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<ARTICLE>
<FRONT>

<FIGGRP><TITLE>Logo</TITLE><FIG NAME="surfaces"></FIGGRP>

<titlegrp>
<title>On s'autorise mais on ne s'institue pas de soi-m&ecirc;me.Kant et les limites de l'autonomie moderne
</title>
</titlegrp>
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<author><fname>Jean-Ernest</fname><surname>Joos</surname>
<email>k26731@er.uquam.ca</email>
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<date>Surfaces Vol.IV.5 (v.1.0A - 11/10/94)</date>

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<ORGNAME>Tout texte reste la propri&eacute;t&eacute; de son auteur.  N&eacute;anmoins, SURFACES demande d'&ecirc;tre cit&eacute;e &agrave; l'occasion de toute autre publication du texte en question.
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<issn>1188-2492</issn>

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<abstract>
<title>R&Eacute;SUM&Eacute;</title>
<p>L'auteur entame une remise en question du concept moderne d'autonomie en rendant explicite la distinction entre s'autoriser et <EMPH TYPE="2">s'instituer </EMPH>qui traverse l'oeuvre de Kant et qui permet &agrave; ce dernier de limiter son propre concept d'autonomie.</p>
</abstract>

<abstract>
<title>ABSTRACT</title>
<p>The modern concept of autonomy is put into question through a clarification of the distinction between <EMPH TYPE="2">self-authorization</EMPH> and <EMPH TYPE="2">self-institution</EMPH> which pervades Kant's writings and allows the latter to limit his own concept of autonomy.</p>
</abstract>
</front>

<body>
<chapter>
<P>Il sera question ici du seul concept &agrave; peu pr&egrave;s univoque d&eacute;limitant ce que l'on appelle la <EMPH TYPE="2">Modernit&eacute;</EMPH>: l'autonomie. Je traiterai de ce concept &agrave; partir d'un point de vue qu'on peut consid&eacute;rer post-moderne, mais qui ne sera ici que le point de vue de celui qui refuse de prendre la Modernit&eacute; pour acquise, et qui l'interroge donc de sa marge. L'autonomie sera ainsi incluse dans la question de l'autorit&eacute;: l'autonomie, comme capacit&eacute; de se donner ses propres principes de l&eacute;gitimation, signifie alors simplement l'acte par lequel «on s'autorise de soi-m&ecirc;me.» Dans le contexte kantien, cela signifie s'autoriser de sa propre raison. On conna&icirc;t g&eacute;n&eacute;ralement assez bien le texte pamph&eacute;taire de Kant: <EMPH TYPE="2">R&eacute;ponse &agrave; la question: qu'est-ce que les Lumi&egrave;res? </EMPH>o&ugrave; ce dernier expose sa vision du progr&egrave;s, dont il situe le moteur dans l'usage public de la raison &agrave; l'int&eacute;rieur des param&egrave;tres d'une ob&eacute;issance stricte (abstraction faite du paradoxe auquel est soumis cet usage) &agrave; l'ordre &eacute;tabli.</P>



<P>Rappellons d'abord la distinction que Kant fait entre les usages priv&eacute; et public de la raison, une distinction qu'il ne remettra jamais en cause. L'usage priv&eacute; est celui que je fais en tant que fonctionnaire, c'est-&agrave;-dire dans la fonction que je remplis dans l'ordre social. L&agrave;, tout usage de sa raison signifie d&eacute;sob&eacute;issance, contestation de l'autorit&eacute; singuli&egrave;re hi&eacute;rarchique, et doit donc &ecirc;tre s&eacute;v&egrave;rement restreint. L'usage public est celui que je fais en tant que savant, et dans ce cas je ne discute pas de la validit&eacute; de l'ordre re&ccedil;u, mais de celle des principes qui sont &agrave; l'origine de la d&eacute;cision de l'autorit&eacute;. Cet usage est d'autant plus compatible avec l'ob&eacute;issance que le destinataire en est le «public qui lit», et non les membres de la soci&eacute;t&eacute; dans leur fonction sociale. Or Kant nous dit qu'en tant que savant, dans un usage public de sa raison, «on jouit d'une libert&eacute; sans bornes d'utiliser sa propre raison et de parler en son nom propre».<NOTEREF RID="note1">1</NOTEREF><NOTE ID="note1"><NO>1</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">R&eacute;ponse &agrave; la question: qu'est-ce que les Lumi&egrave;res?</EMPH>. Les r&eacute;f&eacute;rences seront identifi&eacute;es dans l'&eacute;dition allemande des &oelig;uvres compl&egrave;tes de l'Acad&eacute;mie de Berlin, <EMPH TYPE="2">Kants gesammelte Schriften</EMPH>, Ak. VIII, p. 38.</P></NOTE>
 Et si on refuse d'accepter comme une &eacute;vidence le droit &agrave; l'individualit&eacute; du lib&eacute;ralisme moderne, alors il faut s'&eacute;tonner: de quoi s'autorise-t-on au juste, de son nom propre ou de sa raison?<pages>/pp. 5-6/</pages> Pourquoi l'autorit&eacute; la plus universelle est-elle aussi la plus singuli&egrave;re? Pourtant, c'est bien cela la question de l'autorit&eacute;, car si l'instance dont on s'autorise est toujours transcendante, le droit que l'on se donne est toujours un acte singulier. Or c'est cette singularit&eacute; qui fait probl&egrave;me, car l'autorit&eacute; du savant est pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui lui donne le droit de s'exclure de la juridiction de l'&Eacute;tat et de d&eacute;finir de lui-m&ecirc;me ses propres droits. C'est donc dire que c'est par la raison que l'on s'autorise &agrave; parler en son nom propre.</P>



<P>Kant lui-m&ecirc;me, dix ans environ apr&egrave;s ce pamphet, suite &agrave; des d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s avec la censure royale autour de son livre sur la religion, (<EMPH TYPE="2">La religion dans les limites de la simple raison</EMPH>) propose dans la deuxi&egrave;me <EMPH TYPE="2">Pr&eacute;face</EMPH> de ce livre, puis dans la premi&egrave;re section du <EMPH TYPE="2">Conflit des Facult&eacute;s</EMPH> (qui ne sera publi&eacute;e que quatre ans plus tard), de red&eacute;finir le statut juridique du savant, bref ce que l'usage public de la raison donne comme droits &agrave; l'individu au sein de la soci&eacute;t&eacute; civile dont les rapports sont d&eacute;finis juridiquement et l&eacute;galement. Mais une telle red&eacute;finition s'inscrit d&eacute;sormais dans une th&eacute;orie g&eacute;n&eacute;rale de la l&eacute;gitimation politique. Car le philosophe n'est plus le seul &agrave; s'autoriser de sa raison, le chef l&eacute;gislateur de l'&Eacute;tat trouve lui aussi dans sa raison le fondement de sa l&eacute;gitimit&eacute;. Et, comme l'&eacute;nonciation d'une loi juridico-civile, c'est-&agrave;-dire positive et publique pour un &Eacute;tat r&eacute;el, est aussi un acte singulier par lequel un seul s'autorise &agrave; occuper la place du pouvoir, l'autorit&eacute; savante et l'autorit&eacute; politique r&eacute;pondent &agrave; une m&ecirc;me structure, celle de l'autonomie comme acte de s'autoriser de soi-m&ecirc;me. Cette m&ecirc;me structure est &agrave; chercher dans une des formules de l'imp&eacute;ratif moral cat&eacute;gorique, cet imp&eacute;ratif par lequel la raison impose &agrave; l'homme sa loi et lui donne en retour le droit et la capacit&eacute; de l&eacute;gif&eacute;rer.</P>
</chapter>

<chapter>
<title>Structure politique du r&egrave;gne des fins.</title>

<P>La structure de l'autonomie est pr&eacute;sente dans le concept de r&egrave;gne des fins et elle est d'embl&eacute;e politique. Une fois reconnu qu'une volont&eacute; bonne est celle qui doit se concevoir comme instituant une l&eacute;gislation universelle dans le r&egrave;gne des fins, c'est-&agrave;-dire la communaut&eacute; des &ecirc;tre raisonnables, Kant peut pr&eacute;ciser la <pages>/pp. 6-7/</pages> nature de cette l&eacute;gislation par une des nombreuses formules de l'imp&eacute;ratif moral: «Tout &ecirc;tre raisonnable doit agir comme s'il &eacute;tait toujours par ses maximes un membre l&eacute;gislateur du r&egrave;gne universel des fins»<NOTEREF RID="note2">2</NOTEREF><NOTE ID="note2"><NO>2</NO><P>Kant,E., <EMPH TYPE="2">Fondements de la m&eacute;taphysique des moeurs</EMPH>, trad. V. Delbos, Paris, Delagrave, 1977, p.166, Ak IV, p.438. </P></NOTE>
. La notion de membre l&eacute;gislateur est pr&eacute;cis&eacute;e quelques pages plus haut par la distinction entre un membre et un chef dans le r&egrave;gne des fins.<NOTEREF RID="note3"></NOTEREF><NOTE ID="note3"><NO>3</NO><P>Ibid., p.158, Ak IV, p.433.</P></NOTE>
 Le membre est celui qui, tout en donnant des lois universelles, n'en est pas moins soumis &agrave; ces lois. Le chef est celui qui n'est soumis &agrave; aucune volont&eacute; &eacute;trang&egrave;re. Il en r&eacute;sulte bien s&ucirc;r que seul Dieu peut &ecirc;tre chef. La structure politique est alors claire, elle est triangulaire avec Dieu en position de tiers, c'est-&agrave;-dire occupant le lieu de l'origine de la l&eacute;gislation. Son originalit&eacute; pourtant n'est &eacute;videmment pas l&agrave;. Elle est dans la notion m&ecirc;me de membre l&eacute;gislateur qui permet &agrave; un &ecirc;tre fini soumis au devoir d'occuper la place du tiers tout en se voyant refuser toute exclusivit&eacute; en ce lieu. La distinction entre chef et membre sert alors &agrave; identifier le lieu de la l&eacute;gislation, et Dieu, &agrave; en marquer l'unicit&eacute;. Chaque membre l&eacute;gislateur est ainsi l&eacute;gislateur d'une m&ecirc;me l&eacute;gislation et Dieu lui-m&ecirc;me n'a d'autre exclusivit&eacute; que celle de ne pas avoir &agrave; &ecirc;tre membre. La structure politique de l'autonomie r&eacute;pond donc &agrave; deux caract&eacute;ristiques: d'une part, on a un Dieu dont l'unicit&eacute; ne r&eacute;side pas dans sa loi, mais seulement dans sa capacit&eacute; &agrave; exclure les &ecirc;tres raisonnables finis de la place de chef; d'autre part, on a des &ecirc;tres finis qui occupe un lieu universel de l&eacute;gislation qu'ils ne peuvent jamais s'approprier. &Ecirc;tre membre, c'est structurellement &ecirc;tre un membre parmi d'autres.</P>
</chapter>

<chapter>

<title>Ne jamais &ecirc;tre juge dans sa propre cause</title>


<P>La structure politique du r&egrave;gne des fins se d&eacute;voile pleinement dans la notion de soci&eacute;t&eacute; &eacute;thique propos&eacute;e dans la <EMPH TYPE="2">Religion dans les limites de la simple raison</EMPH>. L&agrave;, Kant extrait du devoir <pages>/pp. 7-8/</pages>moral l'obligation pour les hommes de former une communaut&eacute; &eacute;thique, d'instituer des lois de la vertu les liant <EMPH TYPE="2">entre </EMPH>eux. Pour cela, il leur faut sortir de l'&eacute;tat de nature &eacute;thique, cette derni&egrave;re notion &eacute;tant calqu&eacute;e sur le concept de nature juridique. Or la conception kantienne de l'&eacute;tat de nature est caract&eacute;ristique en ceci qu'on y retrouve le motif relev&eacute; dans les formules de l'imp&eacute;ratif moral. Elle se d&eacute;finit en fonction de l'absence de tiers. Il faut lire ici la note que Kant consacre &agrave; Hobbes.<NOTEREF RID="note4">4</NOTEREF><NOTE ID="note4"><NO>4</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">La religion dans les limites de la simple raison</EMPH>, trad. A. Philonenko, Paris, Gallimard, "La pl&eacute;iade", p.117, Ak VI, p.97n.</P></NOTE> L'erreur de Hobbes selon Kant est de ne pas avoir vu que l'&eacute;tat d'hostilit&eacute; de tous contre tous est seulement la cons&eacute;quence du fait que chacun se trouve, dans l'&eacute;tat de nature, «juge sur ce qui est sien.» Et &agrave; travers toute son oeuvre politique, Kant soutiendra que la pire faute que l'on puisse commettre est de se faire juge dans sa propre cause.<NOTEREF RID="note5">5</NOTEREF><NOTE ID="note5"><NO>5</NO><P>La formule revient fr&eacute;quemment dans la pens&eacute;e politique de Kant, notamment pour justifier l'impossibilit&eacute; d'un droit de r&eacute;sistance (par exemple: <EMPH TYPE="2">Sur l'expression courante: il se peut que ce soit juste ne th&eacute;orie, mais en pratique cela ne vaut rien</EMPH>, trad. L. Guillermit, Paris, Vrin, l967, p.42, Ak VIII, p.300 (le texte sera d&eacute;sormais d&eacute;sign&eacute; par <EMPH TYPE="2">Th&eacute;orie et pratique</EMPH>); ou <EMPH TYPE="2">Doctrine du droit</EMPH>, trad. A. Philonenko, Paris, Vrin, l979, p.203, Ak VI, p.320). La th&egrave;se d'Odo Marquard qui voit en l'homme du XVIIIe si&egrave;cle celui qui s'est institu&eacute; en juge de Dieu, puis de soi-m&ecirc;me, est pertinente pour comprendre les motivations de Kant, qui cherche &agrave; instituer un tribunal l&eacute;gitime, &agrave; la mesure de la nouvelle autonomie de l'homme. (Pour une pr&eacute;sentation succincte des id&eacute;es de Marquard, voir "L'homme accus&eacute; et l'homme disculp&eacute; dans la philosophie du XVIIIe si&egrave;cle", in <EMPH TYPE="2">Critique, Vingt ans de pens&eacute;e allemande</EMPH>, Octobre 1981). Le motif du tribunal se retrouve en fait dans toute la pens&eacute;e critique. On songe notamment &agrave; la premi&egrave;re <EMPH TYPE="2">Pr&eacute;face </EMPH>&agrave; la<EMPH TYPE="2"> Critique de la raison pure </EMPH>o&ugrave; il est question d'instituer un tribunal extraordinaire o&ugrave; la raison, bien que juge d'elle-m&ecirc;me, devra justifier son droit. (Kant, <EMPH TYPE="2">Critique de la raison pure</EMPH>, trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, P.U.F., 1944, p.7; <EMPH TYPE="2">Kritik der reinen Vernunft</EMPH>, A XI).</P></NOTE>
 La n&eacute;cessit&eacute; du droit public et le r&ocirc;le de l'&Eacute;tat visent alors &agrave; poser le tiers m&eacute;diateur de fa&ccedil;on &agrave; ce que nul ne se retrouve jamais juge et partie. Au niveau &eacute;thique, sortir de l'&eacute;tat de nature suppose la formation d'une &Eacute;glise invisible, arch&eacute;type de l'&Eacute;glise visible, o&ugrave; toutes les lois morales que le <pages>/pp. 8-9/</pages> sujet se donne pourraient &ecirc;tre «regard&eacute;es comme les commandements d'un l&eacute;gislateur commun»<NOTEREF RID="note6">6</NOTEREF><NOTE ID="note6"><NO>6</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">La religion</EMPH>, p.119, Ak VI p.98.</P></NOTE>, «un &ecirc;tre moral sup&eacute;rieur»<NOTEREF RID="note7">7</NOTEREF><NOTE ID="note7"><NO>7</NO><P>Ibid., p.118, Ak VI p.98.</P></NOTE>
. Elle tient sa coh&eacute;rence de la relation entre chef et membre dans le r&egrave;gne des fins. Dieu peut ainsi &ecirc;tre identifi&eacute; &agrave; l'origine de la l&eacute;gislation, m&ecirc;me si la loi est donn&eacute;e par chacun. Il devient tout &agrave; fait possible de faire «comme si» Dieu imposait sa loi; le ferait-il que sa loi ne serait pas autre. La pr&eacute;supposition de Dieu manifeste simplement le double rapport d'un &ecirc;tre fini &agrave; la loi, comme donateur de la loi et comme soumis &agrave; la loi. Mais elle cr&eacute;e par l&agrave; les conditions d'existence d'une soci&eacute;t&eacute; &eacute;thique par la commune soumission de tous &agrave; la m&ecirc;me autorit&eacute; morale, et c'est en ce sens qu'elle permet de r&eacute;v&eacute;ler la structure communautaire que contenait l'imp&eacute;ratif cat&eacute;gorique.</P>
</chapter>

<chapter>
<title>Le ma&icirc;tre et sa l&eacute;gitimit&eacute;</title>

<P>Cette structure communautaire va permettre &agrave; Kant de constituer au niveau politique une soci&eacute;t&eacute; civile o&ugrave; le concept d'autonomie r&eacute;pondra &agrave; la m&ecirc;me double condition: &ecirc;tre &agrave; soi-m&ecirc;me son propre juge et n&eacute;anmoins ne jamais se retrouver juge dans sa propre cause. Mais d&eacute;sormais, la structure triangulaire de la communaut&eacute; doit int&eacute;grer la n&eacute;cessit&eacute; d'une violence l&eacute;gitime, d'un droit de contraindre, caract&eacute;ristique de la d&eacute;limitation de l'espace politique. Et comme une contrainte n'a de sens que si elle s'exerce, il faut supposer l'existence d'un ma&icirc;tre qui a pour fonction d'&eacute;noncer les lois publiques et juridiques de contrainte et de les faire respecter par l'usage d'une force proportionn&eacute;e. Ce ma&icirc;tre est ainsi le tiers &eacute;tatique qui fait passer les hommes de l'&eacute;tat de nature &agrave; l'&eacute;tat civil. Or il s'av&egrave;re que la contrainte n'est n&eacute;cessaire que parce que le mal existe en l'homme, autrement les hommes ob&eacute;iraient de par leur raison &agrave; des lois qui sont faites pour assurer la coexistence des libert&eacute;s de chacun. L'homme est donc «un animal qui a <pages>/pp. 9-10/</pages> besoin d'un ma&icirc;tre»<NOTEREF RID="note8">8</NOTEREF><NOTE ID="note8"><NO>8</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">Id&eacute;e d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique</EMPH>, Sixi&egrave;me proposition, Ak VIII, p.23.</P></NOTE>
. Le probl&egrave;me alors est que ce ma&icirc;tre, ce «chef doit &ecirc;tre juste pour lui-m&ecirc;me, et cependant &ecirc;tre un homme»<NOTEREF RID="note9">9</NOTEREF><NOTE ID="note9"><NO>9</NO><P>Ibid.</P></NOTE>
. Probl&egrave;me insoluble au niveau de ce texte de 1784 sur l'<EMPH TYPE="2">Id&eacute;e d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique</EMPH>, mais que Kant reconna&icirc;t tr&egrave;s vite comme incontournable et qu'il assimile dans ses <EMPH TYPE="2">R&eacute;flexions</EMPH> &agrave; un probl&egrave;me m&eacute;taphysique. Trouver une autorit&eacute; l&eacute;gitime qui ne soit pas limit&eacute;e de l'ext&eacute;rieur est aussi difficile que de concevoir ce qui est premier dans l'ontologie<NOTEREF RID="note10">10</NOTEREF><NOTE ID="note10"><NO>10</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">R&eacute;flexion</EMPH>, no.7719, Ak. XIX.</P></NOTE>, ou l'absolument n&eacute;cessaire en m&eacute;taphysique.<NOTEREF RID="note11">11</NOTEREF><NOTE ID="note11"><NO>11</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">R&eacute;flexion</EMPH>, no.7953, Ak. XIX.</P></NOTE>
 Or, cette analogie avec la m&eacute;taphysique n'est en rien gratuite. Comme les hommes sont soumis au devoir de sortir de l'&eacute;tat de nature pour entrer dans l'&eacute;tat civil, le droit de contrainte acquiert aussi un caract&egrave;re irr&eacute;sistible. En effet, si le tiers &eacute;tatique pouvait &ecirc;tre le moindrement contraint, et son droit de contraindre le moindrement contest&eacute;, la loi juridico-civile perdrait son caract&egrave;re obligatoire et il faudrait trouver une nouvelle volont&eacute; supr&ecirc;me pour assurer le passage de l'&eacute;tat de nature &agrave; l'&eacute;tat civil, et ainsi de suite &agrave; l'infini.<NOTEREF RID="note12">12</NOTEREF><NOTE ID="note12"><NO>12</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">Th&eacute;orie et pratique</EMPH>, p.32, Ak. VIII, p.291.</P></NOTE> Le pouvoir est d&eacute;sormais le lieu d'une antinomie qui <EMPH TYPE="2">doit</EMPH> pouvoir trouver une solution.<NOTEREF RID="note13">13</NOTEREF><NOTE ID="note13"><NO>13</NO><P>Voir mon article "L'interdit de repr&eacute;sentation et la subversion du th&eacute;ologico-politique", in <EMPH TYPE="2">Philosophie </EMPH>40, Paris, Minuit, 1er d&eacute;cembre 1993; et Jacob Rogozinski, "Un crime inexpiable (Kant et le r&eacute;gicide)", in <EMPH TYPE="2">Le th&eacute;ologico-politique</EMPH>, <EMPH TYPE="2">Rue Descartes</EMPH>, Paris, no.4, Avril l992, p.106.</P></NOTE>
 Et la tentation d'une solution th&eacute;ologique appara&icirc;t d&egrave;s lors comme insuffisante. En effet, Dieu ne contraint pas et son intervention ne peut <pages>/pp. 10-11/</pages> r&eacute;soudre le probl&egrave;me de l'exigence du droit inconditionnel de contraindre de l'&Eacute;tat.</P><P>La r&eacute;ponse &agrave; ce probl&egrave;me r&eacute;side tout simplement dans l'application du concept d'autonomie dans le domaine politique. Tout homme a en lui une raison qu'il ne peut perdre et qui lui donne la possibilit&eacute; de l&eacute;gif&eacute;rer rationnellement. Et c'est cette possibilit&eacute;, fond&eacute;e au niveau de la philosophie pratique, qui conf&egrave;re &agrave; tout chef l&eacute;gislateur la l&eacute;gitimit&eacute; politique. La structure politique est alors celle du r&egrave;gne des fins. Le chef de l'&Eacute;tat se fait, par sa soumission &agrave; la loi morale, membre-l&eacute;gislateur du r&egrave;gne des fins et du m&ecirc;me coup chef politique l&eacute;gitime, puisque la norme du droit n'est que la forme juridique d'une m&ecirc;me et unique l&eacute;gislation de la raison. Cependant, il ne peut s'identifier &agrave; la l&eacute;gitimit&eacute; m&ecirc;me qui reste une Id&eacute;e, l'Id&eacute;e du souverain. Seul un chef dans le r&egrave;gne des fins pourrait se confondre avec le souverain. Ainsi s'explique le fait que la l&eacute;gitimit&eacute; puisse avoir valeur inconditionnelle pour une instance &eacute;tatique singuli&egrave;re sans pour autant &ecirc;tre donn&eacute;e en propre &agrave; quiconque. Le pouvoir change, la l&eacute;gitimit&eacute; se transf&egrave;re, n'&eacute;tant li&eacute;e qu'&agrave; l'&eacute;nonciation de la loi juridico-civile.<NOTEREF RID="note14">14</NOTEREF><NOTE ID="note14"><NO>14</NO><P>Kant d&eacute;clare sans aucune ambigu&iuml;t&eacute; qu'un Etat n&eacute; de la r&eacute;volution m&eacute;rite la m&ecirc;me ob&eacute;issance que tout autre. Pourquoi en serait-il autrement puisque la l&eacute;gitimit&eacute; est ind&eacute;pendante de l'origine empirique et historique du pouvoir et ne d&eacute;pend que du respect du devoir moral (<EMPH TYPE="2">Doctrine du droit</EMPH>, p.205, Ak VI p.322).</P></NOTE>
 C'est ainsi que la l&eacute;gitimit&eacute; peut &ecirc;tre &agrave; la fois, et sans contradiction, inconditionnelle et contingente.</P></chapter>

<chapter><title>Tu ne chercheras point &agrave; conna&icirc;tre l'origine du pouvoir</title>
<P>Cette double caract&eacute;ristique de la l&eacute;gitimit&eacute; a une cons&eacute;quence dramatique: l'impossibilit&eacute; de juger si tel ou tel pouvoir est l&eacute;gitime ou ill&eacute;gitime. La l&eacute;gitimit&eacute; de l'&Eacute;tat est l'Id&eacute;e (et non le concept) de l'&Eacute;tat l&eacute;gitime. Et cette Id&eacute;e ne peut servir que comme norme et fin de la l&eacute;gislation de l'&Eacute;tat.<NOTEREF RID="note15">15</NOTEREF><NOTE ID="note15"><NO>15</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">Th&eacute;orie et pratique</EMPH>, p.38, "Corollaire", Ak VIII, p.297.</P></NOTE>
 Elle est ce dont <pages>/pp. 11-12/</pages> on s'autorise, mais elle ne constitue pas une r&egrave;gle pour juger de la l&eacute;gitimit&eacute; de l'autre. Cet argument, Kant le pousse plus loin encore: «l'origine du pouvoir supr&ecirc;me est pour le peuple, qui y est soumis, insondable au point de vue pratique…»<NOTEREF RID="note16">16</NOTEREF><NOTE ID="note16"><NO>16</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">Doctrine du droit</EMPH>, p.201, Ak VI, p.318. Voir aussi p.223, Ak VI, p.339.</P></NOTE>
 Et la suite du texte pr&eacute;cise ce qui pr&eacute;cis&eacute;ment est insondable: c'est le point de jonction du pouvoir et de la loi, ce moment o&ugrave; la l&eacute;gitimit&eacute; d'origine rationnelle devient le droit d'une force de contrainte, autrement dit le lieu du passage de la l&eacute;gislation morale &agrave; la l&eacute;gislation politique. Impossible par cons&eacute;quent de rechercher ce qui a donn&eacute; au pouvoir en place son autorit&eacute;. Kant dira &agrave; plusieurs reprises qu'il est vain, et m&ecirc;me punissable, de rechercher les origines historiques du pouvoir, ou tout simplement de se demander comment et pourquoi tel ou tel se retrouve en possession de la l&eacute;gitimit&eacute; juridique.<NOTEREF RID="note17">17</NOTEREF><NOTE ID="note17"><NO>17</NO><P>Voir la Conclusion de l'appendice &agrave; la <EMPH TYPE="2">Doctrine du droit</EMPH> qui d&eacute;fend cette th&egrave;se r&eacute;currente sur un mode dramatique en r&eacute;ponse &agrave; la critique d'un contemporain.</P></NOTE>
 Devient ainsi inassignable &mdash; y compris pour le pouvoir lui-m&ecirc;me &mdash; la m&eacute;diation politique de la l&eacute;gislation.</P>



<P>Et c'est en commentant l'ex&eacute;cution du roi que Kant va caract&eacute;riser &agrave; la fois ce point de c&eacute;cit&eacute; et le crime commis par ceux qui veulent voir l'origine interdite: «c'est comme un ab&icirc;me qui engloutit tout sans retour, tel un suicide de l'&Eacute;tat»<NOTEREF RID="note18">18</NOTEREF><NOTE ID="note18"><NO>18</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">Doctrine du droit</EMPH>, p.204, la note, Ak Vi, p.322.</P></NOTE>, dira-t-il, en parlant de l'ex&eacute;cution du roi dans les formes, geste bien plus terrible que le simple meurtre du roi. Il faut remarquer tout d'abord la valeur exemplaire du cas &eacute;voqu&eacute;. Il s'agit d'un pouvoir n&eacute; d'une r&eacute;volution qui pr&eacute;tend juger dans les formes du droit de l'ill&eacute;gitimit&eacute; du pouvoir qu'il a renvers&eacute;, et qui par cons&eacute;quent cherche &agrave; justifier sa propre accession au pouvoir, en se faisant juge dans sa propre cause.<NOTEREF RID="note19">19</NOTEREF><NOTE ID="note19"><NO>19</NO><P>Le concept de "diff&eacute;rend" propos&eacute; par Jean-Fran&ccedil;ois Lyotard (<EMPH TYPE="2">Le diff&eacute;rend</EMPH>, Paris, Minuit, l983, "Notices Kant" 3 et 4) est tr&egrave;s utile pour comprendre la crise de la l&eacute;gitimit&eacute; &agrave; la R&eacute;volution fran&ccedil;aise. Si le gouvernement r&eacute;volutionnaire peut ainsi se poser en juge dans sa propre cause, c'est que la r&egrave;gle pour juger de la l&eacute;gitimit&eacute; est une Id&eacute;e, et ne peut donc en soi &ecirc;tre conceptuellement d&eacute;termin&eacute;e, ce qui engendre un diff&eacute;rend entre les conditions de la l&eacute;gitimit&eacute; en g&eacute;n&eacute;ral et celles de la l&eacute;gitimit&eacute; d'un Etat en particulier, et permet &agrave; tout pouvoir de trancher le diff&eacute;rend &agrave; son profit. Ce diff&eacute;rend est ce qui s'exprime en termes kantiens dans l'antinomie pr&eacute;c&eacute;demment relev&eacute;e.</P></NOTE>
 Qu'on ne s'y trompe pas, la volont&eacute; de savoir <pages>/pp. 12-13/</pages> des r&eacute;volutionnaires ne portent sur l'ill&eacute;gitimit&eacute; du roi que parce qu'elle vise leur propre l&eacute;gitimit&eacute;. L&agrave; est la diff&eacute;rence entre le meurtre du roi et son ex&eacute;cution. Dans l'ex&eacute;cution, il s'agit de donner au m&ecirc;me acte, la mise &agrave; mort du roi, une valeur universelle au moyen de la loi juridique. Mais qu'est-ce que cela, ce meurtre que l'on veut &eacute;lever &agrave; l'universalit&eacute;? Rien d'autre en fait que la violence qui a port&eacute; au pouvoir le nouvel &Eacute;tat, un &Eacute;tat qui, comme on le sait, a la pleine possibilit&eacute; d'acc&eacute;der &agrave; son tour &agrave; la l&eacute;gitimit&eacute;. Or Kant le dit clairement: au fondement de l'&Eacute;tat, il y a toujours une violence, ou tout au moins une contingence dans la possession de la puissance.<NOTEREF RID="note20">20</NOTEREF><NOTE ID="note20"><NO>20</NO><P>Kant, Conclusion de l'appendice &agrave; la <EMPH TYPE="2">Doctrine du droit</EMPH>.</P></NOTE> La structure &agrave; rappeler est encore une fois celle de l'imp&eacute;ratif cat&eacute;gorique. Lorsque le chef de l'&Eacute;tat, quel qu'il soit ou quel que soit son mode d'accession &agrave; la t&ecirc;te de l'&Eacute;tat, se fait l&eacute;gislateur dans le r&egrave;gne des fins, il acquiert un droit que la loi juridico-civile sanctionne comme un droit d'exception, un droit de contraindre sans jamais pouvoir &ecirc;tre contraint. Mais son statut d'exception n'annule pas sa contingence. Une situation de fait s'inscrit alors dans le droit de l'&Eacute;tat. Elle n'a pas &agrave; &ecirc;tre justifi&eacute;e, car elle est simplement la cons&eacute;quence du caract&egrave;re absolu de la l&eacute;gitimit&eacute; qui est donn&eacute;e &agrave; qui la prend. Mais elle ne pourra pas non plus, en aucun cas, &ecirc;tre justifi&eacute;e, car le droit ne cautionne que la violence qui a forme l&eacute;gale: la contrainte.</P>



<P>L'impossibilit&eacute; de conna&icirc;tre l'origine du pouvoir vaut aussi pour le pouvoir lui-m&ecirc;me. En jugeant le roi pour sa l&eacute;gislation pass&eacute;e, le nouveau pouvoir ne cherche rien de moins qu'&agrave; produire une connaissance pratique de sa propre origine. Mais <pages>/pp. 13-14/</pages> seul celui qui s'identifie &agrave; l'origine de la l&eacute;gitimit&eacute; peut en avoir une connaissance. Le juge du roi n'est pas un homme sans raison &mdash; Kant dit de lui qu'il ne peut refuser la valeur de la loi devant sa propre raison &mdash;, c'est un homme qui refuse sa finitude, qui refuse la soumission &agrave; l'imp&eacute;ratif cat&eacute;gorique, qui refuse que le droit de l&eacute;gif&eacute;rer lui soit donn&eacute; sans qu'il n'en puisse jamais conna&icirc;tre l'origine. Or il y a l&agrave;, de l'aveu m&ecirc;me de Kant, un crime impossible &agrave; commettre. L'ex&eacute;cution du roi n'&eacute;tait qu'un meurtre d&eacute;guis&eacute;. Le crime absolu n'est alors qu'une Id&eacute;e, mais qui d&eacute;finit le paradoxe m&ecirc;me de l'autonomie, celui &eacute;nonc&eacute; dans le concept de r&egrave;gne des fins: &ecirc;tre l'Un tout en restant un parmi d'autres.</P>

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<title>L&eacute;gislateur civil et philosophe l&eacute;gislateur</title>


<P>C'est donc face &agrave; ce pouvoir juridiquement &agrave; la fois omnipuissant (il peut invoquer un devoir d'ob&eacute;issance inconditionnel et rationnellement fond&eacute;) et aveugl&eacute; sur son origine que se situe le philosophe savant. Sa position est sym&eacute;trique de celle du chef l&eacute;gislateur de l'&Eacute;tat. Il s'autorise lui aussi de sa raison et il est lui aussi un l&eacute;gislateur. Il assigne au savoir des fins rationnelles, et fonde donc une communaut&eacute; des &ecirc;tres raisonnables. Il faut simplement comprendre ici, sous le terme de philosophe, le savant en tant qu'il assigne comme finalit&eacute; et comme int&eacute;r&ecirc;t &agrave; son savoir l'av&egrave;nement de cette communaut&eacute;. La structure triangulaire relev&eacute;e dans la soci&eacute;t&eacute; &eacute;thique puis dans la soci&eacute;t&eacute; civile s'y retrouve identique. Le philosophe est un id&eacute;al qui n'existe nulle part.<NOTEREF RID="note21">21</NOTEREF><NOTE ID="note21"><NO>21</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">Critique de la raison pure</EMPH>, "Architectonique de la raison pure". Jacques Derrida, <EMPH TYPE="2">Du droit &agrave; la philosophie</EMPH>, Paris, Galil&eacute;e, 1990; et "Les langages et les institutions de la philosophie", in <EMPH TYPE="2">Texte. Revue de critique et de th&eacute;ortie litt&eacute;raire</EMPH> 4, 1985.</P></NOTE>
 Figure d&eacute;sincarn&eacute;e donc. Mais l'Id&eacute;e de la philosophie existe chez tous, et chacun peut ainsi, en se laissant d&eacute;terminer par cette Id&eacute;e, se faire subjectivement philosophe. Je dis bien <EMPH TYPE="2">subjectivement</EMPH>, car une reconnaissance objective de son statut ne viendra jamais. En effet, le philosophe ouvre par son discours un espace de communicabilit&eacute;, <pages>/pp. 14-15/</pages> une communaut&eacute; possible de destinataires o&ugrave; chacun adh&eacute;rera en fonction de sa propre raison, donc librement. Communaut&eacute; possible qui n'adviendra jamais objectivement, car chacun ne devient philosophe qui s'il prend &agrave; son tour la place du destinateur, du l&eacute;gislateur philosophe, c'est-&agrave;-dire s'il soumet le discours de l'autre &agrave; l'&eacute;preuve de sa propre raison. Mais cette communaut&eacute; possible, dont la possibilit&eacute; est fond&eacute;e par le discours public du savant, a plusieurs avantages sur la soci&eacute;t&eacute; civile:</P>



<P>&mdash; Elle est une communaut&eacute; par libert&eacute;, aucune contrainte ne lie les destinataires. Rappelons ici la notion de «public qui lit» &eacute;nonc&eacute;e dans l'opuscule sur les Lumi&egrave;res.</P>



<P>&mdash; Elle n'instaure aucune hi&eacute;rarchie; la position de tiers l&eacute;gislateur n'entra&icirc;ne aucune exclusivit&eacute; (aucune exclusion), aucune in&eacute;galit&eacute;: destinateur et destinataire ne sont unis que par la libert&eacute; de leur raison. Elle est sans loi et sans juridiction. La communaut&eacute; savante unit donc tous les membres de la soci&eacute;t&eacute; civile en marge de la loi, et par-del&agrave; les liens de contrainte.</P>
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<title>Le pouvoir de l'un est dans les limites de l'autre</title>

<P>Le philosophe l&eacute;gislateur ne subira pas l'aveuglement du chef de l'&Eacute;tat. Il conna&icirc;t l'origine de sa l&eacute;gitimit&eacute;, il sait comment lui est venu son droit &agrave; l'expression. Et surtout, il n'a pas &agrave; rendre compte d'une &eacute;lection se faisant &agrave; l'exclusion de tous &mdash; s'autoriser &agrave; &ecirc;tre philosophe, ce n'est en rien exclure les autres d'un lieu privil&eacute;gi&eacute; de l&eacute;gislation. Bien plus, le philosophe poss&egrave;de du pouvoir politique un savoir qui &eacute;chappe &agrave; ce dernier. En effet, le philosophe conna&icirc;t, dit Kant, l'origine du mal en l'homme. Il conna&icirc;t donc le pourquoi de la contrainte l&eacute;gale, et, plus essentiellement, le pourquoi du devoir d'ob&eacute;issance. Voil&agrave; d'ailleurs pr&eacute;cis&eacute;ment d'o&ugrave; lui vient la libert&eacute; illimit&eacute;e qu'il d&eacute;tient de faire usage de sa raison. Car cette libert&eacute; ne peut l&eacute;gitimement &ecirc;tre limit&eacute;e que par le devoir d'ob&eacute;issance &agrave; l'&Eacute;tat, dans la mesure m&ecirc;me o&ugrave; ce devoir &eacute;mane de la raison. N'est publiable que ce qui supporte l'&eacute;preuve de la contradiction. Tout ce qui atteint l'arbitraire du pouvoir en <pages>/pp. 15-16/</pages> place, qui en conteste la singularit&eacute; et la contingence ne saurait &ecirc;tre &eacute;nonc&eacute; sans saper les fondements de <EMPH TYPE="2">tout </EMPH>&Eacute;tat possible (rationnellement, on ne peut justifier ni contester le fait qu'un tel a le pouvoir et non tel autre). Le philosophe est donc celui qui sait faire la diff&eacute;rence entre ce qui a le droit d'&ecirc;tre publi&eacute; et ce que l'&Eacute;tat doit censurer pour prot&eacute;ger l'existence m&ecirc;me d'un &Eacute;tat de droit. Or c'est l&agrave; un savoir que l'&Eacute;tat lui m&ecirc;me ne poss&egrave;de pas. L'aveuglement de l'&Eacute;tat sur son origine a pour cons&eacute;quence son incapacit&eacute; &agrave; l&eacute;gif&eacute;rer sur les limites de sa propre juridiction. La seule repr&eacute;sentation qu'il a de lui-m&ecirc;me se fait &agrave; travers les lois juridiques. Or la transgression du devoir d'ob&eacute;issance, l'acte r&eacute;volutionnaire, n'est la transgression d'aucune loi en particulier, mais de la supr&eacute;matie m&ecirc;me du juridique. C'est donc un crime qui a toujours un caract&egrave;re unique. Le probl&egrave;me est que ce crime unique n'en est pas un de l&egrave;se-majest&eacute;: il se fait contre la raison. En effet, l'acte r&eacute;volutionnaire est le crime absolu, celui qui ruine les fondements m&ecirc;mes de l'&Eacute;tat. Du coup, l'&Eacute;tat qui poss&egrave;de pourtant le droit absolu de le r&eacute;primer, jusque par la mise &agrave; mort, ne poss&egrave;de pas le crit&egrave;re juridique pour le reconna&icirc;tre. Comment distinguer une violence qui transgresse une loi, d'une violence r&eacute;volutionnaire qui refuse l'acceptation du tiers &eacute;tatique? Si l'&Eacute;tat s'avisait de faire la distinction, il commettrait en fait le m&ecirc;me crime que celui qu'ont commis les r&eacute;volutionnaires en jugeant le roi. Il chercherait &agrave; donner une forme juridique &agrave; une violence qui exc&egrave;de le droit, qui en fait n'est pas juridiquement d&eacute;terminable. Autrement dit, il utiliserait le droit pour d&eacute;fendre l'ind&eacute;fendable, le factuel, sa propre pr&eacute;sence au pouvoir (qui n'est en fait l&eacute;gitime qu'&agrave; condition qu'on ne la questionne pas).</P>



<P>On a deux preuves dans le textes de Kant de ce que j'avance ici. Il faut se rappeler que Kant, apr&egrave;s avoir qualifi&eacute; d'inexpiable, d'absolu le crime contre l'&Eacute;tat commis par l'ex&eacute;cution du roi, affirme qu'il s'agit l&agrave; d'un crime purement formel que personne ne peut commettre. De plus, douter de la l&eacute;gitimit&eacute; de la loi est d&eacute;j&agrave; un crime. Comment l'&Eacute;tat, &agrave; moins de devenir lui-m&ecirc;me terroriste, peut-il reconna&icirc;tre un doute, et le sanctionner de mise &agrave; mort? Au contraire, le philosophe sait reconna&icirc;tre le crime contre l'&Eacute;tat, car c'est dans le fond un crime transcendantal qui consiste &agrave; faire un mauvais usage de sa raison. Au lieu d'utiliser sa raison <pages>/pp. 16-17/</pages> pour s'autoriser dans un espace de l&eacute;gislation rationnelle, le crime consiste &agrave; s'appuyer sur sa raison pour contester la rationalit&eacute; de l'autre, pour juger que l'autre, ici le chef de l'&Eacute;tat, a fait un mauvais usage de sa raison. Mais un tel jugement contre la raison n'a pas de manifestation objectivement d&eacute;terminable. Appara&icirc;t donc un rapport de mutuelle d&eacute;pendance entre le l&eacute;gislateur civil et le l&eacute;gislateur philosophe.</P>



<P>D'une part, on a un &Eacute;tat aux droits exclusifs qui d&eacute;tient un droit de censure rationnellement fond&eacute; qui sert &agrave; prot&eacute;ger le syst&egrave;me m&ecirc;me de l&eacute;gitimit&eacute; politique. Or, &agrave; cet &Eacute;tat qui ne conna&icirc;t de l&eacute;gislation que juridique, il manquera toujours le crit&egrave;re juridique pour exercer ad&eacute;quatement ce droit de censure. D'autre part, on a un philosophe, l&eacute;gislateur d'une communaut&eacute; universelle et libre, qui d&eacute;tient le savoir critique sur les limites de la juridiction de l'&Eacute;tat, limites qui sont tout simplement celles de l'usage l&eacute;gitime de la raison. Le philosophe sait donc trancher entre ce qui constitue une parole, ou m&ecirc;me une pens&eacute;e, qui vise le refus d'ob&eacute;issance, et une autre qui ne vise que la r&eacute;forme de l'&Eacute;tat, son am&eacute;lioration, par la r&eacute;v&eacute;lation de la v&eacute;rit&eacute; et des buts que tout homme raisonnable doit suivre. Mais le philosophe ne poss&egrave;de aucun droit de sanction pour mettre en application son savoir. Bien entendu, autrement il serait le l&eacute;gislateur civil. Le philosophe et le chef de l'&Eacute;tat d&eacute;pendent donc l'un de l'autre. Le probl&egrave;me est de mettre en oeuvre cette d&eacute;pendance.</P>



<P>Il s'av&egrave;re que la d&eacute;pendance du politique &agrave; l'&eacute;gard du philosophe ne peut se traduire par un transfert d'autorit&eacute;. Ainsi, l'&Eacute;tat ne peut laisser les philosophes d&eacute;cider de ce qui est publiable. L'individu philosophe est un &ecirc;tre juridique soumis aux lois de l'&Eacute;tat. D'autant plus soumis qu'il est faillible, et qu'il peut donc se tromper, sa faute entra&icirc;nant la sanction de l'&Eacute;tat. Il appara&icirc;t alors n&eacute;cessaire d'&eacute;tendre l'emprise juridique de l'&Eacute;tat sur les philosophes eux-m&ecirc;mes, autrement dit d'institutionnaliser le savoir. C'est la fondation de l'Universit&eacute;.</P>
<P><pages>/pp. 17-18/</pages></P>
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<title>La fondation de l'Universit&eacute;</title>

<P>L'enjeu de cette institutionnalisation est simple. Donner un statut juridique au philosophe, c'est lui imposer des limites dans le cadre des lois. Or les lois sont toujours en partie arbitraires, et il est de notre devoir de les accepter en tant que tel. Pourtant, la v&eacute;rit&eacute; ne peut faire l'objet de prescriptions arbitraires. Comment alors concilier le droit de publicit&eacute; illimit&eacute; du savant philosophe avec l'existence d'un &Eacute;tat de droit? C'est l&agrave; que Kant invente ce dispositif universitaire bien connu dans le <EMPH TYPE="2">Conflit des Facult&eacute;s</EMPH>. L'Universit&eacute; est chez Kant une institution l&eacute;gale appartenant &agrave; l'&Eacute;tat et soumis &agrave; sa juridiction. Mais &agrave; l'int&eacute;rieur de cette institution habite une Facult&eacute; qui &eacute;chappe, de par sa nature m&ecirc;me, &agrave; l'emprise de l'&Eacute;tat.</P>



<P>L'Universit&eacute; kantienne est structur&eacute;e selon une division qui reprend en fait le sens de la distinction entre usage priv&eacute; et usage public de la raison. Il y a deux classes de Facult&eacute;s, l'inf&eacute;rieure et les sup&eacute;rieures. Les Facult&eacute;s sup&eacute;rieures comprennent celles de th&eacute;ologie, de droit et de m&eacute;decine.<NOTEREF RID="note22">22</NOTEREF><NOTE ID="note22"><NO>22</NO><P>Kant, <EMPH TYPE="2">Le conflit des Facult&eacute;s</EMPH>, "Premi&egrave;re section", trad. par A.Renaut, in <EMPH TYPE="2">Oeuvres philosophiques</EMPH>, t.III, Paris, Gallimard, 1986.</P></NOTE>
 L'inf&eacute;rieure est celle de philosophie qui, pour Kant, inclut en elle les sciences historiques (l'histoire, la g&eacute;ographie, la linguistique), la science de la nature et les sciences rationnelles (math&eacute;matique, philosophie pure, m&eacute;taphysique de la nature et des m&oelig;urs). Cette division est essentiellement politique. Tandis que la Facult&eacute; de philosophie s'occupe de la v&eacute;rit&eacute;, les autres empi&egrave;tent sur un domaine qui touche &agrave; la l&eacute;gislation de l'&Eacute;tat. Elles sont autoris&eacute;es par l'&Eacute;tat &agrave; former non seulement des savants mais aussi ce que Kant appelle des «techniciens de la science» (eccl&eacute;siastiques, magistrats, m&eacute;decins) qui, en tant qu'instruments du gouvernement, ont une influence l&eacute;gale sur le public. Dans le domaine de la religion, du droit, de la m&eacute;decine, le gouvernement ne peut tol&eacute;rer que l'on enseigne ce qui s'oppose &agrave; sa l&eacute;gislation. Son autorit&eacute; en serait atteinte. Les enseignants de ces Facult&eacute;s sup&eacute;rieures sont donc li&eacute;s par contrat au gouvernement et sont soumis en m&ecirc;me temps &agrave; sa contrainte et &agrave; sa censure. <pages>/pp. 18-19/</pages> En fait, l'enseignement de ces Facult&eacute;s sup&eacute;rieures tombent dans la cat&eacute;gorie de l'usage priv&eacute; de la raison. D&egrave;s lors, le gouvernement, en sanctionnant les doctrines admises dans ces Facult&eacute;s, ne le fait pas au nom de la v&eacute;rit&eacute; et de la raison mais arbitrairement, en fonction de lois qui &eacute;manent de son libre arbitre.</P>



<P>Cependant, l'Universit&eacute; n'existerait pas, ou ne serait qu'une extension administrative de l'&Eacute;tat, si elle ne contenait pas une Facult&eacute; inf&eacute;rieure qui s'occupe de la v&eacute;rit&eacute; des doctrines et qui «par cons&eacute;quent est ind&eacute;pendante des ordres du gouvernement»<NOTEREF RID="note23">23</NOTEREF><NOTE ID="note23"><NO>23</NO><P>Ibid., Ak VII, p.19; trad. p. 816.</P></NOTE>
. En effet, il peut certes arriver que l'on suive une doctrine par ob&eacute;issance l&eacute;gale, mais la tenir pour vraie parce que cela a &eacute;t&eacute; ordonn&eacute; est absolument impossible.<NOTEREF RID="note24">24</NOTEREF><NOTE ID="note24"><NO>24</NO><P>Ibid. Ak.VII, p.27; trad. p. 825.</P></NOTE>
 La Facult&eacute; de philosophie a donc n&eacute;cessairement un pouvoir de juger de mani&egrave;re autonome, librement, en d&eacute;pendant uniquement de la l&eacute;gislation de la raison et non de celle du gouvernement. Sa fonction est de d&eacute;couvrir la v&eacute;rit&eacute; pour le profit de chaque science et de la mettre &agrave; la libre disposition des Facult&eacute;s sup&eacute;rieures. Elle jouit donc d'un droit de regard illimit&eacute;, ainsi que d'un droit de publicit&eacute; illimit&eacute;. La Facult&eacute; de philosophie &eacute;chappe &agrave; toute censure. Mais de quel droit? La censure fait en effet partie pour Kant de la fondation rationnelle de l'&Eacute;tat. Elle est une cons&eacute;quence du devoir d'ob&eacute;issance qui garantit &agrave; la loi juridico-civile son caract&egrave;re coercitif. Comment alors une institution qui appartient l&eacute;galement &agrave; l'Universit&eacute; comme organisme &eacute;tatique peut-elle &eacute;chapper &agrave; la contrainte de la loi?</P>



<P>Le philosophe &eacute;chappe &agrave; la censure car il n'appartient pas tout &agrave; fait &agrave; la soci&eacute;t&eacute; civile. Les Facult&eacute;s sup&eacute;rieures sont soumises &agrave; la censure mais ont en retour un pouvoir r&eacute;el sur tout ce qui s'enseigne &agrave; l'int&eacute;rieur de la soci&eacute;t&eacute; civile. Par contre l'enseignement de la philosophie et les d&eacute;bats qu'elle aura avec les Facult&eacute;s sup&eacute;rieures ne concernent que la «communaut&eacute; des savants». La philosophie n'aura donc aucune influence directe sur le <pages>/pp. 19-20/</pages> peuple. Bien plus, les Facult&eacute;s sup&eacute;rieures doivent &eacute;viter toute m&eacute;salliance avec la Facult&eacute; de philosophie, qui n'a aucun droit de prescrire ou d'enseigner quoi que ce soit aux premi&egrave;res, m&ecirc;me au nom de la v&eacute;rit&eacute;.<NOTEREF RID="note25">25</NOTEREF><NOTE ID="note25"><NO>25</NO><P>Ibid., Ak VII, p.23; trad. p. 820.</P></NOTE>
 La libert&eacute; du philosophe est donc inversement proportionnelle au pouvoir dont il jouit. Il n'a aucune autorit&eacute; l&eacute;gale, aucun pouvoir l&eacute;gitime, que ce soit dans ou hors de l'Universit&eacute;. Et c'est pour cela qu'il est &agrave; l'abri de tout soup&ccedil;on et qu'il &eacute;chappe &agrave; toute censure. Dans l'&Eacute;tat kantien, la soumission des sujets &agrave; la loi leur donne en retour des droits, notamment celui d'&ecirc;tre les relais du pouvoir &eacute;tatique. Ainsi les Facult&eacute;s sup&eacute;rieures n'ont le droit et le pouvoir d'imposer un enseignement et d'exercer une censure que parce qu'elles sont soumises &agrave; la censure de l'&Eacute;tat. Inversement, la Facult&eacute; de philosophie a le droit de porter librement des jugements sur toutes les doctrines universitaires parce qu'elle n'a pas la libert&eacute; «de donner des ordres» &agrave; leur sujet.<NOTEREF RID="note26">26</NOTEREF><NOTE ID="note26"><NO>26</NO><P>Ibid., Ak VII, p.19; trad. p. 816.</P></NOTE>
 Ce rapport, Kant l'&eacute;nonce clairement dans un chiasme:</P><BQ><p>Mais qu'une telle Facult&eacute;, ind&eacute;pendamment de ce grand privil&egrave;ge (de la libert&eacute;), soit pourtant appel&eacute;e la Facult&eacute; inf&eacute;rieure, la cause en est &agrave; trouver dans la nature de l'homme: &agrave; savoir que celui qui peut commander, bien qu'il soit l'humble serviteur d'autrui, s'imagine pourtant sup&eacute;rieur &agrave; un autre qui, certes, est libre, mais n'a &agrave; commander &agrave; personne.<NOTEREF RID="note27">27</NOTEREF><NOTE ID="note27"><NO>27</NO><P>Ibid., Ak VII, p.20; trad. p. 817.</P></NOTE>
</P></bq><P> La nature humaine &agrave; laquelle Kant fait allusion est bien s&ucirc;r la finitude humaine qui est &agrave; l'origine m&ecirc;me de la n&eacute;cessit&eacute; de la contrainte. On ne peut &ecirc;tre libre et commander &agrave; la fois.</P><P>Une libert&eacute; sans pouvoir: voil&agrave; ce qui reste, une fois accomplie l'institutionnalisation du savoir et du droit de <pages>/pp. 20-21/</pages> publicit&eacute;. Pour que les <EMPH TYPE="2">Lumi&egrave;res</EMPH> ne soient pas une vaine promesse, il faut poser la question paradoxale: celle du pouvoir politique r&eacute;el d'un discours dont le propre est l'absence de pouvoir. Et dans l'&Eacute;tat kantien o&ugrave; tous les liens effectifs sont constitu&eacute;s par des lois juridiques, cette question est celle de l'institution. Quelle institution peut-on fonder sur la philosophie, si celle-ci est d'embl&eacute;e d&eacute;clar&eacute;e par Kant en marge de la loi, priv&eacute;e de l&eacute;galit&eacute;, non pas ill&eacute;gale, mais litt&eacute;ralement hors-la-loi? La m&ecirc;me question peut se traduire en termes d'autonomie et d'autorit&eacute;. Elle est alors celle des limites de l'autonomie. Dans quelle mesure l'autonomie signifie-t-elle politiquement le droit de fonder des institutions?</P>

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<title>S'autoriser, ce n'est pas s'instituer</title>

<P>R&eacute;pondre &agrave; ces questions, c'est d&eacute;j&agrave; amorcer une conclusion. Dans ce syst&egrave;me de d&eacute;pendance r&eacute;ciproque, le pouvoir de l'un r&eacute;side dans la faille de l'autre. Chacun, dans le syst&egrave;me de l&eacute;gitimit&eacute; kantien, a le droit de s'autoriser de soi-m&ecirc;me, mais nul ne peut s'instituer par soi-m&ecirc;me. Cela est clair dans l'institution universitaire: le philosophe s'autorise de lui-m&ecirc;me, de par la raison qu'il poss&egrave;de, mais il ne s'institue pas philosophe; c'est l'&Eacute;tat qui l'institue &agrave; travers l'institution de l'Universit&eacute;. Ou, selon une autre terminologie: l'Universit&eacute; est fond&eacute;e par les philosophes qui lui assignent sa destination, mais c'est l'&Eacute;tat qui l'institue. Parall&egrave;lement, l'&Eacute;tat souffre de la m&ecirc;me limitation. Le pouvoir s'autorise de lui-m&ecirc;me, mais il ne s'institue pas de lui-m&ecirc;me, le principe de son &eacute;lection lui restant cach&eacute;. Pourquoi un tel est-il au pouvoir et non un autre? Cela est insondable. Le pouvoir ne s'institue donc pas comme source du droit, il ne fait qu'instituer le droit au sein de la soci&eacute;t&eacute; civile, et ne peut donc pas justifier les limites d'application de ses propres lois juridiques sur ses sujets. Bref, l'&Eacute;tat institue le droit, mais ne le fonde pas; le droit se fonde dans l'Universit&eacute;. Le philosophe, celui dont le droit se mesure &agrave; son absence <pages>/pp. 21-22/</pages> de pouvoir, acquiert sa force politique de l'impuissance de l'&Eacute;tat, de l'inach&egrave;vement de la fondation de l'&Eacute;tat.<NOTEREF RID="note28">28</NOTEREF><NOTE ID="note28"><NO>28</NO><P>On voit ici se dessinerla possibilit&eacute; de d&eacute;velopper une th&eacute;orie de la fondation, o&ugrave; fonder supposerait deux actes incommensurables, mais li&eacute;s: celui de l'institutionnalisation et celui de l'autorisation (ou de la l&eacute;gitimation) La m&ecirc;me th&eacute;orie pourrait &eacute;galement rendre compte de la notion d'une fondation inachev&eacute;e (un inach&egrave;vement compris au sens d'une incompl&eacute;tude).</P></NOTE>
</P><P>On voit ais&eacute;ment l'efficacit&eacute; du dispositif universitaire. D'une part, il permet de donner un statut l&eacute;gal aux savants, sans d&eacute;naturer leur destination et sans limiter leur libert&eacute;. Au sein de l'Universit&eacute;, en effet, la libert&eacute; du philosophe reste enti&egrave;re. D'autre part, l'&Eacute;tat y trouve son compte. D'abord, il laisse les savants d&eacute;battre entre eux des limites du publiable, se d&eacute;chargeant ainsi d'une fonction n&eacute;cessaire mais qu'il ne pouvait remplir sans perdre le respect qui lui est d&ucirc; (Kant le dit explicitement).<NOTEREF RID="note29">29</NOTEREF><NOTE ID="note29"><NO>29</NO><P>Ibid., Ak VII, p.19 et 34; trad. p. 816 et p. 834.</P></NOTE>
 Par la suite, il peut exercer son droit de censure sans d&eacute;passer ses capacit&eacute;s; il lui suffit de sanctionner les doctrines officielles. En outre, une transgression du devoir d'ob&eacute;issance, c'est-&agrave;-dire un abus de la libert&eacute; d'expression, devient la transgression d'une loi existante (et non de la l&eacute;gitimit&eacute; en g&eacute;n&eacute;ral). Enfin, son autorit&eacute; est parfaitement prot&eacute;g&eacute;e puisque l'usage libre de la raison de la part des philosophes reste dans les limites de l'Universit&eacute; et ne se r&eacute;pand pas dans la soci&eacute;t&eacute;. </P>
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<title>Pertinence contemporaine du mod&egrave;le kantien</title>

<P> Pour comprendre l'actualit&eacute; de la r&eacute;flexion kantienne, il faut faire la remarque suivante: bien s&ucirc;r, ce n'est plus l'&Eacute;tat qui g&egrave;re la l&eacute;galit&eacute; de l'Universit&eacute; (encore que cela reste vrai dans certaines Facult&eacute;s). Mais l'essentiel, dans le mod&egrave;le kantien, est d'avoir rep&eacute;r&eacute; comment les liens juridiques se m&ecirc;lent aux liens du savoir car l'Universit&eacute;, en tant qu'institution, ne saurait fonctionner sans liens juridiques. Les liens du savoir ne sont pas des liens objectivement d&eacute;terminables. <pages>/pp. 22-23/</pages> La communaut&eacute; savante demeure, comme elle l'&eacute;tait pour Kant, &eacute;vanescente. Il lui faut donc des sanctions l&eacute;gales: dipl&ocirc;mes, cours, cr&eacute;dits, publications quantifiables... Mais en m&ecirc;me temps, s'il n'y avait que cela, il n'y aurait pas d'Universit&eacute;. La fondation de l'Universit&eacute; se situe hors des r&egrave;gles institutionnelles. Elle est dans l'autorit&eacute; que l'on se donne &agrave; soi-m&ecirc;me (que ce soit par son savoir ou encore par sa signature). Mais on ne saurait s'instituer par sa propre volont&eacute;; ce serait l&agrave; de la parano&iuml;a institutionnelle. On d&eacute;pend toujours de l'autre pour son &eacute;lection et pour son acceptation. Et c'est la non-co&iuml;ncidence de ces deux gestes ins&eacute;parables &mdash; s'autoriser et s'instituer &mdash; qui d&eacute;finit les conditions de l'Universit&eacute;, mais aussi tous les probl&egrave;mes qu'elle rencontre. Cette non-co&iuml;ncidence m'int&eacute;resse: dans la mesure o&ugrave; elle permet de g&eacute;n&eacute;raliser le mod&egrave;le kantien &agrave; des formes d'autorisation autonome qui ne viendrait pas de la raison, elle me semble encore pertinente.</P>



<P>Il reste, bien s&ucirc;r, la voie d'une critique radicale du concept m&ecirc;me d'autonomie qui, dans ces pages, n'a pas &eacute;t&eacute; remis en question. J'ai choisi ici de ne pas contester &agrave; Kant l'id&eacute;e qu'il existe quelque chose comme une autorit&eacute; que l'on se donnerait &agrave; soi-m&ecirc;me. Toutefois, je suis conscient que mon &eacute;laboration de la limitation interne que Kant a <EMPH TYPE="2">d&eacute;j&agrave;</EMPH> reconnue &agrave; son propre concept d'autonomie, &agrave; savoir que l'autonomie ne signifie pas encore le droit de s'instituer de soi-m&ecirc;me par sa propre volont&eacute;, constitue en soi une remise en question de cette id&eacute;e proprement moderne d'autonomie. On s'autorise de soi-m&ecirc;me, mais on ne s'institue pas de soi-m&ecirc;me.
<pages>/p. 23/</pages>
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