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<article>

<front>

<figgrp>
<title>Logo</title>
<fig name="surfaces">
</figgrp>

<titlegrp>
<title>Politiques de l'autorit&eacute;. Le
pouvoir de celui qui
&ldquo;n'est rien&rdquo;</title>
</titlegrp>

<authgrp>
<author>
<fname>Jean-Ernest</fname>
<surname>Joos</surname>
<email>k26731@er.uqam.ca</email>
</author>
</authgrp>


<pubfront>

<artid><emph type="3">Surfaces</emph> Vol. VI.206 (v.1.0F - 15/10/1996)</artid>

<cpyrt>
<cpyrtnme>
<orgname>Tout texte reste la propri&eacute;t&eacute; de son auteur. N&eacute;anmoins, <emph type="3">Surfaces</emph> demande d'&ecirc;tre cit&eacute;e &agrave; l'occasion de toute autre publication du texte en question.</orgname>
</cpyrtnme>
</cpyrt>

<issn>1188-2492</issn>

</pubfront>

<abstract>
<title>R&Eacute;SUM&Eacute;</title>
<p>Ce texte se propose de mettre en &eacute;vidence
une conception de l'autorit&eacute; qui traverse la modernit&eacute;
et la postmodernit&eacute;, celle d'une autorit&eacute; qui se
l&eacute;gitime par son invisibilit&eacute;. Le concept d'autorit&eacute;
d&eacute;signe ici, non seulement le droit de parole, mais
aussi le lieu o&ugrave; l'institution prend corps. Il s'agit donc
d'analyser les cons&eacute;quences politiques de cette forme
d'incorporation institutionnelle qui a &eacute;t&eacute; aussi celle
de l'universit&eacute;, notamment dans la constitution de la
figure du &ldquo;ma&icirc;tre&rdquo; et des fronti&egrave;res disciplinaires. Il
me semble clair en effet que c'est cette forme
d'autorit&eacute; qui est remise en question par l'introduction
des politiques du corps (Gays, Lesbiennes, Queer,
Afro-am&eacute;ricaines...) dans cette configuration
institutionnelle fond&eacute;e sur le pouvoir de l'invisibilit&eacute;.</p>
</abstract>

<abstract>
<title>ABSTRACT</title>
<p>This text aims to delineate a conception of
authority that runs through modernity and postmodernity
and whose legitimacy rests on its invisibility. Here the
concept of authority means not only the right to
speak but also the place where the institution takes
form. It is therefore a question of analyzing the
political consequences of the form of institutional
incorporation that includes also the university,
specifically in its constitution of the figure of the
&ldquo;master&rdquo; and disciplinary boundaries. In effect, in
this institutional configuration founded on the power of
invisibility, it seems clear that introducing (gay, lesbian,
queer, African-American) body politics puts into question
precisely this form of authority.</p>
</abstract>

</front>


<body>

<section>

<p>Rien n'est moins &eacute;vident que de rep&eacute;rer o&ugrave;
l'autorit&eacute; <emph type="2">a lieu</emph> dans le corps institutionnel. On peut
certes reconna&icirc;tre dans le corps du ma&icirc;tre
(professeur, enseignant, conf&eacute;rencier) la m&eacute;diation par
laquelle passe et le savoir et la juridiction
institutionnelle. Cependant, comment savoir ce qui
dans ce corps pr&eacute;sent appartient v&eacute;ritablement au
corps institutionnel et ce qui rel&egrave;ve de la contingence
et du priv&eacute;? Faut-il savoir, peut-on savoir? La question
est d'autant plus tordue que souvent l'autorit&eacute;
professorale se manifeste pr&eacute;cis&eacute;ment dans cette zone
non-r&eacute;glement&eacute;e par l'institution qui recouvre toutes les
d&eacute;cisions particuli&egrave;res &agrave; prendre aussi bien dans
l'&eacute;valuation que dans le choix du contenu des cours.
La pens&eacute;e politique de Lyotard nous a appris &agrave;
reconna&icirc;tre dans le moment du jugement une des
formes politiques les plus d&eacute;cisives et en m&ecirc;me
temps la plus difficile &agrave; identifier. Tel enseignant
introduit plus de contenu sp&eacute;cifique (sur les femmes,
les Gais, ou les questions raciales) que tel autre dans
des cours pourtant identiques dans leurs d&eacute;finitions.
Bien plus, le corps de l'autorit&eacute; ne se r&eacute;duit pas au
corps de l'enseignant, mais englobe tous les effets que
sa pr&eacute;sence produit dans le corps collectif des
r&eacute;cepteurs. Les modalit&eacute;s de leur droit de parole
sont d&eacute;termin&eacute;es par la pr&eacute;sence physique de ce
tiers qui d&eacute;tient le droit de parler <emph type="2">en premier</emph>. Or les
effets de l'autorit&eacute; sont souvent invisibles. Que l'on
songe simplement &agrave; tous les contrecoups du transfert
ou de la s&eacute;duction, &agrave; toutes les fronti&egrave;res et
hi&eacute;rarchies, notamment entre les sexes et les identit&eacute;s
sexuelles, ou culturelles, qui structurent la soci&eacute;t&eacute;
civile et qui se refl&egrave;tent in&eacute;luctablement dans les
rapports au sein de l'institution.</p>

<p>A toutes ces questions essentielles, je voudrais
joindre une analyse de la politique institutionnelle de
l'autorit&eacute;. J'entends par l&agrave; le mode par lequel
l'autorit&eacute; acquiert sa l&eacute;gitimit&eacute;, non pas sous le
couvert de la fonction occup&eacute;e, mais dans sa
singularit&eacute; corporelle. Il y a en effet un proc&egrave;s de
l&eacute;gitimation bien d&eacute;termin&eacute; qui permet &agrave; un
corps-m&eacute;diateur de s'&eacute;lever au statut de &ldquo;corps
institutionnel&rdquo;. Un tel proc&egrave;s de l&eacute;gitimation n'est
pas visible pour la simple raison qu'il repose
justement sur l'invisibilit&eacute; comme octroi du 
<pages>/pp.&nbsp;5-6/</pages>

droit de parole. Les effets d'une telle l&eacute;gitimation sont
eux aussi invisibles, mais bien r&eacute;els, dans la mesure
o&ugrave; l'invisibilit&eacute; de la figure de l'autorit&eacute; n'est que le
mode par lequel l'autorit&eacute; s'inscrit dans des interactions
effectives. La figure du ma&icirc;tre invisible, rep&eacute;rable,
d&egrave;s la fondation kantienne de l'universit&eacute;, est en fait
bien plus ancienne dans la pens&eacute;e politique moderne,
et participe de ce que j'appellerai <emph type="2">une &eacute;thique de
l'invisibilit&eacute;</emph>. Et la politique que cette &eacute;thique fonde
est pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui est le plus contest&eacute; et
m&ecirc;me le plus menac&eacute; par les nouvelles politisations
du savoir qu'impliquent les &Eacute;tudes &agrave; caract&egrave;res
sp&eacute;cifiques, telles que les &Eacute;tudes f&eacute;ministes, les
&Eacute;tudes sur la femme, les &Eacute;tudes gaies, lesbiennes,
&ldquo;Queer&rdquo;, les &Eacute;tudes afro-am&eacute;ricaines, et li&eacute;es &agrave;
des cultures v&eacute;cues. Ces &Eacute;tudes, en d&eacute;pla&ccedil;ant la
fronti&egrave;re du priv&eacute; et du public, entendent r&eacute;v&eacute;ler le
corps de l'autorit&eacute; comme enjeu et lieu politiques,
refusant de le r&eacute;duire &agrave; une simple m&eacute;diation. Du
coup, c'est aussi le projet moderne des Lumi&egrave;res,
celui d'une accessibilit&eacute; libre et illimit&eacute;e de tous au
savoir, qui se trouve questionn&eacute;, la l&eacute;gitimit&eacute; de
l'autorit&eacute; invisible reposant tr&egrave;s exactement sur le
r&ecirc;ve d'un m&eacute;diateur dont la sp&eacute;cificit&eacute; corporelle ne
serait jamais un obstacle &agrave; sa circulation dans toutes
les sph&egrave;res du savoir.</p>


<subsect1>
<title>La question de l'autorit&eacute;</title>

<p>La difficult&eacute; de toute r&eacute;flexion sur l'autorit&eacute; tient
&agrave; ce que l'autorit&eacute; est toujours &agrave; la fois la
&ldquo;pr&eacute;sence&rdquo; de celui qui est l&agrave; et son absence &agrave;
soi qui r&eacute;sulte de ce que la l&eacute;gitimit&eacute; n'est jamais
tout &agrave; fait immanente et qu'elle est &ldquo;donn&eacute;e&rdquo;. Cette
donation ne rel&egrave;ve pas de la d&eacute;signation par
l'institution, qui &agrave; l'inverse s'inscrit &agrave; l'int&eacute;rieur de
celle-l&agrave;. C'est pourquoi, il faut proc&eacute;der en deux
temps: rep&eacute;rer comment la l&eacute;gitimit&eacute; se donne, puis
les effets politiques de la diff&eacute;rence entre le don de la
l&eacute;gitimit&eacute; et le corps qui le re&ccedil;oit. Il n'est pas s&ucirc;r
en effet que l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute; soit contestable
en tant que proc&egrave;s de l&eacute;gitimation; la question sera
peut-&ecirc;tre de savoir s'il est politiquement acceptable
de r&eacute;duire la question de l'autorit&eacute; &agrave; sa
l&eacute;gitimation. Bref, il faudra se demander ce que la
fondation institutionnelle laisse de c&ocirc;t&eacute;.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;6-7/</pages>
</p>

<p>L'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute; accorde des droits sur le
fond de devoirs. Je d&eacute;signe par cette appellation &agrave; la
fois le geste th&eacute;orique et politique par lequel la
Modernit&eacute; a ramen&eacute; la question de l'autorit&eacute; &agrave; celle
de l'origine du droit <emph type="2">et</emph> le discours fondateur qui s'est
constitu&eacute; comme solution incontournable &agrave; la question
ainsi pos&eacute;e. Cette circularit&eacute; est tr&egrave;s bien rep&eacute;r&eacute;e
par Derrida dans <emph type="2">Force de loi</emph>, bien que dans un
langage conceptuel diff&eacute;rent, en r&eacute;f&eacute;rence aux
pens&eacute;es de Montaigne et de Pascal. Derrida cite
Pascal:</p>

<bq><p>La coutume fait toute l'&eacute;quit&eacute;, par la seule raison
qu'elle est re&ccedil;ue; c'est le <emph type="2">fondement mystique</emph> de son
autorit&eacute;. Qui la ram&egrave;ne &agrave; son principe, l'an&eacute;antit
(29).</p></bq>


<p>C'est la donation de l'autorit&eacute; qui fait l'autorit&eacute;,
la r&eacute;v&eacute;lation de la donation en tant que telle signifie
la destruction de l'autorit&eacute;. On voit ici poindre ce que
je nomme l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute;, dans la mesure o&ugrave;
pour Pascal et Montaigne, il n'y a de justice que si le
fondement de l'autorit&eacute; demeure invisible. Cette
invisibilit&eacute; n'est jamais purement factuelle, elle est le
r&eacute;sultat <emph type="2">attendu</emph> de notre respect de l'autorit&eacute;. Et le
paradoxe fondateur de la lecture derridienne est
qu'elle s'appuie sur cette m&ecirc;me invisibilit&eacute; pour
d&eacute;construire le fondement de l'autorit&eacute; et faire valoir
cette d&eacute;construction comme la justice m&ecirc;me. Le retrait
de l'origine, son caract&egrave;re mystique, fonde l'autorit&eacute;, la
d&eacute;construction identifie ce retrait comme le moment
ind&eacute;cidable de la fondation o&ugrave; se d&eacute;cide toute
justice. En ce sens, l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute; se
retrouve plus dans la pens&eacute;e derridienne que dans
celles de Pascal et de Montaigne, dans la mesure o&ugrave;
elle est ici le fondement en retrait et l&agrave; la loi, le &ldquo;il
faut&rdquo; de toute d&eacute;cision juste en ce que la justice de
la d&eacute;cision m&ecirc;me est toujours &agrave; venir (57).
Cependant, il n'est pas dans mon intention d'entrer
dans un d&eacute;bat avec Derrida, puisque ce n'est pas la
structure et la justification de l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute;
qui m'int&eacute;resse ici, mais la forme qu'elle prend et les
effets politiques et institutionnels qu'elle produit. C'est
pourquoi, je me tourne maintenant plut&ocirc;t vers Kant,
et vers ce qui s'y apparente dans la pens&eacute;e politique
de Rousseau.</p>

<p>Dans le <emph type="2">Contrat social</emph>, de Rousseau, il y a une
entr&eacute;e sur le &ldquo;l&eacute;gislateur&rdquo; (<emph type="2">Du l&eacute;gislateur</emph>). L&agrave;
Rousseau cherche &agrave; 
<pages>/pp.&nbsp;7-8/</pages>
 d&eacute;cider <emph type="2">quelle</emph>
intelligence est la plus apte &agrave; &eacute;crire les lois, bref
qui doit &ecirc;tre l'&eacute;lu. La question du l&eacute;gislateur est
d'embl&eacute;e paradoxale, puisqu'il est l'&eacute;nonciateur des
lois sans pouvoir pr&eacute;tendre pourtant aucunement &agrave;
l'autorit&eacute; qui revient &agrave; la seule volont&eacute; g&eacute;n&eacute;rale.</p>

<bq><p>Ainsi l'on trouve &agrave; la fois dans l'ouvrage de la
l&eacute;gislation deux choses qui semblent incompatibles:
une entreprise au-dessus de la force humaine et, pour
l'ex&eacute;cuter, une autorit&eacute; qui n'est rien.</p></bq>


<p>Il faut bien voir que ce paradoxe n'aurait pas lieu
si la question de l'autorit&eacute; n'avait pas &eacute;t&eacute; r&eacute;duite &agrave;
celle de l'&eacute;lection. Et je songe bien entendu &agrave; la
formation m&ecirc;me de la volont&eacute; g&eacute;n&eacute;rale sur la base
d'un contrat social &eacute;galitaire. C'est parce que l'on
constitue un espace &eacute;galitaire que le lieu de
l'autorit&eacute; est d&eacute;sign&eacute; comme l'exception qui doit se
d&eacute;marquer du tout. Ce caract&egrave;re &ldquo;extraordinaire&rdquo; du
l&eacute;gislateur se traduit alors comme une &eacute;tonnante
comp&eacute;tence temporelle. Dans la mesure ou
l'effacement de sa particularit&eacute; est un trait qu'il
partage avec tous les membres de la volont&eacute;
g&eacute;n&eacute;rale, il n'aura en propre que le pouvoir de le
faire <emph type="2">maintenant</emph>, bref il est celui qui peut &ldquo;travailler
dans un si&egrave;cle et jouir dans un autre&rdquo;. Et le respect
de ses lois exige que &ldquo;les hommes fussent avant les
lois ce qu'ils doivent devenir par elles&rdquo;. Du coup,
Rousseau propose l'instrumentalisation de la religion. Il
faut que le l&eacute;gislateur mette ses lois dans la bouche
des immortels &ldquo;pour entra&icirc;ner par l'autorit&eacute; divine
ceux que ne pourrait &eacute;branler la prudence humaine&rdquo;.
Cependant, cette religion du faire-semblant ne doit pas
nous d&eacute;tourner de la reconnaissance du devoir
&ldquo;sublime&rdquo; qui l'impose comme devoir. Il y a &agrave; tout
cela un fondement &eacute;thique qui &eacute;lit le l&eacute;gislateur
comme &ecirc;tre exceptionnel au prix d'un devoir, celui
de n'&ecirc;tre rien que m&eacute;diation et de cr&eacute;er les
conditions de la croyance. Et ce fondement &eacute;thique
est la temporalit&eacute; m&ecirc;me (le temps du jugement) de
la volont&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, l'&eacute;cart entre la volont&eacute; du
peuple et son jugement. &ldquo;De lui-m&ecirc;me, le peuple
veut toujours le bien, mais de lui-m&ecirc;me, il ne le voit
pas toujours&rdquo; (<emph type="2">De la loi</emph>). Il resterait bien s&ucirc;r &agrave;
analyser la forme complexe que prend la dimension
de l'&eacute;thique dans une pens&eacute;e qui pr&eacute;tend, d&egrave;s son
entr&eacute;e en mati&egrave;re, prendre &ldquo;les hommes tels qu'ils
sont&rdquo;. 
<pages>/pp.&nbsp;8-9/</pages>
 Pourtant, on peut d&eacute;j&agrave; conclure sur
ce qui rapproche Rousseau de Montaigne et de
Pascal&nbsp;: cet artifice d'une autorit&eacute; qui ne vaut
qu'en tant que le retrait de son origine est <emph type="2">respect&eacute;e</emph>,
aussi bien par l'autorit&eacute; elle-m&ecirc;me que par les sujets.
Dans le projet rousseauiste, ce retrait se lit en ce que
le l&eacute;gislateur n'est proprement <emph type="2">rien</emph>, rien en particulier,
il n'est que l'avenir du peuple. Ce retrait n'est pas
une chose r&eacute;elle, il n'existe que comme principe
d'&eacute;lection pour d&eacute;terminer celui qui a une raison
sublime, capable d'effacement, et pour imposer au
peuple la croyance en l'origine divine de cette
d&eacute;signation. Ainsi, se fonde l'&Eacute;tat.</p>
</subsect1>

<subsect1>
<title>L'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute;</title>

<p>Le concept d'une &eacute;thique de l'invisibilit&eacute;
n'appara&icirc;t pourtant explicitement que dans la pens&eacute;e
kantienne. Non pas que l'invisibilit&eacute; comme principe de
l'autorit&eacute; soit proprement kantienne, mais la fondation
&eacute;thique de ce principe s'inscrit enfin comme &eacute;l&eacute;ment
structurel d'une pens&eacute;e politique. 1784, avec le texte
sur les <emph type="2">Lumi&egrave;res</emph>, le concept d'autorit&eacute; re&ccedil;oit la
marque historique de l'<emph type="2">Aufkl&auml;rung</emph>. L'autorit&eacute; est
donn&eacute;e &agrave; tous, &agrave; la condition de faire un &ldquo;bon
usage&rdquo; de sa raison, un &ldquo;usage public&rdquo; &agrave; travers
des &eacute;crits circulant et constituant la soci&eacute;t&eacute;
universelle des savants. Il s'agit bien d'une position
sur l'autorit&eacute;, sur le droit de parler &ldquo;publiquement&rdquo;,
qui fait r&eacute;f&eacute;rence explicitement &agrave; la donation de
l'autorit&eacute;. Il y est reconnu &agrave; chacun le droit de
&ldquo;jouir d'une libert&eacute; sans bornes d'utiliser sa propre
raison et de parler en son nom propre&rdquo; (50). La
phrase dans son balancement assigne la raison &agrave;
r&eacute;sidence dans la parole singuli&egrave;re. L'usage public de
la raison est le lieu o&ugrave; l'on s'autorise de soi-m&ecirc;me.
1785, avec les <emph type="2">Fondements de la m&eacute;taphysique des
moeurs</emph>, dans les formulations m&ecirc;me de l'imp&eacute;ratif
cat&eacute;gorique qui fonde l'autonomie de la raison,
surgissent les premi&egrave;res traces de l'&eacute;thique de
l'invisibilit&eacute;. Une fois reconnu qu'une volont&eacute; bonne
est celle qui doit se regarder comme instituant une
l&eacute;gislation universelle dans le r&egrave;gne des fins, Kant
peut pr&eacute;ciser la nature de cette l&eacute;gislation, par une
des nombreuses formules de l'imp&eacute;ratif moral.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;9-10/</pages>
</p>

<bq><p>Tout &ecirc;tre raisonnable doit agir comme s'il &eacute;tait
toujours par ses maximes un membre l&eacute;gislateur du
r&egrave;gne universel des fins (166).</p></bq>

<p>La notion de membre l&eacute;gislateur est pr&eacute;cis&eacute;e
quelques pages plus t&ocirc;t par la distinction entre un
membre et un chef dans le r&egrave;gne des fins (158). Le
membre est celui qui, tout en donnant des lois
universelles, n'en est pas moins soumis &agrave; ces lois. Le
chef est celui qui n'est soumis &agrave; aucune volont&eacute;
&eacute;trang&egrave;re. Il en r&eacute;sulte bien s&ucirc;r que seul Dieu peut
&ecirc;tre chef. La structure politique est alors claire, elle
est triangulaire avec Dieu en position de tiers,
c'est-&agrave;-dire occupant le lieu de l'origine de la
l&eacute;gislation. Son originalit&eacute; pourtant n'est &eacute;videmment
pas l&agrave;. Elle est dans la notion m&ecirc;me de membre
l&eacute;gislateur qui permet &agrave; un &ecirc;tre fini soumis au
devoir d'occuper la place du tiers tout en se voyant
refuser toute exclusivit&eacute; en ce lieu. La distinction
entre chef et membre sert alors &agrave; identifier le lieu de
la l&eacute;gislation et Dieu &agrave; en marquer l'unicit&eacute;. Chaque
membre l&eacute;gislateur est ainsi l&eacute;gislateur d'une m&ecirc;me
l&eacute;gislation et Dieu lui-m&ecirc;me n'a aucune autre
exclusivit&eacute; que celle de ne pas avoir &agrave; &ecirc;tre
membre. D'une part, on a un Dieu dont l'unicit&eacute; ne
r&eacute;side pas dans sa loi, mais seulement dans sa
capacit&eacute; &agrave; exclure les &ecirc;tres raisonnables finis de la
place de chef. D'autre part, on a des &ecirc;tres finis qui
occupent un lieu universel de l&eacute;gislation qu'ils ne
peuvent jamais s'approprier. &Ecirc;tre membre, c'est
structurellement &ecirc;tre un membre parmi d'autres.
Ob&eacute;ir &agrave; l'imp&eacute;ratif cat&eacute;gorique signifie se positionner
d'embl&eacute;e ainsi.</p>

<p>Cette structure de l'autorit&eacute; traverse toute la
pens&eacute;e kantienne, notamment dans deux figures
essentielles, celle du savant philosophe autour de
laquelle s'articule l'Universit&eacute;, et celle du l&eacute;gislateur.
C'est l&agrave; au niveau institutionnel que l'imp&eacute;ratif moral
prend la forme d'une &eacute;thique de l'invisibilit&eacute; comme
l&eacute;gitimation morale du politique. Ainsi, au niveau de
l'&Eacute;tat, l'enjeu de Kant &agrave; partir de 1793 est de
r&eacute;ussir le transfert politique de la conception morale
de l'autorit&eacute;. Bref, il s'agit de maintenir, au niveau de
la formation de l'&Eacute;tat, la structure du r&egrave;gne des fins,
avec son l&eacute;gislateur manquant. Il y r&eacute;ussit en
accordant au chef de l'&Eacute;tat des droits exceptionnels
qui s'accompagnent du devoir de ne 
<pages>/pp.&nbsp;10-11/</pages>

jamais revendiquer de &ldquo;propri&eacute;t&eacute;&rdquo; sur le pouvoir
qu'il exerce. L'origine de son pouvoir est alors
inaccessible au l&eacute;gislateur. Il a donc le devoir d'&ecirc;tre
invisible comme volont&eacute; particuli&egrave;re (comme le libre
arbitre, dans le vocabulaire kantien), et les sujets ont,
quant &agrave; eux, le devoir de maintenir cette invisibilit&eacute;
en ne cherchant jamais, sous peine de mort, &agrave;
conna&icirc;tre l'origine du pouvoir en place. Ce que
j'appelle l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute; est alors clairement
identifiable dans la pens&eacute;e kantienne, bien que sous
d'autres noms: l'interdiction inconditionnelle de toute
pr&eacute;sentation d&eacute;terminante du pouvoir, l'interdiction de
toute r&eacute;sistance &agrave; l'&Eacute;tat, &agrave; commencer par celle de
tout questionnement sur la l&eacute;gitimit&eacute; singuli&egrave;re de
l'&Eacute;tat en place. La structure de cette &eacute;thique
fondatrice du politique est alors double: elle est
donatrice de l&eacute;gitimit&eacute;, c'est-&agrave;-dire &eacute;lection de
l'autorit&eacute; et elle d&eacute;finit en m&ecirc;me temps les
conditions dans lesquelles cette autorit&eacute; pourra
s'exercer.</p>

<p>La figure du savant r&eacute;v&egrave;le, d&egrave;s qu'elle est
institutionnalis&eacute;e, la m&ecirc;me structure. Que le savant
philosophe ne soit qu'un id&eacute;al n'a pas de quoi
surprendre, la finitude ne donnant pas &agrave; l'homme
acc&egrave;s &agrave; sa propre raison. Le philosophe dont parle
la <emph type="2">Critique de la raison pure</emph> est celui qui assigne des
fins essentielles &agrave; l'usage de la raison et renvoie donc
au savant du texte de 1784 sur les <emph type="2">Lumi&egrave;res</emph>.</p>

<bq><p>(...) il [le philosophe] ne se trouve lui-m&ecirc;me nulle
part, tandis que l'id&eacute;e de sa l&eacute;gislation se rencontre
partout dans toute raison humaine (...) (262).</p></bq>


<p>Le probl&egrave;me politique surgit lorsque cette figure
du philosophe en vient &agrave; peupler l'Universit&eacute;.
Appara&icirc;t alors un <emph type="2">double-bind</emph> clairement &eacute;nonc&eacute; par
Derrida o&ugrave; le philosophe &ldquo;dans son retrait m&ecirc;me [...]
reste in&eacute;vitable&rdquo; (1985: 24). Il faut des philosophes au
sein de l'universit&eacute;, mais il ne faut pas qu'ils soient
d&eacute;terminables comme philosophes. Le philosophe de
la Facult&eacute; de philosophie qui ne se l&eacute;gitime que de
son retrait d&eacute;termine alors la structure de l'universit&eacute;
kantienne qui devra composer avec cette figure de
l'invisibilit&eacute;. La localisation du philosophe au sein de
l'universit&eacute; se fait alors par un jugement qui
discrimine selon une fronti&egrave;re invisible entre ceux qui
sont bien l&agrave; pr&eacute;sents, 
<pages>/pp.&nbsp;11-12/</pages>
 les juristes,
m&eacute;decins et th&eacute;ologiens, mais qui ne participent pas
&agrave; la d&eacute;termination de la destination de l'universit&eacute;,
et les philosophes qui eux fondent l'institution, lui
assignent des fins, au prix de leur retrait, alors m&ecirc;me
qu'ils n'existent pas <emph type="2">encore</emph>. L'universit&eacute; aujourd'hui, je
le soutiens, est encore absolument kantienne, non pas
dans sa destination, ou son organisation, mais dans le
mode par laquelle elle assure l'institutionnalisation du
savoir, c'est-&agrave;-dire l'int&eacute;gration du savoir dans le
juridique. Sur quel mode existe <emph type="2">au pr&eacute;sent</emph> une
institution dont l'objet propre, le savoir, est toujours
temporellement d&eacute;cal&eacute;, &agrave; venir comme projet, ou
pass&eacute; comme h&eacute;ritage? L'institutionnalisation s'appuie
sur la l&eacute;gitimit&eacute; de l'autorit&eacute; comme devoir
d'invisibilit&eacute;, et c'est &agrave; ce prix que se maintient
l'utopie &eacute;galitaire au sein du savoir. Une utopie dont
la Modernit&eacute; agonisante et postmoderne ne garde que
la r&eacute;gulation d'une libre circulation du savoir. C'est &agrave;
ce prix que s'institue pour Kant la communaut&eacute; des
savants, et c'est &agrave; ce prix que se monnayent
aujourd'hui les savoirs. Un prix qui semblait bien
l&eacute;ger jusqu'&agrave; ce que des corps tout autrement
incarn&eacute;s ne le r&eacute;v&egrave;lent comme une oppression
politique.</p>
</subsect1>

<subsect1>
<title>La politique de l'invisibilit&eacute;</title>

<p>L'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute; d&eacute;termine donc une
politique dans la modernit&eacute; kantienne, elle peut
m&ecirc;me se d&eacute;finir comme la fondation &eacute;thique du
politique. G&eacute;n&eacute;ralisant le concept, on peut d&eacute;finir
aujourd'hui ce qu'elle d&eacute;termine comme politique sous
le nom de politique de l'invisibilit&eacute;. La politique de
l'invisibilit&eacute; est une politique &eacute;tatique (au sens o&ugrave;
elle d&eacute;fend un territoire, et ce, qu'elle soit d&eacute;fendue
par des hommes ou des femmes) motiv&eacute;e par le
r&ecirc;ve d'une unit&eacute; sociale qui serait assur&eacute;e en
imposant &agrave; tous le devoir de ne jamais faire obstacle
&agrave; ce qui pourrait nuire &agrave; l'homog&eacute;n&eacute;it&eacute; du corps
social. Il est demand&eacute; &agrave; chacun de se comporter
dans l'espace public de telle sorte qu'il apparaisse
toujours substituable &agrave; tous les autres. Il faut alors
rendre invisible toute sp&eacute;cificit&eacute;, tout ce qui nous
identifierait comme Noir, Musulman, Gai, Juif,
Anglophone, etc., tout ce qui donnerait l'illusion que
l'on entretient des liens sp&eacute;cifiques avec certaines
personnes plut&ocirc;t que d'autres. Rendre invisibles les
sp&eacute;cificit&eacute;s, cela signifie les retirer de 
<pages>/pp.&nbsp;12-13/</pages>

l'espace public, les enfermer dans la vie priv&eacute;e ou
dans des espaces strictement utilis&eacute;s pour cette forme
de socialit&eacute;. Cette politique de l'invisibilit&eacute;, c'est
quelque chose comme une id&eacute;ologie &ldquo;Schtroumpf&rdquo;.
Dans le pays des Schtroumpfs, il y a le Schtroumpf
paresseux, le Schtroumpf gourmand, le Schtroumpf
musicien, et puis il y a la Schtroumpfette, et
aujourd'hui, nous aimerons bien ajouter encore le
Schtroumpf musulman, le Schtroumpf gai, le
Schtroumpf noir, etc. Que la sp&eacute;cificit&eacute; ne soit plus
que des caract&eacute;ristiques particuli&egrave;res, donc
secondaires, qui n'affectent en rien la substituabilit&eacute;
des individus les uns aux autres. Ainsi s'effacent &mdash;
esp&egrave;re-t-on &mdash; toutes les sp&eacute;cificit&eacute;s qui divisent le
corps social. Si cette politique peut appara&icirc;tre comme
recherchant de bonne foi l'harmonie sociale, il ne faut
pas se m&eacute;prendre cependant sur ces effets r&eacute;els.</p>

<p>La politique de l'invisibilit&eacute; est une utopie
dangereuse, elle d&eacute;finit une norme et un id&eacute;al &agrave;
suivre dont le respect ne se paye pas au m&ecirc;me prix
si on fait partie de la majorit&eacute; ou d'une minorit&eacute;. En
effet, &ecirc;tre invisible, &ecirc;tre quelconque, demande un
effort consid&eacute;rable, car personne ne l'est. Etre blanc,
h&eacute;t&eacute;rosexuel, est d&eacute;j&agrave; en soi une sp&eacute;cificit&eacute; que
l'on partage avec certains mais pas avec d'autres. On
n'est pas ici au pays des Schtroumpfs o&ugrave; il n'y a
jamais qu'un Schtroumpf de chaque sorte. En fait, on
n'est pas &ldquo;Femme&rdquo;, &ldquo;Gai&rdquo;, ou &ldquo;Noir&rdquo; seuls, on
l'est toujours en relation avec d'autres. Et notre
visibilit&eacute; comme Femme, Gai, ou Musulman est
toujours la visibilit&eacute; des diff&eacute;rences partag&eacute;es, la
singularit&eacute; de chacun se marquant, quant &agrave; elle, &agrave;
l'int&eacute;rieur de ces diff&eacute;rences. Le corps social n'est
pas et n'a jamais &eacute;t&eacute; homog&egrave;ne, il est structur&eacute; par
des diff&eacute;rences collectives, qui sont souvent, &mdash; et de
plus en plus, en raison des m&eacute;tissages de toutes
sortes &mdash; ind&eacute;finissables, mais qui marquent
n&eacute;anmoins un &eacute;cart entre notre regard sur
nous-m&ecirc;mes et notre regard sur l'autre. Impossible
alors de satisfaire pleinement l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute;
qui a comme effet pervers d'instaurer une hi&eacute;rarchie
de valeurs entre les individus. Plus vous vous
approchez de l'id&eacute;al d'invisibilit&eacute;, plus vous &ecirc;tes
consid&eacute;r&eacute; comme le repr&eacute;sentant du corps social en
entier, comme quelqu'un qui peut parler au nom de
tous. Plus votre sp&eacute;cificit&eacute; est visible, plus on
cherchera &agrave; vous classifier, &agrave; savoir &agrave; quelle
marginalit&eacute; 
<pages>/pp.&nbsp;13-14/</pages>
 vous appartenez. Une
hi&eacute;rarchie que l'on reconna&icirc;t clairement &agrave; la
demande de justification qui est impos&eacute;e &agrave; ceux qui
sont visibles. Si vous montrez une appartenance m&ecirc;me
ind&eacute;termin&eacute;e, si vous manifestez une diff&eacute;rence m&ecirc;me
ind&eacute;finie, ce sera &agrave; vous de vous justifier, de rendre
compte du pourquoi de ce que vous &ecirc;tes: pourquoi
portez-vous ce v&ecirc;tement, parlez-vous avec cet accent,
portez ce nom, pourquoi n'&ecirc;tes-vous pas comme les
autres? Que la question soit pos&eacute;e, dans la haine, la
m&eacute;fiance, ou dans la curiosit&eacute; sympathique, il reste
que le droit &agrave; la poser manifeste clairement que la
justification appartient &agrave; l'autre. Or celui qui doit se
justifier est celui qui a tort, qui a une dette &agrave; payer.
La preuve en est que s'il refuse de donner l'explication
de sa diff&eacute;rence, de sa visibilit&eacute;, il sera accus&eacute;
d'&ecirc;tre asocial, de rejeter les r&egrave;gles de la socialit&eacute;.
Et s'il ne veut pas et ne peut pas rendre compte de
sa diff&eacute;rence, il sera accus&eacute; d'&ecirc;tre un imposteur, de
renier ses origines, de se prendre pour ce qu'il n'est
pas. M&ecirc;me la politique du multiculturalisme tombe
dans le pi&egrave;ge de l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute; dans son
d&eacute;sir de conna&icirc;tre, de cat&eacute;goriser les diff&eacute;rences en
termes de cultures, d'origines, d'identit&eacute;s. Par contre,
en vertu de cette m&ecirc;me &eacute;thique, plus un membre
social pourra passer pour invisible, moins il aura
besoin de justifier son existence, il pourra entrer dans
un lieu public, prendre la parole de droit, il n'aura pas
pour &ecirc;tre entendu &agrave; justifier d'abord pourquoi il est
tel qu'il a l'air. Ainsi se trouve reconnu d'embl&eacute;e un
privil&egrave;ge &agrave; <emph type="2">l'homme sans qualit&eacute;s</emph> (&ldquo;<emph type="2">ohne
Eigenschaften</emph>&rdquo;, qui n'a rien en <emph type="2">propre</emph>, selon le titre
de l'ouvrage de Musil), en toute position d'autorit&eacute;.</p>

<p>L'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute; d&eacute;termine ainsi une
politique de la territorialit&eacute; selon un mode tout &agrave; fait
pervers. Elle inscrit des fronti&egrave;res invisibles entre ceux
qui sont &ldquo;blancs&rdquo; (selon toutes les connotations de
ce mot dans la langue fran&ccedil;aise), et ceux qui ne le
sont pas, et d&eacute;finit les conditions de la visibilit&eacute; des
corps, leur organisation et leur co-appartenance au sein
de corps collectifs. Elle n'implique cependant aucune
positivit&eacute; dans la d&eacute;signation de ceux qui seraient
visibles, elle est plut&ocirc;t une ligne de partage entre le
priv&eacute; et le public qui s'impose comme s&eacute;gr&eacute;gative
lorsqu'un sujet refuse de laisser tomber du c&ocirc;t&eacute; du
priv&eacute; une d&eacute;termination, et de la rendre ainsi
invisible, et plus g&eacute;n&eacute;ralement, chaque fois que le

<pages>/pp.&nbsp;14-15/</pages>
 droit de parole est en question.
Reconna&icirc;tre cette territorialit&eacute;, ramener au visible
cette s&eacute;gr&eacute;gation que l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute;
maintient dans l'invisibilit&eacute; est le premier geste
politique de contestation de tout ce syst&egrave;me. Le
second est de comprendre que cette territorialit&eacute; n'est
que l'effet sp&eacute;cifique d'une politique de l'autorit&eacute; dont
l'acte fondateur est d'avoir constitu&eacute; le projet d'une
r&eacute;glementation de la visibilit&eacute;. Refuser alors l'&eacute;thique
de l'invisibilit&eacute;, c'est affirmer que la visibilit&eacute; tout
simplement ne se discute pas, ne se r&eacute;glemente pas.</p>
</subsect1>

<subsect1>
<title>Topographies de l'universit&eacute;</title>

<p>L'universit&eacute; est le lieu privil&eacute;gi&eacute; de tout
diff&eacute;rend sur les politiques de l'autorit&eacute;. Ainsi que les
exemples du PC (<emph type="2">Political correctness</emph>) le laissent
entendre, elle est un des lieux institutionnels actuels
o&ugrave; les conflits cr&eacute;&eacute;s par l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute;
sont tr&egrave;s clairement analysables. Pour le comprendre
il faut consid&eacute;rer l'universit&eacute; pour ce qu'elle est, &agrave;
savoir un <emph type="2">lieu</emph> institutionnel, dans tous les sens du
terme. Lieu spatial d&eacute;limit&eacute; par des fronti&egrave;res parfois
floues (couloirs, terrains), parfois surd&eacute;termin&eacute;es (salles
de classe); lieu institutionnel, quadrill&eacute; par une
juridiction qui porte aussi bien sur les comportements
que sur l'&eacute;valuation des comp&eacute;tences, des
enseignements, etc.; lieu symbolique o&ugrave; les
individualit&eacute;s se retrouvent reli&eacute;es, co-d&eacute;pendantes
dans un corps commun fractur&eacute;, divis&eacute;, mouvant,
mais laissant toujours au moins une trace sur les
corps singuliers. Une fois admise la condition
postmoderne qui laisse l'universit&eacute; incapable d'assurer
une unit&eacute; dans une destination commune des
diff&eacute;rents corps de savoir qui la composent, il reste
&agrave; comprendre ce qui assure &agrave; l'universit&eacute; sa
sp&eacute;cificit&eacute; comme lieu institutionnel, c'est-&agrave;-dire ce
qui lie ensemble tous les membres qui circulent dans
son espace. Cet espace est structur&eacute; aussi bien
g&eacute;ographiquement que symboliquement par des
sph&egrave;res autonomes d'autorit&eacute; qui relaient la
l&eacute;gitimit&eacute; universitaire. Ces sph&egrave;res sont des
d&eacute;partements, des classes, des centres de recherche,
etc. Et c'est par rapport &agrave; elles que les membres du
corps universitaire se d&eacute;finissent, se &ldquo;situent&rdquo;. Or elles
sont d&eacute;sormais soumises &agrave; des conditions
h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes de l&eacute;gitimation, ce qui a permis
pr&eacute;cis&eacute;ment l'&eacute;mergence d'&Eacute;tudes sp&eacute;cifiques, 
<pages>/pp.&nbsp;15-16/</pages>
 f&eacute;ministes, gaies et lesbiennes, &ldquo;culturellement
identitaires&rdquo;... Il ne faut pas croire na&iuml;vement que
ces sph&egrave;res autonomes n'ont plus de compte &agrave;
rendre &agrave; l'universit&eacute; dans son ensemble. Simplement,
elle lie ensemble les multiples sph&egrave;res d'autorit&eacute; non
pas dans une fin commune, mais dans l'interdiction de
toutes fins sp&eacute;cifiques, donc par le droit qu'elle se
donne de circuler &agrave; l'int&eacute;rieur de toutes les sph&egrave;res
de savoir qui la constituent. Ce principe de circulation,
de droit &agrave; l'accessibilit&eacute;, se manifeste &agrave; travers la
norme de l'excellence qui caract&eacute;rise les universit&eacute;s
&ldquo;post-historiques&rdquo; selon Bill Readings.</p>

<p>La crise postmoderne des institutions a produit une
norme r&eacute;siduelle qui est &agrave; l'id&eacute;al du savoir ce que la
rationalit&eacute; instrumentale est &agrave; la rationalit&eacute; finale:
l'excellence. A d&eacute;faut de viser la constitution d'une
communaut&eacute; savante sous l'&eacute;gide de la raison, ou la
culture de l'humanit&eacute;, ou la fondation de l'identit&eacute;
nationale, l'universit&eacute; actuelle recherche l'excellence.
Mais il s'agit d'une norme ind&eacute;termin&eacute;e dont
l'application ne peut &ecirc;tre que circulaire. Elle
s'applique en effet &agrave; l'int&eacute;rieur d'une rivalit&eacute; entre
les universit&eacute;s au sein d'une joute internationale dont
l'enjeu est tout &agrave; la fois l'excellence <emph type="2">et</emph> la d&eacute;finition
des crit&egrave;res de l'excellence. Appliquons donc un tel
crit&egrave;re &agrave; l'institution d'&Eacute;tudes gaies et lesbiennes.
Une universit&eacute; promouvra de telles &Eacute;tudes si celles-ci
sont un signe de son excellence. Le probl&egrave;me est
qu'elles ne seront des signes d'excellence que si elles
sont <emph type="2">d&eacute;j&agrave;</emph> l&eacute;gitim&eacute;es et institutionnalis&eacute;es comme
marques d'excellence au niveau du jeu international.
La r&egrave;gle de l'excellence est en ce sens une r&egrave;gle
perverse puisqu'elle n'est applicable qu'&agrave; ce qui existe
d&eacute;j&agrave; et non &agrave; une revendication de reconnaissance.
De fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale, l'exigence impos&eacute;e tr&egrave;s souvent
aux &Eacute;tudes gaies et lesbiennes de justifier leur
sp&eacute;cificit&eacute; <emph type="2">avant</emph> leur institutionnalisation est perverse
dans la mesure o&ugrave; l'&eacute;tablissement de cette
sp&eacute;cificit&eacute; est pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui est vis&eacute; par ces
&Eacute;tudes et ne peut &ecirc;tre qu'un r&eacute;sultat non un
principe fondateur. C'est donc dire qu'&agrave; la diff&eacute;rence
des destinations pass&eacute;es de l'universit&eacute;, le principe
d'excellence est un principe purement
intra-universitaire, ce qui explique son caract&egrave;re
tautologique. Il ne sanctionne que ce qui est d&eacute;j&agrave;
fond&eacute;.</p>

<p content="pages">
<pages>/pp.&nbsp;16-17/</pages>
</p>

<p>Cependant, il faut comprendre que la juridiction
universitaire (dont la norme de l'excellence fait partie)
n'est qu'une des facettes de l'universit&eacute;. Elle
correspond au mode selon lequel l'universit&eacute; g&egrave;re les
&eacute;changes en son sein. Sur ce point pr&eacute;cis, l'universit&eacute;
actuelle reste assez pr&egrave;s de ce que Kant d&eacute;crit
comme condition de l'institutionnalisation dans son
&eacute;crit <emph type="2">Le conflit des Facult&eacute;s</emph>. Pour Kant, la fondation
de l'universit&eacute; (c'est-&agrave;-dire &agrave; la fois sa l&eacute;gitimit&eacute; et
sa sp&eacute;cificit&eacute;) repose sur la Facult&eacute; de philosophie
qui, elle-m&ecirc;me, s'oriente selon des fins purement
rationnelles. Mais ceci dit, l'institutionnalisation de
l'Universit&eacute; est l'affaire de l'&Eacute;tat qui en d&eacute;finit les
limites et la juridiction.  Cette dissociation entre le
mode juridique d'organisation et le but du savoir
lui-m&ecirc;me survit aujourd'hui m&ecirc;me si l'Universit&eacute; s'est
d&eacute;tach&eacute;e partiellement de l'&Eacute;tat. Le principe de
l'excellence quadrille donc l'espace <emph type="2">institutionnel</emph> de
l'Universit&eacute;. Mais il ne peut remplir sa fonction &mdash;
donner sa sp&eacute;cificit&eacute; et sa coh&eacute;sion &mdash; que parce
qu'il est l'&eacute;mergence d'un principe fondateur qui tisse
entre les membres du corps universitaire des liens
symboliques d'appartenance &agrave; un lieu commun. En
effet, ne sanctionnant que ce qui est d&eacute;j&agrave; fond&eacute;, il
pr&eacute;suppose un tel geste fondateur. Ce que Derrida
conclut de son analyse de Kant est encore tout &agrave; fait
pertinent&nbsp;:&ldquo;la fondation d'un droit n'est pas plus
l&eacute;gitime ou juridique que la fondation d'une
Universit&eacute; n'est un &eacute;v&eacute;nement universitaire,
intra-universitaire&rdquo; (<emph type="2">Du droit &agrave; la philosophie</emph>, 334).</p>

<p>Derri&egrave;re le principe d'excellence se cache le droit
que l'universit&eacute; se donne d'avoir acc&egrave;s aux diff&eacute;rentes
sph&egrave;res autonomes de l'universit&eacute;. Il fournit non
seulement une mesure commune, mais d&eacute;finit l'acc&egrave;s
aux savoirs sp&eacute;cialis&eacute;s en termes quantitatifs. On sait
que la sursp&eacute;cialisation des disciplines universitaires
rend difficile de les juger de l'ext&eacute;rieur, seuls des
sp&eacute;cialistes peuvent juger de la valeur d'un
sp&eacute;cialiste. Mais avec le crit&egrave;re d'excellence,
l'inaccessibilit&eacute; de fait est compens&eacute;e par une
accessibilit&eacute; <emph type="2">de droit</emph>. En effet, si l'accessibilit&eacute; n'est
qu'une question de quantit&eacute; de connaissances ou
d'activit&eacute; de recherche, elle est hypoth&eacute;tiquement
donn&eacute;e &agrave; qui se donne la peine de remplir ces
pr&eacute;requis. Ainsi, l'universit&eacute; de donne bien le droit et
les moyens de circuler librement &agrave; travers les
diff&eacute;rentes sph&egrave;res. D&egrave;s 
<pages>/pp.&nbsp;17-18/</pages>
 lors, dans ce
syst&egrave;me, la pluralit&eacute; des disciplines, la cr&eacute;ation de
disciplines nouvelles devient tout &agrave; fait autoris&eacute;e du
moment que chacune laisse &agrave; l'institution un droit
d'acc&egrave;s (m&ecirc;me si ce droit est en fait souvent
inapplicable). L'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; des discours de
l&eacute;gitimation (qui caract&eacute;rise la condition postmoderne)
est parfaitement admissible dans le cadre de ce
syst&egrave;me de circulation qui maintient une forme
minimale d'incorporation institutionnelle. Certes, dans
les faits, les nouveaux discours auront &agrave; rencontrer
les obstacles et les r&eacute;sistances cr&eacute;es par les discours
traditionnels tenus par les diff&eacute;rentes sph&egrave;res. Mais ces
conflits resteront internes, l'universit&eacute; sanctionnant le
vainqueur.</p>

<p>On peut reconna&icirc;tre maintenant dans le principe
de la circulation une application de l'&eacute;thique de
l'invisibilit&eacute;. Il s'agit bien d'une forme d'incorporation
n&eacute;gative, on cr&eacute;e une unit&eacute;, non par la formation
d'une totalit&eacute;, mais simplement n&eacute;gativement en
interdisant toute fronti&egrave;re interne qui <emph type="2">s'opposerait &agrave; la
constitution d'une totalit&eacute; si une telle chose &eacute;tait
possible</emph>. De la m&ecirc;me fa&ccedil;on, le devoir de n'&ecirc;tre rien
est la forme l&eacute;gitime de l'autorit&eacute; dans la mesure o&ugrave;
il est la condition id&eacute;ale de la circulation. Du coup, le
v&eacute;ritable enjeu des &Eacute;tudes f&eacute;minines, des &Eacute;tudes
gaies et lesbiennes, des &Eacute;tudes afro-am&eacute;ricaines, ou
des &Eacute;tudes islamiques, n'est pas seulement la
l&eacute;gitimit&eacute; d'une discipline nouvelle, mais <emph type="2">l'existence</emph>
m&ecirc;me d'un tel corps au sein de l'universit&eacute;. La
visibilit&eacute; et l'existence sont une seule et m&ecirc;me
chose. Pour un gai, une femme, une lesbienne, un
Noir, un Musulman, ne pas avoir le droit &agrave; la
visibilit&eacute; est une seule et m&ecirc;me chose que de ne
pas exister comme <emph type="2">corps collectif</emph> dans l'enceinte de
l'Universit&eacute;. Soumettre les corps collectifs &agrave; la
contingence d'une revendication de l&eacute;gitimit&eacute;, c'est
<emph type="2">d&eacute;j&agrave;</emph> cr&eacute;er un diff&eacute;rend et une victimisation possible.
Les corps sp&eacute;cifiques n'ont pas &agrave; justifier leur
existence, ils existent. C'est l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute;
qui les force &agrave; donner raison de leur existence en
leur donnant a priori tort de ne pas disperser leurs
particularit&eacute;s dans les diff&eacute;rentes vies priv&eacute;es. La
l&eacute;gitimation des formes institutionnelles (programme,
cours, etc.) que prendra cette pr&eacute;sence visible ne
peut &ecirc;tre qu'un <emph type="2">moyen</emph> d'avoir acc&egrave;s &agrave; la visibilit&eacute;
et non les conditions de la visibilit&eacute;. Ce renversement
de paradigmes, de la l&eacute;gitimation &agrave; la visibilit&eacute;, entre
en 
<pages>/pp.&nbsp;18-19/</pages>
 conflit direct avec le principe de
circulation qui fonde l'Universit&eacute; actuelle. La visibilit&eacute;
signifie en effet l'opacit&eacute;.</p>

<p>Ce qui a lieu dans une sph&egrave;re universitaire (un
cours, un programme, un d&eacute;partement, etc.), ce n'est
pas seulement la transmission d'un savoir quantifiable,
c'est surtout la cr&eacute;ation d'une certaine topographie
structurant les corps collectifs. Un cours d'&Eacute;tudes
gaies, par exemple, ne met pas seulement en jeu une
certain contenu de savoir, il oblige les membres qui
partagent un m&ecirc;me espace, l'enseignant, les
&eacute;tudiants, les conf&eacute;renciers invit&eacute;s, s'il y en a, &agrave; se
d&eacute;finir les uns par rapport aux autres en fonction de
la visibilit&eacute; ainsi produite. Je ne veux absolument pas
dire que les participants, professeur compris, devront
dire s'ils sont gais ou non. La visibilit&eacute; d'un corps
collectif rend caduque ce type d'identification. Par
opposition, lorsque la visibilit&eacute; n'est pas donn&eacute;e, celui
qui choisira de travailler sur les &Eacute;tudes gaies devra
porter seul le poids politique de son choix, et mettre
son identit&eacute; en jeu dans ce geste. Rencontrer un
directeur de th&egrave;se et lui proposer de diriger une
th&egrave;se sur les &Eacute;tudes gaies &eacute;quivaut g&eacute;n&eacute;ralement &agrave;
un <emph type="2">Outing</emph>. Un cours d'&Eacute;tudes gaies par contre
constitue une situation sensiblement diff&eacute;rente. Il est
fort probable que de tels cours sont fr&eacute;quent&eacute;s
surtout par des Gais. Mais l&agrave; n'est pas la question.
Car le cours rend visible non une identit&eacute; gaie
singuli&egrave;re, mais un <emph type="2">d&eacute;sir</emph> pour le corps gai comme
corps collectif. Et montrer, ce n'est pas dire. Libre au
tiers voyeur de se demander si un tel qui assiste &agrave; ce
cours est gai ou non. Mais s'il doit se poser la
question, s'il est soumis &agrave; l'incertitude de sa
d&eacute;duction, c'est que le droit de parole ne lui est pas
donn&eacute; d'embl&eacute;e. Il faut reconna&icirc;tre alors que la
diff&eacute;rence entre le corps gai et l'individu est
maintenu. Reste ouverte en m&ecirc;me temps la possibilit&eacute;
de participer &agrave; ce d&eacute;sir commun pour ceux qui ne se
consid&egrave;rent pas gais. De m&ecirc;me, n'est plus pertinente
la question de savoir si le professeur doit &ecirc;tre
certifi&eacute; gai pour enseigner un tel cours, car il aura
de toute fa&ccedil;on la charge de justifier sa pr&eacute;sence en
regard d'un corps commun d&eacute;sormais visible. Et ici
on voit donc comment l'affirmation de la visibilit&eacute;
renverse l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute; o&ugrave; la l&eacute;gitimit&eacute;
d'une autorit&eacute; d&eacute;pend de son haut degr&eacute; de
substituabilit&eacute;. Ce qui est dit ici des &Eacute;tudes gaies
peut tout &agrave; fait s'appliquer aux &Eacute;tudes f&eacute;ministes qui
offrent aux 
<pages>/pp.&nbsp;19-20/</pages>
 femmes (et par extension &agrave;
tous) la possibilit&eacute; de manifester leur d&eacute;sir pour le
corps collectif f&eacute;minin autrement qu'en ayant l'&ldquo;air&rdquo;
d'une femme.</p>

<p>Selon l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute;, les fonctions de
m&eacute;diation (les positions d'autorit&eacute;) sous lesquelles une
pluralit&eacute; se regroupe sont assur&eacute;es par ceux qui
pr&eacute;sentent le plus haut degr&eacute; de substituabilit&eacute;. De
m&ecirc;me &agrave; l'universit&eacute;, ces fonctions (qu'il s'agisse
d'une individualit&eacute; administrative ou du corps singulier
du professeur) sont associ&eacute;es &agrave; une l&eacute;gitimit&eacute; d&eacute;finie
par la substituabilit&eacute;, c'est-&agrave;-dire en relation &agrave; un
savoir quantifiable, accessible de droit &agrave; tous ceux
qui veulent l'acqu&eacute;rir et qui, n'&eacute;tant incarn&eacute;
d'aucune fa&ccedil;on par son porteur, est une marque
d'invisibilit&eacute;. Ces m&eacute;diations ne sont l&eacute;gitimes alors
qu'&agrave; titre de rouages de transmission et sont
assur&eacute;es au mieux, selon la logique du syst&egrave;me, par
ceux qui pr&eacute;sentent un haut degr&eacute; d'invisibilit&eacute;. Toute
personne ne r&eacute;pondant pas &agrave; ces crit&egrave;res se trouve
somm&eacute;e de justifier sa particularit&eacute;, ce qui au pire la
rend inad&eacute;quate &agrave; sa fonction (peut-on demander &agrave;
un gai d'enseigner la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise du XVIIe?),
au mieux condamn&eacute;e &agrave; &ldquo;repr&eacute;senter&rdquo; une forme
limit&eacute;e de savoir, celle correspondant &agrave; son
&ldquo;groupe&rdquo; (aux gais les &Eacute;tudes gaies, aux femmes les
&Eacute;tudes f&eacute;ministes...). Mais la n&eacute;cessit&eacute; de la
justification est d&eacute;j&agrave; un signe de faiblesse. Au
contraire, en constituant des corps collectifs, on cr&eacute;e
des zones d'opacit&eacute; et de r&eacute;sistances &agrave; la circulation
et &agrave; la substituabilit&eacute;. En effet, la constitution d'un
corps collectif signifie l'introduction d'une diff&eacute;rence
dans le corps social, une diff&eacute;rence par rapport &agrave;
laquelle chacun devra se d&eacute;finir. Au sein de
l'universit&eacute; donc, que l'on soit le m&eacute;diateur
institutionnel (en l'occurrence, le professeur), ou
l'&eacute;tudiant, il faudra toujours se d&eacute;finir par rapport &agrave;
cette diff&eacute;rence qu'institue la visibilit&eacute; d'un corps
sp&eacute;cifique. Outre le d&eacute;placement de la position
professorale qui n'est plus le point de substituabilit&eacute;
dans un public homog&egrave;ne, il en r&eacute;sulte une opacit&eacute;
du point de vue de l'institution dans son ensemble.
Non pas qu'il se transmet en ce lieu un savoir
d'initi&eacute;s, mais les effets du discours ne sont
rep&eacute;rables que par rapport &agrave; la topographie et
d&eacute;pendent donc de la position que l'on occupe au
sein de la topographie. En effet, l'impact qu'aura un
cours d'&Eacute;tudes gaies ne sera pas le 
<pages>/pp.&nbsp;20-21/</pages>

m&ecirc;me si l'auditeur s'incorpore au corps gai ou non.
Les analyses f&eacute;ministes se sont d&eacute;j&agrave; pench&eacute;es sur
ce type de question, sur l'impact qu'a dans la
transmission du savoir le sexe des intervenants (Jane
Gallop). De telles analyses m&eacute;riteraient d'&ecirc;tre
g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;es, et je sugg&eacute;rerais ici l'usage de la
th&eacute;orie psychanalytique, bien que non exclusivement.
Et toutes ces variations dans les effets du discours
&eacute;chappent au contr&ocirc;le de l'institution. Il ne devient
plus possible de circuler librement dans les sph&egrave;res
autonomes, car la circulation pr&eacute;suppose un agent
neutre, ind&eacute;termin&eacute;, pouvant s'int&eacute;grer &agrave; tous les
corps sp&eacute;cifiques, et &ldquo;passer&rdquo; gr&acirc;ce &agrave; son
invisibilit&eacute; pour un membre de ces corps, &ldquo;passer
pour&rdquo; Noir, Femme, Gai, Musulman, etc.</p>

<p>Il faut conclure sur quelques remarques de
prudence. Il est clair qu'&agrave; l'heure actuelle, il n'est
pas bon de contester l'&eacute;thique de l'invisibilit&eacute; comme
d&eacute;termination du lieu de l'autorit&eacute;. En effet, redonner
une pr&eacute;sence, une d&eacute;termination propre &agrave; l'autorit&eacute;,
c'est rien de moins que le totalitarisme. Une autorit&eacute;
qui ne se l&eacute;gitimerait d'aucun retrait serait
n&eacute;cessairement totalitaire, puisqu'elle pr&eacute;tendrait
co&iuml;ncider avec le groupe qu'elle recouvre. La
question est plut&ocirc;t de reconna&icirc;tre que l'&eacute;thique de
l'invisibilit&eacute; d&eacute;termine des exclusions et une subtile et
invisible s&eacute;gr&eacute;gation. Ce faisant, on r&eacute;v&egrave;le un nouvel
enjeu politique, objet de diff&eacute;rends (au sens o&ugrave;
Lyotard entend ce terme)&nbsp;: le corps dans sa
visibilit&eacute;. Cet objet-enjeu subit des formes de contr&ocirc;le
et m&ecirc;me d'oppression tr&egrave;s sp&eacute;cifiques de la part des
politiques qui se l&eacute;gitiment de l'&eacute;thique de
l'invisibilit&eacute;. La conscience nouvelle que je r&eacute;clame
touche aussi l'avenir des &Eacute;tudes sp&eacute;cifiques que je
d&eacute;fends ici, dans la mesure o&ugrave; la politique de
l'invisibilit&eacute; peut tout &agrave; fait les atteindre, si elles
oublient que leur finalit&eacute; premi&egrave;re n'est pas la
constitution d'une territorialit&eacute; propre, mais la
modification dans la circulation du savoir, la formation
du corps collectif et l'invention de formes nouvelles
d'autorit&eacute; qui refusent la logique de l'&eacute;thique de
l'invisibilit&eacute;, y compris lorsque celle-ci impose le
devoir de s'identifier.</p>

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<pages>/pp.&nbsp;21-22/</pages>
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</subsect1>
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<head>BIBLIOGRAPHIE</head>

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trad. V. Delbos. Paris: Delagrave, 1977.</citation>

<citation id="cit007">1793: <emph type="2">Sur l'expression courante&nbsp;: il se peut que ce
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<citation id="pg01" content="pages">
<pages>/p.&nbsp;22/</pages>
</citation>

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