.) Autrement dit, le
pr&eacute;sent n'est plus autoris&eacute; par le pass&eacute; de la
tradition, ce qui donnait &agrave; chaque pr&eacute;sent
l'impression de participer <emph type="2">aux</emph> f&ecirc;tes du pass&eacute; parce
qu'il participait justement <emph type="2">de</emph> l'inalt&eacute;rable pr&eacute;sence du
pass&eacute;. Impression en un double sens: et le pass&eacute;
marquait de son sceau la chair du pr&eacute;sent en un
rituel au besoin cruel (la m&eacute;moire fonctionne &agrave; la
douleur), et la participation du pr&eacute;sent au pass&eacute;
op&eacute;rait, non selon une pure r&eacute;p&eacute;tition, mais selon
une actualisation o&ugrave; l'invention du nouveau ne
pouvait se faire que sous la guise de l'autorit&eacute;
ancienne, donnant donc seulement l'impression que le
pass&eacute; se r&eacute;p&eacute;tait. Or c'est cette mani&egrave;re de situer
le pr&eacute;sent dans la <emph type="2">continuit&eacute;</emph> du pass&eacute;, afin d'en
reprendre (ou d'en usurper) l'autorit&eacute;, qui se
d&eacute;compose lentement et se trouve remplac&eacute;e par la
revendication d'une <emph type="2">discontinuit&eacute;</emph> des temps. Et si ce
travail, nomm&eacute; &ldquo;histoire&rdquo;, parvient &agrave; articuler
absence et production, c'est d'abord parce que
l'&eacute;criture historique <emph type="2">produit le pass&eacute; comme absence
et se produit elle-m&ecirc;me dans l'absence du pass&eacute;</emph>.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;30-31/</pages>
</p>

<p>Existerait alors une autre diff&eacute;rence entre tradition
et histoire: celle-ci r&eacute;clame un <emph type="2">espace</emph> o&ugrave; articuler
absence et production, pass&eacute; et pr&eacute;sent, alors que
celle-l&agrave; implique une <emph type="2">temporalit&eacute;</emph> o&ugrave; s'amalgament et
s'enchev&ecirc;trent pr&eacute;sence et tradition, pass&eacute; et pr&eacute;sent.
L'histoire travaille pour beaucoup &agrave; partir de
cat&eacute;gories spatiales, d'o&ugrave; son lien depuis longtemps
effectif avec la g&eacute;ographie, d'o&ugrave; aussi sa relation au
pouvoir et &agrave; la mise en place des &Eacute;tats modernes,
dans la mesure o&ugrave; ceux-ci asseyent leur l&eacute;gitimit&eacute; et
leur autorit&eacute; sur une mesure de l'espace: la &ldquo;nation&rdquo;
que contr&ocirc;le et produit l'&Eacute;tat est avant tout un
&ldquo;territoire&rdquo;. M&ecirc;me l'id&eacute;e de distance, qu'elle soit
critique ou temporelle, inscrit en fait les rapports de
pouvoir et de savoir dans l'espace: il n'est de
distance, authentiquement, que spatiale. Le pass&eacute; ne
devient historique qu'&agrave; partir du moment o&ugrave; l'on
pense, o&ugrave; l'on s'assure que, tr&egrave;s litt&eacute;ralement, il a
<emph type="2">eu</emph> <emph type="2">lieu</emph>. Pour autant la tradition ne se dissocie pas de
la notion de &ldquo;lieu&rdquo;, bien au contraire: le pass&eacute; lui
appara&icirc;t avant tout comme un r&eacute;pertoire et une
pragmatique des lieux. La tradition repose sur une
topique, c'est-&agrave;-dire sur un art des <emph type="2">topo&iuml;</emph>, des lieux
communs. Mais, avec les temps modernes, ce sont
justement ces lieux communs, cette communaut&eacute; des
lieux qui est questionn&eacute;e et soup&ccedil;onn&eacute;e, avec
laquelle on prend ses distances. Le lieu commun,
riche d'exp&eacute;rience accumul&eacute;e, se change en clich&eacute;,
reproduction vide de sens l&agrave; o&ugrave; on attend une
production du nouveau &mdash; ou une production du
pass&eacute;, mais sous la forme d'une <emph type="2">nouvelle</emph> vision du
pass&eacute;, d'un <emph type="2">nouveau</emph> sens de l'histoire, autre mani&egrave;re
de prendre ses distances avec le pass&eacute; tout en le
ressuscitant, ou parce qu'on le ressuscite. Dans la
tradition, la topique est une pragmatique du quotidien;
pour l'histoire, elle devient la forme rh&eacute;torique de son
inscription. Pour que l'&eacute;criture de l'histoire ait lieu,
occupe un lieu institutionnel, il faut mettre &agrave; distance
le pass&eacute; et par l&agrave;-m&ecirc;me prendre ses distances
vis-&agrave;-vis de la dette.</p>

<p>&ldquo;La d&eacute;dicace, plus ou moins discr&egrave;te (il faut
maintenir la fiction du pass&eacute; pour que le jeu savant
de l'histoire ait "lieu"), affecte au discours son statut
d'&ecirc;tre <emph type="2">endett&eacute;</emph> par rapport au pouvoir qui, hier &eacute;tait
celui du prince, et aujourd'hui, par d&eacute;l&eacute;gation, celui
de l'institution scientifique d'&Eacute;tat ou de son &eacute;ponyme,
le patron. Cet "envoi" d&eacute;signe la place autorisante, le
r&eacute;f&eacute;rent d'une 
<pages>/pp.&nbsp;31-32/</pages>
 force organis&eacute;e, &agrave;
l'int&eacute;rieur et en fonction de laquelle l'analyse a place.
Mais le <emph type="2">r&eacute;cit </emph> lui-m&ecirc;me, corps de la fiction, marque
aussi, par les m&eacute;thodes employ&eacute;es et par le contenu
trait&eacute;, d'une part une <emph type="2">distance</emph> par rapport &agrave; cette
dette, et d'autre part les deux points d'appui qui
permettent cet &eacute;cart: un <emph type="2">travail</emph> technique et un
<emph type="2">int&eacute;r&ecirc;t</emph> public&rdquo; (id., p. 18). La dette envers
l'institution prend donc la forme d'une reconnaissance
d'un pouvoir autoritaire plut&ocirc;t que celle d'une dette
autorisante, et impose &agrave; l'historien, non une
participation &agrave; cette dette, mais une tentative de s'en
distancier, de &ldquo;travailler&rdquo; l'institution par son propre
travail. Cependant si de Certeau reconna&icirc;t
parfaitement cette logique de la dette, de l'institution,
du travail, de la production et de la mort qui
ordonne la figure et la pratique de l'historien, il
entend trouver dans la valeur-travail, dans le travail
&ldquo;productif&rdquo; de quoi penser l'histoire, le discours de
l'histoire, mais aussi sa valeur propre, son int&eacute;r&ecirc;t
intrins&egrave;que. Ce qui le force brusquement &agrave; coller au
texte, historiquement d&eacute;termin&eacute;, de l'&eacute;conomie
classique (Marx ici, mais Smith avant lui) en validant
la r&eacute;f&eacute;rence au travail productif et en &eacute;voquant la
possibilit&eacute; d'y penser le discours dont il avoue, qu'&agrave;
strictement parler le langage de l'&eacute;conomie politique,
on ne devrait l'exprimer qu'en termes de &ldquo;travail
improductif&rdquo;: &ldquo;Il m'a sembl&eacute; qu'il &eacute;tait possible de
transposer ici ce que Marx appelle le "travail
productif" (...). Que le discours entre plut&ocirc;t, chez
Marx, dans la cat&eacute;gorie de ce que g&eacute;n&egrave;re le "travail
improductif" n'emp&ecirc;che pas d'envisager la <emph type="2">possibilit&eacute;</emph>
de traiter en ces termes les questions pos&eacute;es &agrave;
l'historiographie et par elle&rdquo; (id., p. 22).</p>

<p>Si la production est bien le principe de la
recherche historienne, dans la mesure o&ugrave; elle &ldquo;saisit
tout document comme le sympt&ocirc;me de ce qui l'a
produit&rdquo; (id., p. 19), alors il est &ldquo;symptomatique&rdquo; du
discours m&ecirc;me de de Certeau de mesurer sa g&ecirc;ne
conceptuelle &agrave; vouloir naviguer entre les concepts
oppos&eacute;s de travail productif et improductif. On
pourrait y lire l'impossibilit&eacute; de sortir, m&ecirc;me pour un
aussi fin penseur, de la r&eacute;f&eacute;rence omnipr&eacute;sente &agrave; la
production. Malgr&eacute; donc ses distances prises avec la
pratique aveugle de l'historiographie, de Certeau ne
pourrait faire autrement que marquer sa dette &mdash;
m&ecirc;me oubli&eacute;e &mdash; envers la production. A moins que,
en essayant de tenir le &ldquo;pari&rdquo; d'un discours 
<pages>/pp.&nbsp;32-33/</pages>
 historique qui <emph type="2">rel&egrave;verait</emph> d'un travail productif,
tout en avouant sa l&eacute;gitime appartenance au travail
improductif, leur distinction (du coup conceptuelle et
sociale) soit en quelque sorte <emph type="2">lev&eacute;e</emph>. La question ne
concernerait plus alors la &ldquo;relevance&rdquo; d'un discours,
ce dont elle rel&egrave;ve &mdash; voire sa &ldquo;redevance&rdquo;, si l'on
veut s'exprimer dans le lexique &eacute;conomique: la
relevance d'un discours &eacute;tant ce que ce discours
paye &agrave; l'institution qui le l&eacute;gitime &mdash; la redevance,
elle, &eacute;tant un autre nom de la dette &mdash;, donc la
question concernerait moins la relevance d'un discours
que sa simple <emph type="2">lev&eacute;e</emph>, sa capacit&eacute; &agrave; prendre
consistance, exactement comme, sous la r&eacute;action
chimique des levures &agrave; la chaleur, une p&acirc;te l&egrave;ve. Il
ne s'agirait donc pas, d'un geste hegelien, de <emph type="2">relever</emph>
l'opposition entre travail productif et travail improductif
&mdash; pas question d&egrave;s lors d'une intervention de la
<emph type="2">m&eacute;diation</emph> &mdash;, l'enjeu tiendrait plut&ocirc;t &agrave; l'imm&eacute;diatet&eacute;
de la lev&eacute;e de l'opposition (comme on parle d'une
&ldquo;lev&eacute;e d'&eacute;crou&rdquo; pour des prisonniers qu'on lib&egrave;re).</p>

<p>Si l'on repense au ph&eacute;nom&egrave;ne de l'ex-duction: se
donner &agrave; soi-m&ecirc;me une dette envers une alt&eacute;rit&eacute;
radicale que l'on a invent&eacute;e afin de s'emp&ecirc;cher de
produire du nouveau &agrave; l'int&eacute;rieur de la communaut&eacute;
sinon sous la forme d'une r&eacute;ception qui fait cro&icirc;tre
encore la dette, et ainsi de suite; ou &agrave; celui de la
pro-duction: int&eacute;rioriser la dette comme une s&eacute;rie de
contraintes sociales sous la double forme d'un oubli et
d'un pouvoir afin de pouvoir produire constamment du
nouveau aussit&ocirc;t rejet&eacute; dans le pass&eacute; et oubli&eacute;, et
ainsi de suite; on s'aper&ccedil;oit que la port&eacute;e de ces
gestes demeure l'instauration de <emph type="2">m&eacute;diations</emph>. La dette
est avant tout le d&eacute;sir de la m&eacute;diation &mdash; autrement
dit, et dans les deux cas, l'oubli de l'imm&eacute;diatet&eacute;.
Mais l'imm&eacute;diatet&eacute; de quoi? Non pas du don,
comme on pourrait le croire en cherchant &agrave; opposer
don et production, car le don ne fait que nous offrir
l'imm&eacute;diatet&eacute; dans son mouvement, de m&ecirc;me que le
travail produit l'espace de la m&eacute;diation. A noter d'un
c&ocirc;t&eacute; cette permanente m&eacute;moire des anc&ecirc;tres qui
fonde toutes les pratiques sociales et autorise la dette,
et de l'autre cette constante inscription de l'histoire qui
se l&eacute;gitime dans le pass&eacute; pour mieux l'enterrer; &agrave;
relever par ailleurs la n&eacute;cessaire d&eacute;pense de temps
dans l'oisivet&eacute; afin de mieux savoir en user, ou la
toute aussi vitale &eacute;pargne du temps dans le travail
afin de mieux savoir en 
<pages>/pp.&nbsp;33-34/</pages>
 produire; on saisit
peut-&ecirc;tre ce qui motive cet oubli, voire cette peur de
l'imm&eacute;diatet&eacute;: l'imm&eacute;diat est &agrave; chaque fois ce qui
nous met face &agrave; la mort. Peut-&ecirc;tre n'est-il d'autre
imm&eacute;diatet&eacute; que la mort.</p>

<p>&Ocirc;ter, m&ecirc;me partiellement, &agrave; l'histoire sa facult&eacute;
de m&eacute;diation ne saurait &ecirc;tre &eacute;vident. En
s'&eacute;tablissant &agrave; partir d'une double alt&eacute;ration
temporelle (rendre le pass&eacute; &eacute;tranger au pr&eacute;sent et
rendre le pass&eacute; &eacute;tranger &agrave; lui-m&ecirc;me),
l'historiographie s'institue comme <emph type="2">m&eacute;diation</emph> du
pr&eacute;sent au pass&eacute;. Pourtant il est un point qu'il faut
souligner: dans ce double geste d'alt&eacute;ration, l'histoire
nous met aussi face &agrave; la mort, m&ecirc;me si c'est pour
mieux l'&eacute;carter. L'histoire fait sienne l'imm&eacute;diatet&eacute; de
l'avoir-lieu de la mort, de l'avoir-lieu comme mort,
m&ecirc;me si c'est pour le relever bien vite comme
chim&egrave;re, fant&ocirc;me ou fable. &Agrave; d&eacute;couvrir ainsi la mort
en ce qu'elle offre d'imm&eacute;diatet&eacute; et d'&eacute;vanouissement,
l'histoire nous donne la chance de saisir, ou mieux,
d'user de l'imm&eacute;diat. C'est en effet ici que la notion
de <emph type="2">kairos</emph> peut acqu&eacute;rir une dimension pratique, et
non le seul effet savant d'un vestige du pass&eacute; ou
d'une curiosit&eacute; archa&iuml;que. Participer &agrave; l'art du <emph type="2">kairos</emph>
n'est pas chose &eacute;vidente pour nous, en raison de notre
sens de la temporalit&eacute;. Nous ne prenons le temps que
sous l'appr&ecirc;t d'un bon calcul des chances, un
opportunisme o&ugrave; l'occasion suppose toujours un but
&eacute;tranger, plus important, en tous les cas lointain, en
vue duquel l'occasion a &eacute;t&eacute; saisie, ma&icirc;tris&eacute;e,
rentabilis&eacute;e. Dans cette conception &ldquo;machiav&eacute;lienne&rdquo;
de l'opportunit&eacute;, celle-ci ne fait office, en d&eacute;finitive,
que de <emph type="2">m&eacute;diation</emph> dans un processus &agrave; plus longue
&eacute;ch&eacute;ance. Or le <emph type="2">kairos</emph> grec certainement ne fut
jamais cela, au moins pour la raison que l'insistance
sur le &ldquo;processus&rdquo; est une injonction moderne<noteref rid="note13">13</noteref>
<note id="note13"><no>13</no><p> Hannah Arendt : &ldquo;&Agrave; la place du concept d'&Ecirc;tre nous trouvons maintenant le concept de processus. Et tandis que c'est le propre de l'&Ecirc;tre d'appara&icirc;tre et ainsi de se d&eacute;voiler, c'est le propre du processus de demeurer invisible, de rester quelque chose dont on peut seulement inf&eacute;rer l'existence d'apr&egrave;s la pr&eacute;sence de certains ph&eacute;nom&egrave;nes. Ce processus fut &agrave; l'origine celui de la fabrication qui "dispara&icirc;t dans le produit", et il se fondait sur l'exp&eacute;rience de l'homo faber, qui savait qu'un processus de production pr&eacute;c&egrave;de n&eacute;cessairement l'existence de tout objet.&rdquo;, La condition de l'homme moderne, Presses Pocket, 1994 (1958), p. 371.</p></note>

. Le
<emph type="2">kairos</emph> n'est pas un instant quelconque 
<pages>/pp.&nbsp;34-35/</pages>

dans la suite ind&eacute;finie d'instants quelconques, tous
homog&egrave;nes et stables qui forment notre sentiment de
la temporalit&eacute;; c'est d'abord une valeur, que le juste
usage des temps et des valeurs permet justement
d'&eacute;valuer. Il participe donc d'une temporalit&eacute; aux
instants h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes, non uniformes et instables. En
outre il n'est pas au service d'un projet qui le
d&eacute;passerait &mdash; m&ecirc;me si l'on peut en user et
permettre ainsi la r&eacute;alisation d'un objet ou le succ&egrave;s
d'une &eacute;preuve &mdash;, puisque la simple reconnaissance du
<emph type="2">kairos</emph> offre d&eacute;j&agrave; la pleine saveur du succ&egrave;s. Le
<emph type="2">kairos</emph> appara&icirc;t d'autant plus comme une valeur qu'il
se donne dans une impeccable totalit&eacute;: il n'a aucun
besoin du reste du temps. C'est bien en ce sens que
se noue son lien au plaisir, en ce que le plaisir
implique un certain rapport au temps.</p>

<p>Dans l'<emph type="2">&Eacute;thique &agrave; Nicomaque</emph>, Aristote pense ainsi
le plaisir ou la joie: &ldquo;tout mouvement a pour
propri&eacute;t&eacute;s vitesse ou lenteur (...) Or au plaisir
n'appartiennent ni l'une ni l'autre de ces sortes de
mouvements. Il est assur&eacute;ment possible d'&ecirc;tre <emph type="2">amen&eacute;</emph>
vers le plaisir (<emph type="2">esthenai</emph>: aoriste exprimant mouvement,
<emph type="2">kinesis</emph>, ou gen&egrave;se, <emph type="2">genesis</emph>) plus ou moins
rapidement, comme aussi de se mettre en col&egrave;re,
mais on ne peut pas <emph type="2">&ecirc;tre</emph> dans l'&eacute;tat de plaisir
(<emph type="2">edesthai</emph>) rapidement, pas m&ecirc;me par rapport &agrave; une
autre personne, alors que nous pouvons marcher,
cro&icirc;tre, et ainsi de suite, plus ou moins rapidement.
(...) En quel sens le plaisir serait-il un devenir?&rdquo;
(1173 a 35). Le plaisir ne saurait donc &ecirc;tre
caract&eacute;ris&eacute; en termes de vitesses ni de situations
parall&egrave;les &agrave; d'autres actes ou &agrave; d'autre corps: le
plaisir est seul, enclos en lui-m&ecirc;me. Non qu'il ne
puisse s'&eacute;changer, mais il demeure toujours &eacute;gal &agrave;
lui-m&ecirc;me, sans gradation ni croissance ou
d&eacute;croissance. C'est pourquoi il ne rel&egrave;ve pas du
mouvement: ni au repos, ni mobile, il n'est le r&eacute;sultat
d'aucun <emph type="2">processus</emph>. Sans doute le fait d'entrer dans le
plaisir requiert-il un saut, mais au moment o&ugrave; le saut
se fait, le plaisir est l&agrave;, parfait, imp&eacute;tueux et clos &mdash;
une temp&ecirc;te dans un verre d'eau.</p>

<p>&ldquo;On admet d'ordinaire que l'acte de vision est
parfait &agrave; n'importe quel moment de sa dur&eacute;e (car il
n'a besoin d'aucun compl&eacute;ment qui surviendrait plus
tard et ach&egrave;verait sa forme). Or telle semble bien
&ecirc;tre aussi la nature du plaisir: il est, en effet, un
tout, et on ne saurait &agrave; aucun moment appr&eacute;hender
un 
<pages>/pp.&nbsp;35-36/</pages>
 plaisir dont la prolongation dans le
temps conduirait la forme &agrave; sa perfection. C'est la
raison pour laquelle il n'est pas non plus un
mouvement. Tout mouvement, en effet, se d&eacute;roule
dans le temps, et en vue d'une certaine fin, comme
par exemple dans le processus de construction d'une
maison (...). Du plaisir, au contraire, la forme est
parfaite &agrave; n'importe quel moment. On voit ainsi que
plaisir et mouvement ne sauraient &ecirc;tre que diff&eacute;rents
l'un de l'autre, et que le plaisir est au nombre de ces
choses qui sont des touts parfaits. Cette conclusion
pourrait aussi r&eacute;sulter du fait qu'il est impossible de
se mouvoir autrement que dans le temps, alors qu'il
est possible de ressentir le plaisir ind&eacute;pendamment du
temps, car ce qui a lieu dans l'instant est un tout
complet.&rdquo; (1174 a 15 - b 5) Le plaisir, comme tout
acte, a bien <emph type="2">lieu</emph> dans le temps, mais dans un rapport
particulier au temps: il n'est pas discontinu,
fragmentable, nombrable; &agrave; l'instar de la vue, il forme
un tout parfait, achev&eacute; en tout moment de sa dur&eacute;e.
Le plaisir a lieu <emph type="2">dans</emph> le temps et <emph type="2">hors du mouvement</emph>
du temps. Il n'ouvre pas pour autant &agrave; l'&eacute;ternit&eacute;,
forme de n&eacute;gation du temps, puisqu'il peut cesser &agrave;
tout moment (non pas s'affaiblir doucement, para&icirc;tre
moins v&eacute;loce dans la sensation qu'il nous donne,
mais dispara&icirc;tre brusquement de la vue).
L'exp&eacute;rience amoureuse est bien celle-l&agrave;. Quand
Swann un matin consid&egrave;re Odette, ne la trouvant pas
moins jolie que la veille, ni moins d&eacute;sirable ou moins
fugitive, voil&agrave; qu'il a le sentiment d'&eacute;merger d'une
bulle de plaisir et de peine, ne pouvant plus que
constater qu'il avait connu &ldquo;le grand amour de sa
vie pour une femme qui n'&eacute;tait pas [son] type&rdquo; &mdash;
ce genre de regard ne peut &ecirc;tre port&eacute; que si la
perspective a totalement chang&eacute; et le plaisir
d&eacute;finitivement disparu.</p>

<p>Le plaisir, ou la joie, s'oppose au processus. Il
requiert compl&eacute;tude, totalit&eacute; et surtout <emph type="2">imm&eacute;diatet&eacute;</emph>.
On ne peut rien lui ajouter, on ne peut en faire un
empilage de m&eacute;diations. Il n'existe donc jamais de
dialectique du plaisir, seulement une monadologie de
la joie. La joie vient de cette pl&eacute;nitude, cette totalit&eacute;
soudain offerte, sans que le temps, qu'il apparaisse
sous le masque avare de l'&eacute;pargne ou celui,
prodigue, de la d&eacute;pense, ait jamais prise sur elle &mdash;
mais aussi c'est l'imm&eacute;diatet&eacute; elle-m&ecirc;me qui fait la
joie. La joie n'est pas hors du temps, elle ne lui est
pas ext&eacute;rieure, et elle n'y est pas prise non plus. Elle
n'appartient ni &agrave; l'&eacute;ternit&eacute;, dans 
<pages>/pp.&nbsp;36-37/</pages>
 la mesure
o&ugrave; elle peut cesser, ni au temps, dans la mesure o&ugrave;
elle n'est pas segmentable en unit&eacute;s de dur&eacute;e. La
joie, au moment o&ugrave; elle illumine l'ombre port&eacute;e des
&ecirc;tres et des choses, ne r&eacute;clame aucun travail, ni
productif, ni improductif (ce qui ne signifie pas qu'il
ne puisse y avoir de travail effectu&eacute; afin de se
pr&eacute;parer &agrave; sa venue, de m&ecirc;me que le sophiste
s'exerce &agrave; l'advenue du <emph type="2">kairos</emph>). Pas de recherche au
sens d'une production, pas d'enseignement en charge
de sa reproduction. Nul ne peut servir de m&eacute;diation
&agrave; la joie, sauf &agrave; l'ignorer. En rechercher et en
guetter l'apparition, l&agrave; est la seule mani&egrave;re de
tourner la qu&ecirc;te de savoir et son enseignement. Si la
joie, en son imm&eacute;diatet&eacute;, n'est ni &eacute;ternelle, ni
temporelle, elle ne peut donc &ecirc;tre qu'<emph type="2">immortelle</emph>.
L'immortalit&eacute; n'est, &agrave; l'&eacute;vidence, pas une affaire de
dur&eacute;e, mais un sentiment de l'imm&eacute;diatet&eacute;; il ne
s'agit pas d'&ecirc;tre pr&eacute;sent jusqu'&agrave; la fin des temps et
au-del&agrave;; il ne s'agit pas non plus d'&ecirc;tre vou&eacute; &agrave; la
fugacit&eacute; du temps qui passe qu'on s'imagine
ma&icirc;triser en le mesurant; l'immortalit&eacute; tient toute
enti&egrave;re en chaque instant o&ugrave; la figure messianique
de la joie appara&icirc;t. Ni dans le repliage soumis du
pr&eacute;sent sur le pass&eacute;, ni dans le d&eacute;pliage laborieux
du pass&eacute; et du pr&eacute;sent, mais dans la mince pliure
des temps par o&ugrave; le muscle contract&eacute; du pass&eacute; se
dilate dans le pr&eacute;sent.</p>

<p>On pourrait penser que nous arrivons l&agrave; &agrave; une
conclusion rigoureusement inverse de celle qui nous
avait conduit, auparavant, de l'imm&eacute;diatet&eacute; &agrave; la
mort. Inverse, certes; pas contradictoire. C'est bien
parce qu'il n'est d'imm&eacute;diatet&eacute; que de la mort, que
la joie, comme sentiment de l'imm&eacute;diat, nous apporte
l'immortalit&eacute;. Mort et joie sont les deux faces d'une
monnaie avec laquelle nous payons nos dettes. Si, de
la fin d'un artiste du <emph type="2">kairos</emph> comme Socrate, il nous
est possible d'apprendre quelque chose, ce ne peut
&ecirc;tre que cette &ldquo;joie de mourir&rdquo; dont il fait preuve.
Tout le <emph type="2">Ph&eacute;don</emph> est un discours, devant la mort, de
l'immortalit&eacute; de l'&acirc;me. Les mythes auxquels Socrate
recourt ne lui font pas illusion: il ne faudrait pas
avoir son bon sens pour y croire litt&eacute;ralement (ce ne
sont que des m&eacute;diations de l'imm&eacute;diatet&eacute;). Mais ils
t&eacute;moignent de la <emph type="2">pr&eacute;sence</emph> de l'immortalit&eacute; en celui
qui prend le <emph type="2">risque</emph> d'y reconna&icirc;tre la vertu de son
&acirc;me: &ldquo;ce risque (<emph type="2">kindunos</emph>&nbsp;: le danger, le p&eacute;ril)
est beau en effet, et dans des croyances de cette sorte
il y a comme une incantation (<emph type="2">epado</emph>, c'est
accompagner par un chant, 
<pages>/pp.&nbsp;37-38/</pages>
 mais aussi
user de charmes!) qu'il faut se faire &agrave; soi-m&ecirc;me&rdquo;
(<emph type="2">Ph&eacute;don</emph>, 114 d). La joie est l'incantation de
l'immortalit&eacute;, ce par o&ugrave; la mort chante. M&ecirc;me si,
pour Socrate, l'harmonie en est plus belle une fois
pass&eacute; le lac Ach&eacute;rousias, une fois lib&eacute;r&eacute; de la
ge&ocirc;le du corps, cette musique, avant de mourir, est
d&eacute;j&agrave; n&ocirc;tre. Certes nous ne vivons que dans un
univers de m&eacute;diations soigneusement construites par
nous-m&ecirc;mes, comme pour mieux donner &agrave;
l'imm&eacute;diatet&eacute; sa plus fascinante figure, &agrave; moins que
ce ne soit pour raffermir encore notre peur &agrave; son
&eacute;gard &mdash; mais n'est-ce pas le m&ecirc;me geste? C'est
encore et toujours par la m&eacute;diation du discours, qu'il
soit dialogue platonicien ou historiographie, que la joie
de mourir peut nous appara&icirc;tre. Les ruses de la
m&eacute;diation sont infinies pour pr&eacute;tendre &agrave; ce qu'elle
n'est pas. Ainsi de ce texte m&ecirc;me qui tente, dans le
miroir d'une d&eacute;rive sur les eaux sombres du savoir,
d'apercevoir la clart&eacute; d'un ami disparu. Si la force de
sa pr&eacute;sence se maintient, cela tient certainement &agrave; sa
mani&egrave;re d'avoir tourn&eacute;, avec obstination, plaisirs du
corps et plaisirs du savoir en incantation joyeuse. &Agrave;
nous la t&acirc;che d'y r&eacute;pondre.</p>
</section>

<section>

<p>&ldquo;"Eh bien! dit Criton, quels ordres nous donnes-tu,
Socrate, &agrave; ceux-ci ou &agrave; moi, soit au sujet de tes
enfants, soit pour toute autre affaire? De notre part
cette t&acirc;che serait, par amour pour toi, notre t&acirc;che
principale! &mdash; Justement, Criton, je ne cesse pas d'en
parler, r&eacute;pondit-il, et il n'y a rien de neuf &agrave; en dire!
Voici: ayez, vous, le souci de vous-m&ecirc;mes, et de votre
part alors toute t&acirc;che sera une t&acirc;che faite par amour,
et pour moi, et pour ce qui est mien, et pour
vous-m&ecirc;mes, n'eussiez-vous &agrave; pr&eacute;sent pas pris
d'engagement! (...) &mdash; Nous mettrons, c'est entendu,
tout notre coeur, dit Criton, &agrave; nous conduire ainsi.
Mais tes fun&eacute;railles, comment y proc&egrave;derons-nous? &mdash;
Comme il vous plaira, r&eacute;pondit-il; &agrave; condition bien s&ucirc;r
que vous mettiez la main sur moi et que je ne vous
&eacute;chappe pas!" L&agrave;-dessus, il se mit &agrave; rire
doucement&rdquo; (<emph type="2">Ph&eacute;don</emph>, 115 b-c).</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;38-39/</pages>
</p>

<p content="pages">
<pages>/p.&nbsp;39/</pages>
</p>

</section>

</body>


</article>

<!--

-----BEGIN PGP SIGNATURE-----
Version: 2.6.2

iQEVAwUBNPRKB/L/N66hMljlAQFSIgf/QLfC0weHR9aFnE2PE1/XeJAFxfi0vAKk
Pd/pYaARHCHMHe/9Sj97bdROobS5uITO7I3t9KIB/wciLs4SPlkN69SIvIIvG/iM
E+nLNlDNEZ3y1QvHHTS7N3HYainsZwR2LdQJG4WZC6q6efJZqVTommE2Z3ePxCAK
5fNRPA+D8RfTazSmHhys6i53FJ5Mx8jp4DfN8I/XrzU1I1sEpuhce6o0tFmJvD+b
1IjKAzy9PGr6FOul2NQw1ycXPK2Hh0DeXiXHN1vCXU5psZq/13zRhCOCHKBE+ld8
zAgiTnvyoApPFu33pLmyEhDKj7qh+s0mucBH6Bj70FmnqtGtry0AXQ==
=rYi9
-----END PGP SIGNATURE-----

-->

