<!--

-----BEGIN PGP SIGNED MESSAGE-----

- -->

<!DOCTYPE article PUBLIC "-//Presses de l'Universite de Montreal//DTD PUM v. 1.0//EN" [

<!ENTITY % ISOnum PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Numeric and Special Graphic//EN">
<!ENTITY % ISOpub PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Publishing//EN">
<!ENTITY % ISOtech PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES General Technical//EN">
<!ENTITY % ISOdia PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Diacritical Marks//EN">
<!ENTITY % ISOlat1 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Added Latin 1//EN">
<!ENTITY % ISOlat2 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Added Latin 2//EN">
<!ENTITY % ISOamso PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Added Math Symbols: Ordinary//EN">
<!ENTITY % ISOgrk1 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Greek Letters//EN">
<!ENTITY % ISOgrk3 PUBLIC "ISO 8879:1986//ENTITIES Greek Symbols//EN">
%ISOnum;
%ISOpub;
%ISOtech;
%ISOdia;
%ISOlat1;
%ISOlat2;
%ISOamso;
%ISOgrk1;
%ISOgrk3;

<!ENTITY surfaces SYSTEM "../../slogo.jpeg" NDATA JPEG -- Logo Surfaces -->
]>


<article>

<front>

<figgrp>
<title>Logo</title>
<fig name="surfaces">
</figgrp>

<titlegrp>
<title>Musique et postmodernit&eacute;</title>
</titlegrp>

<authgrp>
<author>
<fname>Jean-Fran&ccedil;ois</fname>
<surname>Lyotard</surname>
</author>
</authgrp>


<pubfront>

<artid><emph type="3">Surfaces</emph> Vol. VI. 203 (v.1.0F - 27/11/1996)</artid>

<cpyrt>
<cpyrtnme>
<orgname>Tout texte reste la propri&eacute;t&eacute; de son auteur. N&eacute;anmoins, <emph type="3">Surfaces</emph> demande d'&ecirc;tre cit&eacute;e &agrave; l'occasion de toute autre publication du texte en question.</orgname>
</cpyrtnme>
</cpyrt>

<issn>1188-2492</issn>

</pubfront>

</front>


<body>

<section>
<title>1.</title>

<p>&ldquo;Quand il n'y a plus de r&egrave;gles du tout, vient
&agrave; son heure celle de l'atonalisme. De ce qui
pr&eacute;c&egrave;de, il ne reste rien de rien. Il reste pourtant le
son [...]. Or le son prodigue d'immenses restes&rdquo;.</p>

<p>Je voudrais d'abord partir  de cette observation
&agrave; la fois m&eacute;lancolique et joyeuse &eacute;crite par Pierre
Schaeffer il y a dix ans pour situer, encore une fois,
ce qu'il en est de la question postmoderne.</p>

<p>Dans <emph type="2">La Condition postmoderne</emph>, qui est un
Rapport &eacute;crit il y a quelques douze ans pour une
institution qu&eacute;b&eacute;coise, j'essayais d'entendre et de faire
entendre un &eacute;v&eacute;nement. Pr&ecirc;ter l'oreille &agrave; un
&eacute;v&eacute;nement est la chose la plus difficile du monde.
Un &eacute;v&eacute;nement n'est pas ce qui occupe la premi&egrave;re
page des journaux. Il est quelque chose qui survient,
qui vient en sortant de rien. Comme tel, ce quelque
chose n'est encore rien: on ne saurait le qualifier ni
m&ecirc;me le nommer. On n'y est pas pr&eacute;par&eacute;, on n'a
pas de quoi l'accueillir ou le placer dans un syst&egrave;me
de signification, de quoi l'identifier. Et pourtant s'il
advient, c'est qu'il touche &agrave; quelque &ldquo;surface&rdquo; o&ugrave; il
inscrit sa trace: une conscience, un inconscient,
individuels ou collectifs. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me a-t-il &agrave;
inventer cette surface pour s'inscrire.</p>

<p>Cette trace n'est pas compr&eacute;hensible aussit&ocirc;t.
C'est une trace &eacute;trange, une trace d'&eacute;tranget&eacute;, en
attente de son identification, alors que l'&eacute;v&eacute;nement
est d&eacute;j&agrave; pass&eacute;. C'est pourquoi il est difficile de
&ldquo;pr&ecirc;ter l'oreille&rdquo; &agrave; l'&eacute;v&eacute;nement: il n'est d&eacute;j&agrave; plus
l&agrave; quand <emph type="2">ce qu</emph>'il  est n'est pas encore l&agrave;.</p>

<p>Donc le Rapport essayait de dire de quel
&eacute;v&eacute;nement les soci&eacute;t&eacute;s d&eacute;velopp&eacute;es (c'&eacute;tait l'objet
sp&eacute;cifi&eacute; par la commande) &eacute;taient touch&eacute;es &agrave; la fin
des ann&eacute;es 70. Je pensais cet &eacute;v&eacute;nement en
Occidental. L'Occident est cette r&eacute;gion du monde
humain qui &ldquo;invente&rdquo; l'Id&eacute;e de l'&eacute;mancipation, de
l'auto-constitution des communaut&eacute;s par elles-m&ecirc;mes,
et qui essaie de r&eacute;aliser 
<pages>/pp.&nbsp;4-5/</pages>
 cette Id&eacute;e. La
mise en actes se soutient du principe que l'histoire
est l'inscription du progr&egrave;s de la libert&eacute; dans
l'espace et le temps humains. La premi&egrave;re expression
de ce principe est chr&eacute;tienne, la derni&egrave;re marxiste. <emph type="2">La
Condition postmoderne</emph> d&eacute;signait bri&egrave;vement le discours
de ces philosophies de l'histoire du nom de &ldquo;grand
r&eacute;cit&rdquo;.</p>

<p>Il y a plusieurs grands r&eacute;cits co-existant dans
la pens&eacute;e occidentale. La condition postmoderne
r&eacute;sulte de ce que les grands r&eacute;cits cessent d'&ecirc;tre
cr&eacute;dibles. Ils ne peuvent plus l&eacute;gitimer au nom du
progr&egrave;s les bienfaits et les m&eacute;faits que l'Occident a
r&eacute;pandus sur lui-m&ecirc;me et sur le monde au cours
des si&egrave;cles. Je n'expliquerai pas les motifs que l'on
peut trouver pour justifier ce diagnostic. Ils sont
&eacute;videmment discutables, et le diagnostic lui-m&ecirc;me est
trop massif pour ne pas &ecirc;tre suspect. Pourtant la
r&eacute;cente implosion des &Eacute;tats qui se r&eacute;clamaient du
grand r&eacute;cit marxiste peut apporter une sorte de
vraisemblance &agrave; l'hypoth&egrave;se faite dix ans auparavant.</p>

<p>On objectera que la disparition de l'Empire
sovi&eacute;tique prouve plut&ocirc;t la vitalit&eacute; du grand r&eacute;cit
capitaliste. Je r&eacute;pondrai qu'il n'y a pas de grand
r&eacute;cit capitaliste. Le capitalisme <emph type="2">d&eacute;veloppe</emph> tout chose,
mais le d&eacute;veloppement n'est pas n&eacute;cessairement le
progr&egrave;s de la libert&eacute;. Le d&eacute;veloppement complexifie
les relations entre les &eacute;l&eacute;ments d'un syst&egrave;me quel
qu'il soit de telle sorte que le syst&egrave;me s'en trouve
plus performant. Le plus souvent aux d&eacute;pens d'un
autre, qui sera condamn&eacute; &agrave; dispara&icirc;tre s'il
n'am&eacute;liore pas ses performances. C'est un processus
objectivement r&eacute;gl&eacute; selon une loi de diff&eacute;renciation
croissante (entropie n&eacute;gative). Il op&egrave;re sans finalit&eacute;.
Il est indiff&eacute;rent au bien et au mal, ou, si l'on
pr&eacute;f&egrave;re, le seul bien qu'il connaisse est l'am&eacute;lioration
des performances. On ne peut l'influencer, l'orienter, le
mod&eacute;rer qu'en travaillant dans son sens. Cela est
&eacute;vident dans les affaires &eacute;conomiques ou dans la
recherche techno-scientifique.</p>

<p>La condition postmoderne est celle des humains
quand ils sont saisis dans ce processus qui &agrave; la fois
d&eacute;veloppe leurs pouvoirs et exige leur asservissement.
Elle est notamment marqu&eacute;e par l'introduction massive
d'automates capables d'effectuer 
<pages>/pp.&nbsp;5-6/</pages>
 des
op&eacute;rations de type &ldquo;mental&rdquo; (calculs, combinaisons,
&eacute;laboration de probl&egrave;mes, diagnostics) et de les faire
ex&eacute;cuter par des automates &ldquo;physiques&rdquo;. Le monde
dit d&eacute;velopp&eacute; ou en d&eacute;veloppement ne se soutient
d'aucun r&eacute;cit qui l&eacute;gitimerait son cours par une
&eacute;mancipation. Les syst&egrave;mes deviennent simplement
plus puissants.</p>
</section>

<section>
<title>2.</title>

<p>Tournons nous &agrave; pr&eacute;sent vers l'histoire de la
musique. La musique occidentale a-t-elle &eacute;t&eacute; affect&eacute;e
par un &eacute;v&eacute;nement analogue? La question est na&iuml;ve,
nous verrons pourquoi. Mais &agrave; la prendre comme elle
est pos&eacute;e , on peut essayer d'en &eacute;laborer un aspect.</p>

<p>Dans <emph type="2">Philosophie de la nouvelle musique</emph>,
Adorno sugg&egrave;re que les technologies nouvelles
permettent au mat&eacute;riau sonore de se lib&eacute;rer des
contraintes dans lesquelles la tradition musicale de
l'Occident le tenait subordonn&eacute;. Et qu'ainsi la
ma&icirc;trise possible du mat&eacute;riau s'accro&icirc;t parce que
d'autres r&egrave;gles deviennent concevables. La question de
ce qu'on appelle le mat&eacute;riau, qui est celle de la
mati&egrave;re, est en effet une question d&eacute;cisive pour la
musique contemporaine, comme pour tous les arts.
Encore faut-il convenir de ce qu'on entend par
mat&eacute;riau ou mati&egrave;re.</p>

<p>L'histoire de la musique occidentale peut &ecirc;tre
pens&eacute;e globalement comme le grand r&eacute;cit de
l'&eacute;mancipation du son. On dirait que les compositeurs
cherchent &agrave; retrouver ce que peut le mat&eacute;riau sonore
&agrave; travers les r&egrave;gles et les coutumes de la composition
dont ils h&eacute;ritent. &ldquo;A travers&rdquo;, c'est-&agrave;-dire avec elles
et contre elles: contraintes sur les timbres impos&eacute;es
par l'instrumentation, sur les dur&eacute;es et les rythmes
r&eacute;gl&eacute;s par la mesure, sur les hauteurs d&eacute;termin&eacute;es
par les &eacute;chelles et les modes, sur l'assemblage des
unit&eacute;s sonores soumis aux principes de l'harmonie et
de la m&eacute;lodie.</p>

<p>L'analyse critique de ces r&egrave;gles les fait
appara&icirc;tre comme contingentes. Elle d&eacute;livre &agrave; son
terme l'&eacute;l&eacute;ment mat&eacute;riel comme le seul objet
musical, la vibration de l'air avec ses composantes,
fr&eacute;quence, dur&eacute;e, amplitude, la couleur, l'attaque, que

<pages>/pp.&nbsp;6-7/</pages>
 l'acoustique physique et psychophysiologique
analyse. De nouvelles mani&egrave;res de traiter le son
s'av&egrave;rent  possibles et permises, bien diff&eacute;rentes de
ce que la tradition permettait. Et les recherches
techno-scientifiques viennent ainsi confluer avec le
travail d'&eacute;mancipation du son entrepris, de leur c&ocirc;t&eacute;,
par les artistes.</p>

<p>Le compositeur d'aujourd'hui a le sentiment que
tout est possible  et qu'il doit inventer pour chaque
oeuvre non pas seulement sa forme musicale, mais les
r&egrave;gles de la musique. Comme dans les savoirs
&eacute;conomiques ou socio-politiques, un certain cynisme
peut se faire jour dans la pratique artistique
contemporaine. Le &ldquo;postmodernisme&rdquo; rev&ecirc;t souvent
ce sens: tout peut &ecirc;tre &ldquo;int&eacute;ressant&rdquo;, la citation,
l'ornementation, le kitsch, la parodie, le n&eacute;o-ceci et le
post-cela. A condition toutefois que le travail  trouve
une &ldquo;bonne&rdquo; r&eacute;ception et que l'oeuvre soit un
succ&egrave;s &ldquo;culturel&rdquo;. La r&egrave;gle du march&eacute; des objets
culturels vient alors pallier l'absence des r&egrave;gles
artistiques, subordonnant la &ldquo;production&rdquo; des oeuvres
aux crit&egrave;res de leur communication et de leur
circulation, &mdash; ce qui est la d&eacute;finition du travail
r&eacute;duit au statut d'une marchandise.</p>
</section>

<section>
<title>3.</title>

<p>Depuis la publication de la <emph type="2">Condition
postmoderne</emph>, il s'est av&eacute;r&eacute; n&eacute;cessaire de corriger
plusieurs implications que les lecteurs et les critiques
se sont jug&eacute;s autoris&eacute;s &agrave; en tirer. Le cynisme que
je viens de noter n'est de fait qu'une r&eacute;action
pu&eacute;rile au malaise, &agrave; la mauvaise conscience, &agrave;
l'angoisse qui envahit le monde &ldquo;d&eacute;velopp&eacute;&rdquo; du fait
qu'il ne sait pas comment justifier ce qui lui arrive. Il
est &eacute;galement superficiel d'interpr&eacute;ter le postmoderne
comme une r&eacute;volution du moderne. L'id&eacute;e m&ecirc;me de
r&eacute;volution appartient &agrave; la repr&eacute;sentation moderne
d'un progr&egrave;s subit accompli dans la marche vers la
libert&eacute;. Elle n'a pas de sens en dehors d'une
conception qui donne &agrave; l'histoire l'&eacute;mancipation des
hommes comme fin. Si le terme &ldquo;postmoderne&rdquo; a
quelque sens, il doit se soustraire &agrave; cette philosophie
de l'histoire, puisqu'il est cens&eacute; marquer la ruine des
grands r&eacute;cits.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;7-8/</pages>
</p>

<p>Mais surtout, une fois d&eacute;barrasser de cette
p&eacute;riodisation d&eacute;su&egrave;te on d&eacute;couvre, en se tournant
vers les oeuvres de l'art surtout, que leur
&ldquo;modernit&eacute;&rdquo; ne signale rien d'intrins&egrave;que en elles.
C'est l'accueil que les contemporains leur font qui les
d&eacute;signent comme telles. Mais ce qui fait la valeur
artistique d'une oeuvre est tout &agrave; fait ind&eacute;pendant de
leur r&eacute;ception. Cette valeur n'est due qu'&agrave; un geste
singulier, &agrave; un paradoxe de temps, d'espace et de
mati&egrave;re dont l'oeuvre est l'enregistrement sensible.
Peu importe si ce geste est ou n'est pas compatible
avec  le go&ucirc;t, avec les &Eacute;coles, avec le style
contemporain. En v&eacute;rit&eacute;, du reste, la mani&egrave;re
artistique de ce qu' on appelle une &eacute;poque n'est
jamais homog&egrave;ne. Entre Pergol&egrave;se et Gesualdo, entre
le Beethoven des derniers Quatuors et Tcha&iuml;kovsky
des concertos, qui peut dire ce qui est &ldquo;proprement&rdquo;
renaissant ou romantique? Et quand Var&egrave;se introduit
des enregistrements de chants d'oiseaux ou de sir&egrave;nes
d'usine dans ses pi&egrave;ces musicales, est-il moderne ou
postmoderne?</p>

<p>C'est une erreur, grave et courante, d'imposer
aux oeuvres de l'art une classification par p&eacute;riodes
ou par &eacute;coles. On ne classe en r&eacute;alit&eacute; que des
produits culturels, qui appartiennent en effet aux
ph&eacute;nom&egrave;nes observables de la r&eacute;alit&eacute; historique,
comme le sont les &eacute;v&eacute;nements politiques, les
mutations d&eacute;mographiques, les changements
&eacute;conomiques. Mais ce qu'il y a d'art dans les
oeuvres est ind&eacute;pendant de ces contextes, m&ecirc;me s'il
ne se manifeste qu'en eux et &agrave; leur occasion. L'art
de l'oeuvre est toujours un geste
d'espace-temps-mati&egrave;re, l'art de la pi&egrave;ce musicale un
geste d'espace-temps-son.</p>

<p>Ce geste n'est pas le fait de l'auteur. Le travail
de l'auteur est de laisser le son faire un geste qui
para&icirc;t exc&eacute;der l'audible et d'en consigner la trace
dans l'espace-temps-son qui d&eacute;termine le champ de
l'audible. Ce geste n'est pas moins puissant en
&eacute;motion dans une musique n&ocirc; que dans un <emph type="2">lied</emph> de
Schumann. La lumi&egrave;re d'une fresque de Piero della
Francesca n'est pas moins &ldquo;invisible&rdquo; que celle d'une
aquarelle de C&eacute;zanne. Les gestes, qui ne sont pas les
contenus ni les formes mais le pouvoir absolument
&eacute;mouvant de l'oeuvre, ne font pas de progr&egrave;s au
cours de l'histoire. Il n'y a pas d'histoire de l'art
comme geste mais seulement comme 
<pages>/pp.&nbsp;8-9/</pages>
 produit
culturel. Le pouvoir d'affecter la sensibilit&eacute; au-del&agrave; de
ce qu'elle peut sentir n'appartient pas au temps
chronologique. C'est seulement ce qu'on appelle la
&ldquo;fonction&rdquo; de l'art, la trace du geste recueillie dans
les communaut&eacute;s humaines, qui se transforme avec
celles-ci, et qui peut &ecirc;tre p&eacute;riodis&eacute;e.</p>
</section>

<section>
<title>4.</title>

<p>Les musiques occidentales se sont int&eacute;ress&eacute;es
depuis longtemps au probl&egrave;me pos&eacute; par le timbre.
La tradition europ&eacute;enne d&eacute;coupe le continuum sonore
selon un ensemble de variables discontinues strictement
ma&icirc;tris&eacute;es. Dans ses s&eacute;minaires sur le timbre, Pierre
Boulez insiste sur la r&eacute;sistance que la nature d'un
son comme celui que produit la simple percussion
d'un gong peut opposer &agrave; ce d&eacute;coupage. Il est en
effet difficile de l'analyser selon les composantes
recens&eacute;es par la th&eacute;orie harmonique et de l'inclure
dans une ligne m&eacute;lodique dite &ldquo;pure&rdquo;. Ce son
r&eacute;v&egrave;le une singularit&eacute; et une complexit&eacute; presque
&ldquo;sauvages&rdquo;. On peut obtenir des sons de cette
nature au moyen d'un synth&eacute;tiseur. Celui-ci peut en
effet produire toutes les nuances &ldquo;interm&eacute;diaires&rdquo;
entre deux degr&eacute;s fix&eacute;s sur l'&eacute;chelle chromatique.
Cette extension de l'audible a &eacute;t&eacute; inaugur&eacute;e de
fa&ccedil;on syst&eacute;matique dans la musique par le
s&eacute;rialisme de Vienne.</p>

<p>Cependant Debussy a d&eacute;j&agrave; recours &agrave; des
gammes orientales. &Eacute;ric Satie et bien d'autres
s'attaquent au principe de la r&eacute;solution. Les
percussions sur lesquelles Boulez appuie sa m&eacute;ditation
concernant le timbre, proviennent des musiques
indiennes, chinoises et japonaises. John Cage de son
c&ocirc;t&eacute; se r&eacute;f&egrave;re explicitement &agrave; ces derni&egrave;res pour
l&eacute;gitimer une musique qui cherche &agrave; d&eacute;jouer les
r&egrave;gles convenues de la composition. Il ne s'agit en
aucun cas d'une id&eacute;ologie orientaliste. Il s'agit
d'&eacute;manciper le son de la fonction narrative que lui
assignent la plupart des formes occidentales modernes,
la sonate, la symphonie, le po&egrave;me symphonique. Il
s'agit de faire entendre des timbres et des <emph type="2">clusters</emph> de
timbres en neutralisant l'expressionnisme lyrique,
path&eacute;tique ou h&eacute;ro&iuml;que auquel l'Occident les a
g&eacute;n&eacute;ralement soumis.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;9-10/</pages>
</p>

<p>Dans cette strat&eacute;gie d'&eacute;mancipation de la
mati&egrave;re sonore, il serait vain d'accorder le prix de
postmodernisme ou de modernisme &agrave; telle ou telle
&eacute;cole. La proc&eacute;dure al&eacute;atoire observ&eacute;e par les
compositeurs de la tendance Cage penche vers une
sorte de minimalisme sonore. La technique savante
employ&eacute;e par Boulez para&icirc;t au contraire tourn&eacute;e
vers la multiplication des contraintes impos&eacute;es aux
param&egrave;tres du son. Elle recueille ce qu'il y a de plus
intr&eacute;pide dans les recherches de Debussy, Schoenberg
et Webern, Bartok Var&egrave;se, les percussions de jazz.
Ces exp&eacute;rimentations sont pour Boulez autant
d'approches de gestes sonores que l'oeuvre musicale
tente de faire r&eacute;sonner pour les oreilles humaines.
Mais pour une tendance comme pour l'autre, il s'agit
non pas de d&eacute;concerter l'auditoire, mais, comme
l'&eacute;crivait Var&egrave;se, de &ldquo;d&eacute;passer les limites de
l'audibilit&eacute;&rdquo;. Nos oreilles sont sourdes &agrave; ce que le
son <emph type="2">peut</emph>. Il faut rendre &agrave; l'&eacute;coute la puissance de
se pr&ecirc;ter &agrave; l'inaudible.</p>
</section>

<section>
<title>5.</title>

<p>Ce paradoxe des musiques contemporaines est
celui de tout art en tout temps. Tout art s'adresse &agrave;
la sensibilit&eacute;, c'est-&agrave;-dire au corps en tant qu'il peut
&ecirc;tre affect&eacute; par des sensations, sonores, visuelles,
etc... Il <emph type="2">doit</emph>, par hypoth&egrave;se, offrir un arrangement
d'&eacute;l&eacute;ments sensibles par lequel le corps est touch&eacute;.
L'&eacute;nigme de cette touche est qu'elle affecte la
pens&eacute;e en m&ecirc;me temps que le corps. La s&eacute;paration
du corps et de la pens&eacute;e n'a aucune r&eacute;alit&eacute; pour
l'exp&eacute;rience artistique. L'art suppose toujours une sorte
d'incarnation, une pens&eacute;e dans le corps, un corps qui
soit imm&eacute;diatement une pens&eacute;e affect&eacute;e. Cette
supposition n'est un myst&egrave;re ou un scandale que
pour une repr&eacute;sentation dualiste de l'&acirc;me et du
corps. Une oeuvre est toujours une chose sensible au
corps. Le corps n'en est pas seulement inform&eacute;,
comme un machine l'est d'un objet, il en est affect&eacute;.
Il d&eacute;couvre son affectivit&eacute; &agrave; l'occasion de l'oeuvre.</p>

<p>Le paradoxe propre &agrave; l'art consiste &agrave; donner
&agrave; sentir &agrave; cette pens&eacute;e-corps un arrangement
sensible et &eacute;mouvant, certes, mais qui sugg&egrave;re aussi
la &ldquo;pr&eacute;sence&rdquo; en lui d'un geste qui exc&egrave;de la
capacit&eacute; de cette pens&eacute;e-corps. En disant
&ldquo;arrangement&rdquo;, on 
<pages>/pp.&nbsp;10-11/</pages>
 reconna&icirc;t qu'il s'agit
toujours de formes, et en ce sens, aussi
&ldquo;d&eacute;soeuvr&eacute;e&rdquo; que soit sa forme, l'oeuvre reste une
oeuvre. Mais par &ldquo;exc&egrave;s&rdquo;, on d&eacute;signe un secret
immanent &agrave; la forme qui la transcende. Il y a dans
l'oeuvre un reste qui d&eacute;fie la r&eacute;ception ou la
perception ordinaire et qui d&eacute;fiera le commentaire. Ce
secret n'appelle aucune mystique. Un secret n'est pas
un myst&egrave;re. Au del&agrave; ou en de&ccedil;&agrave; de la sensibilit&eacute;
ordinaire, il doit pourtant lui faire signe. L'oeuvre
peinte doit &ecirc;tre visible, la pi&egrave;ce musicale audible.
Simplement le visible laisse entrevoir un invisible du
visuel, l'audible sous-entend un inaudible du sonore.</p>

<p>C'est pourquoi j'ai parl&eacute; d'espace-temps-mati&egrave;re.
L'inaudible et l'invisible n'appartiennent pas &agrave; un
substrat suprasensible qui &eacute;chapperait enti&egrave;rement &agrave;
la condition ordinaire de l'espace-temps-mati&egrave;re. En ce
cas, seule la philosophie m&eacute;taphysique ou critique
pourrait parler de lui. Mais l'inaudible est un geste
dans l'espace-temps-mati&egrave;re du son, et il y fait signe
d'une &ldquo;pr&eacute;sence&rdquo; qui n'est pas pr&eacute;sentable.</p>

<p>Il faut le r&eacute;p&eacute;ter: le geste n'est pas fait par le
compositeur, il n'exprime aucune subjectivit&eacute;. Le d&eacute;lice
ou le d&eacute;sordre qu'il procure &agrave; la subjectivit&eacute; du
compositeur ou de l'auditeur suppose au contraire une
sorte de suspension ou de d&eacute;composition de cette
subjectivit&eacute;. Car la &ldquo;pr&eacute;sence&rdquo; du geste dans la
pr&eacute;sentation des formes entra&icirc;ne le d&eacute;nouement des
synth&egrave;ses sur lesquelles la subjectivit&eacute; est construite.
Son temps, son espace, la mat&eacute;rialit&eacute; des sensations
qui l'affectent sont suspendus. La &ldquo;pr&eacute;sence&rdquo; n'est
pas elle-m&ecirc;me sentie puisqu'elle ne satisfait pas aux
conditions de lieu, de moment et de sensorium qui
sont celles de la sensibilit&eacute; subjective.</p>

<p>Ce geste ne doit donc nullement &ecirc;tre confondu
avec l'expression. Le romantisme nommait <emph type="2">Stimmung</emph>
une disposition de la pens&eacute;e, une destination de
l'&acirc;me dont l'art serait l'expression. Et la musique
&eacute;tait consid&eacute;r&eacute;e comme l'art le plus propre &agrave;
exprimer ce qui, dans le sujet, transcende sa
connaissance de soi, c'est-&agrave;-dire sa myst&eacute;rieuse
Stimmung. En penseur moderne ou 
<pages>/pp.&nbsp;11-12/</pages>

postmoderne, Adorno rompt d'un trait avec le
romantisme: &ldquo;l'expression, &eacute;crit-il, est une
contre-fa&ccedil;on&rdquo;.</p>

<p>Pourquoi cela? Parce que l'art n'a pas pour
destination d'exprimer le myst&egrave;re de l'incarnation. Au
contraire, l'art suppose n&eacute;cessairement une
pens&eacute;e-corps, la capacit&eacute; d'&ecirc;tre affect&eacute; par le
sensible. L'art n'a rien &agrave; exprimer d'elle, il a &agrave;
l'exc&eacute;der.</p>

<p>La <emph type="2">Stimmung</emph> a besoin de la forme narrative
pour s'exprimer, en quelque art que ce soit. Le
po&egrave;me musical, la symphonie, la sonate, le <emph type="2">lied</emph>
racontent toujours l'odyss&eacute;e, heureuse ou malheureuse,
d'une subjectivit&eacute;: &eacute;pop&eacute;e, trag&eacute;die, &eacute;l&eacute;gie. M&ecirc;me
le <emph type="2">leitmotiv</emph> de l'op&eacute;ra wagn&eacute;rien, les dissonances
dans les <emph type="2">lieder</emph> de Malher ou les po&egrave;mes de
Stravinsky, narrent le drame d'une subjectivit&eacute;
d&eacute;saccord&eacute;e d'avec elle-m&ecirc;me.</p>

<p>Mais la transcendance du geste musical ne
consiste pas dans le myst&egrave;re d'une pens&eacute;e pure
ayant &agrave; subir la passion d'une vie et d'une mort
sensibles, qu'elles soient ou non r&eacute;demptrices. S'il
fallait situer l'enjeu (mais qu'est-ce qu'un enjeu ici?)
de la lutte de la musique pour l'espace-temps-son, on
le trouverait non pas tant du c&ocirc;t&eacute; du sujet, mais de
la langue. Le &ldquo;conflit&rdquo; entre Boulez et Cage ne
porte certainement pas sur l'expression de la
subjectivit&eacute;, mais sur le r&ocirc;le de la langue comme
mat&eacute;riau articul&eacute;. Cage pense qu'on peut se
soustraire &agrave; l'articulation (et &agrave; la composition, qui en
est la forme supr&ecirc;me) en recourant au &ldquo;silence&rdquo;, &agrave;
la contingence, &agrave; l'&eacute;v&eacute;nement, &agrave; la rencontre
impr&eacute;visible d'une pi&egrave;ce pour piano et d'un &ldquo;bruit&rdquo;
de m&eacute;tro dans la rue. Cage soutient que le &ldquo;bruit&rdquo;
est un son musical brut, non temp&eacute;r&eacute;. Il est en cela
fid&egrave;le &agrave; la pens&eacute;e de Var&egrave;se.</p>

<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Boulez lui aussi proc&egrave;de de
cette pens&eacute;e. Mais il en tire la conclusion que l'on
doit sur-articuler toutes les composantes du langage
musical pour lui arracher sa mati&egrave;re-son inaudible.
Car &agrave; simplement &ldquo;laisser &ecirc;tre les sons&rdquo; comme ils
arrivent, selon la formule de Cage, on n'entendra
jamais que ce qui permet le filtrage du continuum
sonore par notre organisation physiologique, psychique
et culturelle. Or il s'agit pour 
<pages>/pp.&nbsp;12-13/</pages>
 la musique
d'esquisser une &ldquo;autre nature&rdquo; acoustique et sonore.
Boulez n'a pas confiance dans la spontan&eacute;it&eacute; de
notre nature musicale, qui par elle-m&ecirc;me n'est que ce
qu'elle est. Cage pense que l'autre nature est l&agrave;,
potentielle dans la nature musicale, comme une
puissance de paradoxes sonores, qu'il n'est pas
opportun ni n&eacute;cessaire de violenter. Je ne trancherai
pas entre ces deux philosophies de la mati&egrave;re sonore.
Il est certain qu'elles ont un projet commun: affranchir
cette mati&egrave;re de son enveloppe formelle
conventionnelle.</p>
</section>

<section>
<title>6.</title>

<p>Rappelons-nous la phrase &eacute;crite par Adorno
dans <emph type="2">Philosophie de la nouvelle musique</emph>: &ldquo;Avec la
lib&eacute;ration du mat&eacute;riau, la possibilit&eacute; de le ma&icirc;triser
s'est accrue&rdquo;. Le mat&eacute;riau est-il ce qui se nomme ici
mati&egrave;re? Je ne pense pas. La notion de mat&eacute;riau qui
vient d'Aristote par la tradition des m&eacute;tiers et des
savoir-faire, implique toujours le concept d'un usage.
Le mat&eacute;riau est cette mati&egrave;re &agrave; laquelle la main et
la pens&eacute;e du fabricant vient donner une forme. Le
mat&eacute;riau est con&ccedil;u essentiellement comme une
mati&egrave;re en attente, en souffrance, d'une forme qui
l'ach&egrave;ve et lui donne acte, comme une puissance qui
n'est pas <emph type="2">encore</emph> actualis&eacute;e ou act&eacute;e.</p>

<p>Or pour autant que les arts, mais aussi les
sciences, sont guid&eacute;s par le projet, absolument
apor&eacute;tique, de faire sentir ou de penser la mati&egrave;re,
ils supposent toujours celle-ci autre que sensible ou
pensable. Ils supposent qu'elle n'a m&ecirc;me pas en
elle-m&ecirc;me l'attente de sa forme, qu'elle n'ob&eacute;it &agrave;
aucune finalit&eacute;. Elle ne <emph type="2">s'adresse</emph> pas &agrave; la pens&eacute;e,
elle ne s'adresse pas non plus &agrave; la pens&eacute;e-corps, &agrave;
la sensibilit&eacute;. Pour s'adresser, il faudrait qu'elle-m&ecirc;me
parle d&eacute;j&agrave; une sorte de langage.</p>

<p>L'adresse et la destination supposent une
relation, que nos contemporains appellent
&ldquo;pragmatique&rdquo;, celle d'un je, d'un tu et d'un il ou
elle, et cette relation est <emph type="2">donn&eacute;e</emph> seulement dans le
langage articul&eacute; humain, par ses fonctions
pronominales. On objectera que la couleur d'un
fuchsia qui attire ou appelle les abeilles et les gu&ecirc;pes
&agrave; le butiner est une sorte de message (ou de phrase)
qui est 
<pages>/pp.&nbsp;13-14/</pages>
 destin&eacute; &agrave; ces animaux, et que
c'est une preuve que la destination ne requiert pas le
langage articul&eacute;.</p>

<p>On peut le conc&eacute;der. Mais on n'oubliera pas
que la corr&eacute;lation de l'abeille et du fuchsia peut
aussi s'expliquer comme un montage bio-physique, au
titre d'un r&eacute;flexe, d'un tropisme ou d'un &ldquo;instinct&rdquo;.
Ce qui est certain, quelle que soit l'explication, est
que cette corr&eacute;lation para&icirc;t invariable, sauf si l'on
introduit un conditionnement suppl&eacute;mentaire. Alors que
le pouvoir de s'adresser qui est impliqu&eacute; dans une
phrase de langage articul&eacute; n'est pas d&eacute;j&agrave; bloqu&eacute;
sur un genre sp&eacute;cifique de destinataire comme la
couleur du fuchsia l'est pour l'abeille ou comme la
convoitise laborieuse de celle-ci l'est pour cette
couleur, selon une compl&eacute;mentarit&eacute; pr&eacute;&eacute;tablie qui
n'est presque pas n&eacute;gociable. La destination inscrite 
dans la phrase articul&eacute;e est ouverte &agrave; un destinataire
certes, mais inconnu. Cette destination suppose tout
simplement qu'il y a un autre et qu'il peut, lui aussi,
parler. <emph type="2">Toi</emph> est potentiellement <emph type="2">je</emph>. M&ecirc;me ce qui fut <emph type="2">lui</emph>
ou <emph type="2">elle</emph>, celui ou celle dont il a &eacute;t&eacute; parl&eacute;, peut, le
cas &eacute;ch&eacute;ant, &ecirc;tre adress&eacute; et s'adresser &agrave; son tour.</p>

<p>En essayant de penser la mati&egrave;re-son comme
inadress&eacute;e, on touche &agrave; l'aporie des musiques
contemporaines et &agrave; la v&eacute;rit&eacute; profonde qu'elles
r&eacute;v&egrave;lent dans l'art selon cette aporie. D'abord,
comme tous les arts, elles ignorent la division que je
viens de rappeler entre langage du corps et langage
articul&eacute;. Il y a aussi quelques pr&eacute;montages sonores
du corps humain, de nature et de culture, et la
musique a toujours &eacute;t&eacute; l'effort de les exc&eacute;der. Mais
ensuite, et surtout, ce d&eacute;passement lui-m&ecirc;me doit
&ecirc;tre d&eacute;pass&eacute;.</p>

<p>Car il enferme de nouveau la mati&egrave;re sonore
dans le langage de l'harmonie, de la m&eacute;lodie, de la
rh&eacute;torique musicales, afin de l'adresser &agrave; des
auditeurs (des destinataires) qui pourront l'entendre
parce qu'ils peuvent en d&eacute;chiffrer le code,
consciemment ou non. En se proposant pour id&eacute;al de
faire sentir &agrave; l'oreille la mati&egrave;re-son &mdash; le timbre &mdash;
affranchie de toute destination, les musiques
contemporaines extr&eacute;misent leur &ldquo;enjeu&rdquo; jusqu'&agrave;
l'aporie constitutive de toute musique: faire entendre
ce qui se 
<pages>/pp.&nbsp;14-15/</pages>
 soustrait par soi-m&ecirc;me &agrave; toute
&eacute;coute, adresser ce qui n'est pas adress&eacute;.</p>

<p>C'est ainsi qu'un peintre me disait un jour: je
peins pour les aveugles.</p>

<p>La conjoncture pr&eacute;sente des musiques, comme
des autres arts, se caract&eacute;rise &agrave; cet &eacute;gard par une
triple convergence: la d&eacute;construction des codes selon
lesquels le mat&eacute;riau sonore a &eacute;t&eacute; trait&eacute; dans les
traditions populaires et savantes; les recherches en
anatomie, physiologie, psychologie et m&eacute;decine portant
sur les capacit&eacute;s du corps humain (pris comme objet)
&agrave; supporter des situations auditives &eacute;trang&egrave;res &agrave; la
nature et &agrave; la culture; la prospection de ces
situations au moyen des technologies informatiques et
&eacute;lectroniques.</p>

<p>Tout se passe aujourd'hui comme s'il s'agissait
pour le musicien de faire entendre comment le timbre
s'entend lui-m&ecirc;me. A l'&eacute;cole des &ldquo;aquarellistes&rdquo;
japonais, C&eacute;zanne aussi cherchait &agrave; faire voir la
couleur comme elle se voit elle-m&ecirc;me. Un musicien
fran&ccedil;ais, Jean-Claude Eloy, souhaite une musique qui
ne serait pas faite &ldquo;de notes dans un rapport
d'intervalle&rdquo;, mais &ldquo;des <emph type="2">clusters</emph> dot&eacute;s d'une vie
interne&rdquo;. Je souligne &ldquo;vie interne&rdquo;, qui dit l'aporie
dont je parle. Et ce n'est pas par hasard si le m&ecirc;me
compositeur conclut son voeu par un appel au
laconisme de ce qu'il nomme &ldquo;le son japonais&rdquo;: &ldquo;un
peu d'eau dans un jardin&rdquo;.</p>

<p>Si la mati&egrave;re sonore n'attend rien de sa mise
en forme, il faut dire aussi qu'elle n'attend pas d'&ecirc;tre
entendue pour vibrer ou sonner. Cet id&eacute;al apor&eacute;tique
de la musique se dit en allemand <emph type="2">Tonkunst</emph>, un savoir
du timbre. Cette mati&egrave;re qui se soustrait &agrave; la
destination n'est pas le mat&eacute;riau, lequel est seulement
le support d'un message. Elle est immat&eacute;rielle. Les
physiciens savent que ce que nous appelons mati&egrave;re
est de l'&eacute;nergie form&eacute;e en corpuscules et en objets.
L'oeuvre d'art porte t&eacute;moignage que les objets
n'existent pas, qu'ils sont des traces filtr&eacute;es, encod&eacute;es
et d&eacute;cod&eacute;es par notre sensibilit&eacute; corporelle et nos
langues, les traces d'un pouvoir qui les exc&egrave;de.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;15-16/</pages>
</p>

<p>Une derni&egrave;re observation, aussi br&egrave;ve que
possible. Il est devenu &eacute;vident, &agrave; l'&eacute;chelle
plan&eacute;taire, qu'il n'y a pas une &eacute;cole, un style, une
technique qui garantiraient un acc&egrave;s privil&eacute;gi&eacute; au
geste d'espace-temps-mati&egrave;re qui transcende la
sensibilit&eacute; auditive. Il r&eacute;sulte de cette conviction un
effet d'&eacute;clectisme, m&ecirc;me de babelisme, dont on croit
parfois pouvoir tirer une le&ccedil;on de scepticisme, cynique
ou d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. L'histoire de Babel, dans la <emph type="2">Gen&egrave;se</emph>,
raconte que les peuples, avant d'entreprendre la
construction de la Tour parlaient des langues
diff&eacute;rentes <emph type="2">et</emph> qu'ils se comprenaient. Le Seigneur
interrompit l'&eacute;dification du monument unitaire en
rendant les langues incompr&eacute;hensibles les unes aux
autres. Il fallut inventer la traduction.</p>

<p>Certains aujourd'hui essaient de reprendre le
projet d'un monument unique, un concert des nations,
de leurs langues et de leurs musiques, une
transparence. Ce monisme reste toujours dangereux.
C'est aujourd'hui celui de l'objet culturel, qui vient
occuper la place singuli&egrave;re des oeuvres. Nous sommes
dans la situation de l'&eacute;poque de Babel. Les musiques
sont diff&eacute;rentes, mais elles s'entendent les unes les
autres. Elles ne s'&eacute;changent pas, elles se rencontrent.
Si l'on pr&eacute;tend homog&eacute;n&eacute;iser leur diversit&eacute;, on
obtient une surdit&eacute; forc&eacute;e. Il faut que la tour ne soit
pas construite. Il y a sans doute des musiques, comme
des langues, qui remplissent la fonction de v&eacute;hicule
sonore, rythmique notamment, g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;. Mais elles
sont de l'ordre de la monnaie, un &eacute;quivalent
g&eacute;n&eacute;ral. Elles assurent une identit&eacute; reconnue dans le
concert des nations. Leur sens ou leur fonction existe
en dehors de leur mati&egrave;re sonore.</p>

<p>Mais il est du destin de chaque musique,
affront&eacute;e &agrave; l'aporie mat&eacute;rielle de l'art, d'approfondir
sa singularit&eacute;. Elle y est pouss&eacute;e notamment, je l'ai
dit pour les musiques occidentales, par sa rencontre
avec les autres. Il ne s'agit pas d'emprunter &agrave;
celles-ci quelque motif ou quelque technique. Il s'agit
d'&eacute;tendre le concept de l'inaudible et les moyens
d'en porter t&eacute;moignage. Le Seigneur fut sage
d'emp&ecirc;cher la Tour.</p>

<p content="pages">
<pages>/p.&nbsp;16/</pages>
</p>

</section>

</body>


</article>

<!--

-----BEGIN PGP SIGNATURE-----
Version: 2.6.2

iQEVAwUBNPRJ/vL/N66hMljlAQETcwf9FZRt5IzlNxwoW0+xVZikTBYtBhM5Q2HX
VD2secAD//d1CIrWPWgQSaOiU5vAmgNFvxMmr9FKHjpoaaDfaCyLwfTzT5uAryXK
5l/DaSh16xSgRpPA+YDu+p5fjybXsem166Ope5N24zpyvkOUmBspjekR91/cfOLT
4+O04VHH1FwcQK/fNxHVXY01kubBR8XFDw/m8oupNlfP7wxtl+c1MSMKU/x+rRGW
RbdTdGHnyeggdG3AV9ZZqc/dBsM0H9blYcDqkpOAhNBGijUWrlSguVUgM0TQrba1
8/6V21Ucobh/1fgsy5O8K7boR/Jhuykgd3BWk62S3Nl/tjIE6HY2dA==
=ZS5j
-----END PGP SIGNATURE-----

-->
