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<ARTICLE>
<FRONT>

<FIGGRP><TITLE>Logo</TITLE><FIG NAME="surfaces"></FIGGRP>


<TITLEGRP>

<TITLE>Les murmures de la machine</TITLE>
<SUBTITLE>Lire &agrave; travers le <EMPH TYPE="2">Bruit de fond</EMPH> de Don DeLillo</SUBTITLE>
</TITLEGRP>

<AUTHGRP>
<AUTHOR>
<FNAME>Bertrand</FNAME>
<SURNAME>Gervais</SURNAME>
<AFF>
<ORGNAME>Universit&eacute; du Qu&eacute;bec &agrave; Montr&eacute;al</ORGNAME>
<ORGDIV>D&eacute;partement d'&Eacute;tudes litt&eacute;raires</ORGDIV>
</AFF>
</AUTHOR>
</AUTHGRP>

<DATE>Surfaces Vol.IV.203 (v.1.0F - 03/06/1994)</DATE>

<PUBFRONT>
<CPYRT>
<CPYRTNME>
<ORGNAME>Tout texte reste la propri&eacute;t&eacute; de son auteur.  N&eacute;anmoins, SURFACES demande d'&ecirc;tre cit&eacute;e &agrave; l'occasion de toute autre publication du texte en question.
</ORGNAME>
</CPYRTNME>
</CPYRT>

<ISSN>1188-2492</ISSN>

</PUBFRONT>




<ABSTRACT>
<TITLE>R&Eacute;SUM&Eacute;</TITLE>

<P>Pour expliquer la convergence de la th&eacute;orie et de la pratique qui caract&eacute;rise la r&eacute;ception critique du roman <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> de Don DeLillo, l'auteur fait appel &agrave; la notion de <EMPH TYPE="2">communaut&eacute; interpr&eacute;tative</EMPH> de Stanley Fish. Il examine ensuite certains des dispositifs par lequel le roman s'inscrit, en toute n&eacute;cessit&eacute;, dans le courant esth&eacute;tique postmoderne.</P>
</ABSTRACT>



<ABSTRACT>
<TITLE>ABSTRACT</TITLE>

<P>To explain the convergence of theory and practice which caracterizes the critical reception of Don DeLillo's novel, <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>, the author introduces Stanley Fish's notion of <EMPH TYPE="2">interpretative community</EMPH>. He then examines some of the unmistakable features by which the novel signals its ties to the current postmodern aesthetics.</P>
</ABSTRACT>
</FRONT>


<BODY>
<CHAPTER>

<EPIGRAPH><P>Were people this dumb before watching television?</P>
<P>(<EMPH TYPE="2">White Noise </EMPH>)</P></EPIGRAPH>

<EPIGRAPH><P>If Modernism insisted that cognition can grow independently,
television has demonstrated that it can also decrease collectively.</P>
<P>(Charles Newman, <EMPH TYPE="2">The Post-modern Aura</EMPH>)</P></EPIGRAPH>


<P>Certaines lectures semblent aller de soi. Le texte colle tellement bien &agrave; l'esprit du temps, il r&eacute;pond tellement bien aux attentes du lecteur, que les r&eacute;sultats de leur rencontre sont d'une grande homog&eacute;n&eacute;it&eacute; et, par suite, d'une semblable pr&eacute;visibilit&eacute;. Malgr&eacute; son h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; fondamentale, ses allures de grand centre d'achat de la culture am&eacute;ricaine contemporaine, le roman <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> de Don DeLillo<NOTEREF RID="note1">1</NOTEREF><NOTE ID="note1"><NO>1</NO><P>Don DeLillo, <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> (New York: Penguin Books, 1984). Les prochaines r&eacute;f&eacute;rences &agrave; ce roman seront faites, entre parenth&egrave;ses, dans le corps du texte. </P></NOTE> (traduit sous le titre de <EMPH TYPE="2">Bruit de fond</EMPH>) fait l'objet de telles lectures. Non pas qu'il soit un exemple de litt&eacute;rature populaire, appelant une lecture s&eacute;rielle, ax&eacute;e sur la r&eacute;p&eacute;tition, le formula&iuml;que<NOTEREF RID="note2">2</NOTEREF><NOTE ID="note2"><NO>2</NO><P>John G. Cawelti, <EMPH TYPE="2">Adventure, Mystery, and Romance</EMPH> (Chicago: The University of Chicago Press, 1976).</P></NOTE>; au contraire, le roman ferait plut&ocirc;t partie de l'avant-garde litt&eacute;raire am&eacute;ricaine, mais ses interpr&eacute;tations les plus fr&eacute;quentes, &agrave; l'heure actuelle, n'ont de cesse de r&eacute;clamer et d'illustrer la dimension postmoderne de ses principaux dispositifs. Le roman est l'objet d'un consensus, c'est une &oelig;uvre postmoderne, et les interpr&eacute;tations qui en sont faites respectent les principales composantes de cette esth&eacute;tique, au point souvent de se redoubler. Ce qu'on dit de <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> se ressemble et s'assemble, comme s'il n'&eacute;tait pas possible de dire ou de faire autrement, comme si l'offre r&eacute;pondait tout &agrave; fait &agrave; la demande. Cette convergence interpr&eacute;tative ne doit cependant pas surprendre: le roman semble &ecirc;tre une parfaite illustration, ironie incluse, des th&eacute;ories postmodernes pratiqu&eacute;es et discut&eacute;es aux &Eacute;tats-Unis, une fictionnalisation articul&eacute;e sur ses pr&eacute;ceptes, valeurs et savoirs. Cette convergence n'est donc pas un fait du hasard, <PAGES>/pp. 5-6/</PAGES> mais constitue une r&eacute;gularit&eacute; dont j'aimerais d&eacute;montrer quelques-uns des principaux m&eacute;canismes, parmi lesquels le traitement de l'histoire ou, pour &ecirc;tre plus pr&eacute;cis, de la guerre froide, de m&ecirc;me que de la technologie, de la vid&eacute;osph&egrave;re et de son r&eacute;gime s&eacute;miotique bien pr&eacute;cis. </P>


</CHAPTER>

<CHAPTER>
<TITLE>La grange s&eacute;miotique</TITLE>

<P>Don DeLillo fait partie de ces auteurs qui, avec John Barth, Thomas Pynchon, William Gaddis, Robert Coover, Donald Barthelme et de nombreux autres, sont identifi&eacute;s comme &eacute;tant r&eacute;solument postmodernes. L'ensemble de son &oelig;uvre cadre bien avec cette perspective d'interpr&eacute;tation et <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>, qui date de 1984, n'est pas diff&eacute;rent des autres romans &agrave; cet &eacute;gard. Les principaux essais qui lui ont &eacute;t&eacute; consacr&eacute;s concordent sur ce point. De par l'importance accord&eacute;e au simulacre, qui r&egrave;gne en roi, &agrave; la soci&eacute;t&eacute; de consommation et de communication, ici parodi&eacute;e, &agrave; la crise du sujet, dont les ins&eacute;curit&eacute;s fondamentales ne peuvent plus &ecirc;tre r&eacute;solues sinon de fa&ccedil;on artificielle, &agrave; la paralysie des politiques sociales et &eacute;conomiques, l'&eacute;crasement de l'Histoire, l'h&eacute;g&eacute;monie de la technologie, l'existence en p&eacute;riph&eacute;rie, la pr&eacute;pond&eacute;rance de la culture populaire, les transformations de la famille, etc., il s'agit bien d'un texte postmoderne. </P>

<P>Ainsi, dans la s&eacute;rie des "New Essays", les auteurs du collectif sur <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>, &eacute;dit&eacute; par Franck Lentricchia<NOTEREF RID="note3">3</NOTEREF>
<NOTE ID="note3"><NO>3</NO><P>Franck Lentricchia, &eacute;d., <EMPH TYPE="2">New Essays on </EMPH>White Noise (New York: Cambridge University Press, 1991). </P></NOTE>, sont unanimes &agrave; lui reconna&icirc;tre ce statut. Les opinions convergent, que ce soient celles de l'&eacute;diteur lui-m&ecirc;me, dans son introduction et sa propre contribution, que celles de Ferraro, Cantor, ou Valdez Moses. On retrouve la m&ecirc;me affirmation dans des articles de John Frow, de Leornard Wilcox, de Noel King, de Paula Bryant<NOTEREF RID="note4">4</NOTEREF><NOTE ID="note4"><NO>4</NO><P>4Paula Bryant, "Extending the Fabulative Continuum: DeLillo, Mooney, and Federman," <EMPH TYPE="2">Extrapolation</EMPH> 30:2 (1989): 156-165. </P></NOTE>, de <PAGES>/pp. 6-7/</PAGES> Michael Messmer<NOTEREF RID="note5">5</NOTEREF><NOTE ID="note5"><NO>5</NO><P>Michael Messmer, "Thinking it Through Completely: the Interpretation of Nucleart Culture," <EMPH TYPE="2">The Centennial Review</EMPH> 32;4 (1988): 397-413.</P></NOTE>, etc. On associe r&eacute;guli&egrave;rement DeLillo &agrave; Barthes, Baudrillard, Heidegger et Jameson; on n&eacute;gocie les divers virages postmodernes du texte avec doigt&eacute; et on discute continuellement du statut de l'&oelig;uvre: jusqu'&agrave; quel point, comment, pourquoi, de quelle fa&ccedil;on, selon qui, quand, o&ugrave; et &agrave; quel niveau est-elle postmoderne? Noel King, par exemple, s'interroge: </P>

<P><BQ><P>What exactly is the relation of <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> to the category of the postmodern? Is it to be called a postmodern novel because it talks about postmodern sunsets, semiotics and simulacra? Is it postmodern in the sense that the novels of Pynchon, Gaddis and Coover are termed postmodern? Or is it, rather, a slyly modernist meditation on postmodern themes?<NOTEREF RID="note6">6</NOTEREF><NOTE ID="note6"><NO>6</NO><P>Noel King, "Reading <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>: Floating Remarks," <EMPH TYPE="2">Critical Quaterly</EMPH> 33;3 (automne 1991): 69.</P></NOTE></P></BQ></P>

<P>Donnant un autre son de cloche, Tom LeClair, dans un essai qui d&eacute;crit les relations qu'entretient la production romanesque de DeLillo avec la th&eacute;orie des syst&egrave;mes de von Bertalanffy, avance que <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> n'est pas postmoderne, mais plut&ocirc;t "re-modern", un nouvel avatar du modernisme.<NOTEREF RID="note7">7</NOTEREF><NOTE ID="note7"><NO>7</NO><P>Tom LeClair, <EMPH TYPE="2">In the Loop</EMPH> (Chicago et Urbana: University of Illinois Press, 1987). </P></NOTE> Est-ce donc un roman postmoderne, moderne ou re-moderne portant sur des th&egrave;mes postmodernes? Il est difficile sinon superflu d'y r&eacute;pondre. Ce qui est facile &agrave; remarquer, par contre, c'est l'homog&eacute;n&eacute;it&eacute; du regard, de m&ecirc;me que les proc&eacute;d&eacute;s, strat&eacute;gies ou dispositifs du texte retenus. </P>

<P>Une des sc&egrave;nes cit&eacute;es avec le plus de r&eacute;gularit&eacute;, et qui survient au tout d&eacute;but du roman, concerne une grange dont la <PAGES>/pp. 7-8/</PAGES> r&eacute;putation est une pure fabrication, puisqu'elle serait la grange "la plus souvent photographi&eacute;e en Am&eacute;rique". Il s'agit d'une de ces attractions dont les &Eacute;tats-Unis ont la recette et qui consiste en un site touristique sans valeur r&eacute;elle et dont la popularit&eacute; repose uniquement sur un campagne publicitaire savamment men&eacute;e, en l'occurrence une s&eacute;rie d'affiches routi&egrave;res annon&ccedil;ant le site en question. C'est ainsi que dans le Dakota du sud, une simple pharmacie, du nom de Wall Drug, dans un petit village &agrave; l'entr&eacute;e du <EMPH TYPE="2">Badlands National Parc</EMPH>, un coin perdu s'il en f&ucirc;t jamais un, a r&eacute;ussi &agrave; devenir une attraction touristique importante, attirant &agrave; elle seule des centaines de milliers de voyageurs. Annonc&eacute;e par des affiches sur plus de deux cents kilom&egrave;tres, qui finissent par attirer l'attention par leur d&eacute;mesure et leur persistance, la pharmacie s'est transform&eacute;e d'une simple halte routi&egrave;re en une attraction, avec restaurant, pouvant asseoir jusqu'&agrave; 410 touristes, galerie d'art western, magasins de toutes sortes, etc. On n'a aucune raison d'&ecirc;tre l&agrave;, sauf d'avoir &eacute;t&eacute; happ&eacute; par l'insistance des affiches. Et au sortir de la pharmacie, on re&ccedil;oit gratuitement un collant pour son pare-choc, qui annonce triomphalement "I've been to Wall Drug". </P>

<P>Dans <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>, le site annonc&eacute; par les affiches est donc "THE MOST PHOTOGRAPHED BARN IN AMERICA" (12; les majuscules sont dans le texte). Annonc&eacute;e par une s&eacute;rie de cinq pancartes, elle n'existe en tant que site que par l'int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;r&eacute;e par la publicit&eacute;. Quand le narrateur et h&eacute;ros du roman, Jack Gladney, et son copain Murray s'y rendent, ils comprennent rapidement, &agrave; voir l'autocar de touristes et les quarante automobiles gar&eacute;es, que c'est leur pr&eacute;sence &agrave; eux tous qui cr&eacute;e l'&eacute;v&eacute;nement, qui constitue le site. Murray explique: "We're not here to capture an image, we're here to maintain one. Every photograph reinforces the aura" (12). Or, si l'exemple de cette grange est cit&eacute; &agrave; r&eacute;p&eacute;tition &mdash; et il le sera par des critiques comme Franck Lentriccia, Leonard Wilcox, Noel King, John Frow, pour ne nommer que ces quatre-l&agrave; &mdash; si donc cet exemple est m&eacute;caniquement sinon machinalement reproduit (et je participe bien malgr&eacute; moi &agrave; ce processus), c'est qu'il appara&icirc;t comme un jeu sur les propositions, tout &agrave; coup invers&eacute;es, de Walter Benjamin sur la reproduction des objets d'arts, de m&ecirc;me <PAGES>/pp. 8-9/</PAGES> qu'une reprise des d&eacute;veloppements plus r&eacute;cents de Baudrillard sur les simulacres.</P>

<P>La grange, d&eacute;j&agrave; symbole dans le texte, puisque son apparition dans le roman est pr&eacute;alablement m&eacute;diatis&eacute;e par sa mise en site et son interpr&eacute;tation, le devient doublement par ces lectures qui la rendent encore plus embl&eacute;matique d'un discours, d'un savoir. Elle est le signe, et &agrave; ce titre elle acquiert un nouvel aura, du postmodernisme: une des traces laiss&eacute;es par ce roman qui agit comme un v&eacute;ritable petit Poucet.</P>

<P>Comme semble le craindre Robert Dion, "L'histoire de la postmodernit&eacute; pourrait &ecirc;tre vue comme celle de l'av&egrave;nement simultan&eacute; &mdash; et autoproclam&eacute; &mdash; d'une litt&eacute;rature, d'une critique et d'une th&eacute;orie postmodernes" ("Une critique" 89). C'est le cas avec la grange de <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>: &agrave; la fois &eacute;l&eacute;ment d'une fiction, argument d'une critique et application d'une th&eacute;orie. Dion met en doute ce qui appara&icirc;t une vision r&eacute;ductrice et caricaturale de la critique postmoderne, qui ne serait plus "en somme, que le relais publicitaire d'une litt&eacute;rature du n'importe quoi"<NOTEREF RID="note8">8</NOTEREF><NOTE ID="note8"><NO>8</NO><P>Robert Dion, "Une critique du postmoderne," <EMPH TYPE="2">Tangence </EMPH>39:88.</P></NOTE>
, le r&egrave;gne du "anything goes" dont la cons&eacute;quence ultime serait la fin de la critique, fond&eacute;e sur sa renonciation &agrave; &ecirc;tre justement critique. </P>

<P>Mais il y a une autre fa&ccedil;on de comprendre cette correspondance entre litt&eacute;rature, critique et th&eacute;orie, ce <EMPH TYPE="2">zeitgeist</EMPH> qui rabat diverses pratiques discursives les unes sur les autres. Elle ne signale pas tant la fin de la critique ou sa subordination, que l'existence et le fonctionnement de ce que Stanley Fish nomme une communaut&eacute; interpr&eacute;tative. Le postmodernisme en litt&eacute;rature est une communaut&eacute; interpr&eacute;tative, c'est-&agrave;-dire, au sens fort, l'ensemble de ceux et celles qui partagent les m&ecirc;mes strat&eacute;gies interpr&eacute;tatives non pas tant pour lire que pour &eacute;crire les textes, pour &eacute;tablir leurs propri&eacute;t&eacute;s et leur attribuer des intentions.<NOTEREF RID="note9">9</NOTEREF><NOTE ID="note9"><NO>9</NO><P>Stanley Fish, <EMPH TYPE="2">Is There a Text in This Class?</EMPH> (Cambridge et Londres: Harvard University Press, 1982): 171.</P></NOTE> Les communaut&eacute;s interpr&eacute;tatives <PAGES>/pp. 9-10/</PAGES> op&egrave;rent en imposant leur conception de la litt&eacute;rature, la fa&ccedil;on dont les textes doivent &ecirc;tre compris et lus, de m&ecirc;me que les strat&eacute;gies permettant d'&eacute;tablir leur signification. Elles assurent la stabilit&eacute; de certaines interpr&eacute;tations et, par suite, favorisent l'utilisation de proc&eacute;d&eacute;s dont les effets seront ult&eacute;rieurement reconnus. </P>

<P><EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> et ses critiques participent de la m&ecirc;me communaut&eacute;: ils partagent les m&ecirc;mes conceptions de la litt&eacute;rature et de ses po&eacute;tiques les plus r&eacute;centes, du monde contemporain et de ses complexit&eacute;s, du rapport du sujet &agrave; la soci&eacute;t&eacute;, &agrave; l'histoire, &agrave; la technologie. C'est ce qui explique la <EMPH TYPE="2">convergence interpr&eacute;tative</EMPH> marqu&eacute;e qui les caract&eacute;rise, de m&ecirc;me que la disponibilit&eacute; du texte lui-m&ecirc;me, lequel rend possible et favorise cette convergence. Elle ne rend pas le roman moins int&eacute;ressant, elle lui conf&egrave;re plut&ocirc;t une grande efficacit&eacute;, une pertinence imm&eacute;diate, qu'il perdra peut-&ecirc;tre lorsqu'il sera saisi par une autre communaut&eacute; interpr&eacute;tative. Entre temps, j'aimerais examiner certains des dispositifs du texte qui inscrivent cette disponibilit&eacute;. </P>


</CHAPTER>

<CHAPTER>
<TITLE>Le faux-semblant</TITLE>

<P><EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> se laisse lire comme un roman postmoderne car il reprend sur le mode fictionnel les principales conceptions et normes de cette esth&eacute;tique qui se voient pour ainsi dire confirm&eacute;es dans leur agir. Le roman ne comporte aucune intrigue globale. Il y a bien trois parties, se distribuant en 40 chapitres, mais les liens qui les unissent ne d&eacute;pendent d'aucune sc&eacute;narisation soutenue. Les pages du roman sont remplies de ces petits &eacute;v&eacute;nements de la vie quotidienne: l'&eacute;picerie, le travail, les maladies des enfants, les amis, la peur de la mort et les d&eacute;sastres &eacute;cologiques. Il est constitu&eacute; d'&eacute;l&eacute;ments h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes, dispers&eacute;s, de fragments de vie et de r&eacute;flexions philosophiques, du bourdonnement d'une soci&eacute;t&eacute; de consommation litt&eacute;ralement noy&eacute;e dans un trop plein d'informations. L'action se passe &agrave; la p&eacute;riph&eacute;rie, dans la petite ville universitaire de Blacksmith, et met en sc&egrave;ne une famille qui ne d&eacute;plairait <PAGES>/pp. 10-11/</PAGES> ni &agrave; Dan Quayle ni &agrave; Murphy Brown. Elle est peut-&ecirc;tre compl&egrave;te, avec un p&egrave;re et une m&egrave;re &mdash; Jack Gladney, le narrateur, et sa femme Babette &mdash; mais les enfants proviennent de mariages ant&eacute;rieurs et leur nombre reste longtemps ind&eacute;termin&eacute;. C'est une famille &agrave; g&eacute;om&eacute;trie variable.</P>

<P>Si c'est un roman sans histoire, c'est un roman aussi o&ugrave; l'Histoire fait l'objet d'un aplatissement et d'une banalisation presque totale. Comme au magasin d'alimentation du roman, sorte de foire d&eacute;bordante, grande surface aux all&eacute;es interminables et complexes comme un labyrinthe borg&eacute;sien o&ugrave; on retrouve de tout, des denr&eacute;es du monde entier perdant toute valeur du fait de l'arbitraire de leur contigu&iuml;t&eacute;<NOTEREF RID="note10">10</NOTEREF><NOTE ID="note10"><NO>10</NO><P>Pour Paul A. Cantor, dont je reprends ici les propos, l'histoire appara&icirc;t dans le texte comme une sorte de mus&eacute;e ou, mieux encore, comme un centre d'achat des possibilit&eacute;s humaines. ("Adolf, We Hardly Knew You," <EMPH TYPE="2">New Essays on </EMPH>White Noise, p. 41). Il dit, de plus, que si le modernisme se percevait comme la fin de l'histoire puisqu'il s'en croyait l'apog&eacute;e, le postmodernisme serait un moment posthistorique, qui int&egrave;gre l'histoire pour mieux la d&eacute;sarmer, la rendre inoffensive, inop&eacute;rante. </P>
</NOTE>, l'univers de Gladney m&ecirc;le les temps, les p&eacute;riodes, se les approprie dans le mouvement d'une mixtion improbable, rendue de ce fait insipide. L'Histoire est un produit qui s'&eacute;change, se vend, s'exploite et gr&acirc;ce auquel on peut faire une carri&egrave;re, surtout universitaire. Ainsi en est-il des &eacute;tudes hitl&eacute;riennes, dont Jack Gladney est le grand sp&eacute;cialiste, &eacute;tant l'inventeur et le directeur du d&eacute;partement qui les dirige. Pour lui, le choix d'Hitler n'est pas une question &eacute;thique ou id&eacute;ologique, mais d&eacute;coule simplement d'un opportunisme acad&eacute;mique. Dans le vaste horizon des &eacute;tudes culturelles et des champs d'&eacute;tude contemporains, il fallait trouver la perle rare, l'objet neuf, la terra incognita, et c'est ce qu'a fait Gladney. </P>

<P><BQ><P>I invented Hitler studies in North America in March of 1968. It was a cold bright day with intermittent winds out of the east. When I suggested to the chancellor that we might build a whole department around Hitler's life and <PAGES>/pp. 11-12/</PAGES> work, he was quick to see the possibilities. It was an immediate and electrifying success. (4)</P></BQ></P>

<P>Voil&agrave;, c'est tout. Aucune justification politique, historique, sociale (&agrave; noter que &ccedil;a prenait un chancelier pour en appr&eacute;cier un autre...). Ce sera Hitler, comme &ccedil;'aurait pu &ecirc;tre Elvis Presley ou les extra-terrestres. Tous les sujets se valent: leur importance provient de leur excentricit&eacute; plut&ocirc;t que d'une qualit&eacute; intrins&egrave;que. D'ailleurs Murray, l'ami de Gladney, tentera sa chance avec Elvis, avant de se rabattre sur un s&eacute;minaire portant sur les accidents d'auto au cin&eacute;ma.<NOTEREF RID="note11">11</NOTEREF><NOTE ID="note11"><NO>11</NO><P>Malgr&eacute; son propre &eacute;clectisme, il s'&eacute;tonnera, en d&eacute;but de roman, des &eacute;tudes men&eacute;es dans le d&eacute;partement d'"american environments": "I understand the music. I understand the movies, I even see how comic books can tell us things. But there are full professors in this place who read nothing but cereal boxes"(10).</P></NOTE> C'est Hitler donc, parce que &ccedil;a n'avait pas encore &eacute;t&eacute; fait et que le sujet fascine le public am&eacute;ricain, un peu comme la pornographie (&agrave; laquelle DeLillo avait d&eacute;j&agrave; associ&eacute; le f&uuml;hrer, dans <EMPH TYPE="2">Running Dog</EMPH>). Le roman, cependant, n'est pas une adh&eacute;sion &agrave; l'hitl&eacute;risme; il en est simplement la commercialisation.<NOTEREF RID="note12">12</NOTEREF><NOTE ID="note12"><NO>12</NO><P>Cantor dira ainsi: "we ought to recognize that <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> is not itself an example of Hitler studies, but rather a novel which portrays a professor involved in Hitler studies. DeLillo may be trying to characterize the contemporary world by showing that such a phenomenon as Hitler studies has become possible in it. In fact, DeLillo could find no better example of the flattening-out of contemporary existence than the routinization of Hitler's charisma at the College-on-the-Hill. Like all of DeLillo's work, <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> portrays postmodern America. " ("Adolf, We Hardly Knew You," <EMPH TYPE="2">loc. cit.</EMPH>, p. 41)</P></NOTE> Les &eacute;tudes hitl&eacute;riennes forment une coquille vide, qu'on ne p&eacute;n&egrave;tre jamais, mais qui est manipul&eacute;e, un peu comme un livre, entre les mains de libraires. Gladney lui-m&ecirc;me traite sa mati&egrave;re comme un spectacle, travestissement inclus. Bien qu'il en soit l'initiateur, il ne parle pas l'allemand qu'il tentera d'apprendre tout au long du roman. Il porte une toge, ce que son rang universitaire lui permet, et n'enseigne qu'avec des lunettes fum&eacute;es qui ajoutent &agrave; sa prestance. Il a pris du poids, de fa&ccedil;on &agrave; remplir son personnage; il a chang&eacute; son nom en ajoutant des initiales &agrave; son pr&eacute;nom, passant de Jack &agrave; J. A. K. Gladney. Le <PAGES>/pp. 12-13/</PAGES> r&eacute;sultat est un simulacre plus vrai que nature ("I am the false character that follows the name around" (17)), tout &agrave; l'image de ce savoir qui n'en est pas un. </P>

<P>Hitler est d'ailleurs per&ccedil;u en termes de fiabilit&eacute; et de solidit&eacute; ("&mdash;How is Hitler? &mdash;Fine, solid, dependable".(89)), comme s'il s'agissait d'un produit quelconque, fait pour durer. Une fois chos&eacute;ifi&eacute; et r&eacute;duit &agrave; ses traits les plus b&eacute;nins &mdash; son charisme, la th&eacute;&acirc;tralisation de son pouvoir &mdash;, Hitler devient l'objet d'une appropriation: du r&eacute;el et de l'historique, il passe dans l'imaginaire o&ugrave; il devient une sorte de p&acirc;te &agrave; modeler s'adaptant &agrave; tous les d&eacute;sirs.<NOTEREF RID="note13">13</NOTEREF><NOTE ID="note13"><NO>13</NO><P>Dans cette logique, Gladney baptisera son fils Heinrich, parce qu'un nom allemand est un signe d'autorit&eacute; et de force. Un nom allemand impressionne: "There's something about German names, the German language, German things. I don't know what exactly. It's just there. In the middle of it all is Hitler, of course"(63).</P>
</NOTE> Il est l'ennemi par excellence, puisqu'il est l'ennemi qui a &eacute;t&eacute; vaincu: il permet donc &agrave; qui s'en empare d'assurer sa domination et de se poser en h&eacute;ros justicier. Il est important en ce qu'il assure une vision du monde, un ordre mondial.</P>

<P>On pourrait dire que cette assimilation participe d'un processus plus large: l'int&eacute;gration de la guerre froide &agrave; m&ecirc;me le tissu de l'univers de Blacksmith. <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> n'est pas un roman de la guerre froide, mais il participe &agrave; sa relance, celle qui est apparue avec l'arriv&eacute;e au pouvoir des R&eacute;publicains et de Ronald Reagan et qui est maintenant d&eacute;clar&eacute;e termin&eacute;e, depuis la chute du mur de Berlin et l'&eacute;clatement de l'Union sovi&eacute;tique. Cette permanence de la guerre froide pourrait &ecirc;tre compar&eacute;e, en fait, au comportement d'un produit radioactif, car si sa dur&eacute;e initiale fut plut&ocirc;t br&egrave;ve, sa demi-vie est beaucoup plus longue. Elle s'&eacute;ternise et, ce faisant, elle s'est immisc&eacute;e dans de nombreux aspects de la vie. Ainsi, la guerre froide n'est pas th&eacute;matis&eacute;e dans <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>, mais sa tension s'y fait sentir de fa&ccedil;on implicite. Elle est pr&eacute;sente dans les &eacute;tudes hitl&eacute;riennes de Gladney, li&eacute;es par d&eacute;finition &agrave; la seconde guerre mondiale, &agrave; la militarisation et aux conflits mondiaux. Elle <PAGES>/pp. 13-14/</PAGES> est pr&eacute;sente dans les exercices d'&eacute;vacuation qui sont effectu&eacute;s &agrave; l'&eacute;cole et en ville et auxquels participent les enfants de Gladney. Il n'y a plus de peur atomique, mais ce danger a simplement &eacute;t&eacute; chang&eacute; pour un autre, de nature toxique. L'ennemi n'est pas l&agrave;, mais l'habitude de sa menace persiste, signe qu'il a &eacute;t&eacute; assimil&eacute;. Elle est pr&eacute;sente aussi &agrave; travers tous ces personnages secondaires, les femmes ou les maris des femmes de Gladney, qui font de l'espionnage: l'une travaille pour la CIA, l'autre a un mari qui d&eacute;stabilise des r&eacute;gimes communistes. Quand il n'y a plus de menace, il faut en cr&eacute;er une car c'est dans l'adversit&eacute; qu'on retrouve sa raison d'&ecirc;tre. Un ami de Heinrich, Mercator, s'entra&icirc;ne ainsi pour briser un record d'endurance et rester le plus longtemps possible dans une pi&egrave;ce ferm&eacute;e pleine de serpents venimeux. </P>

<P>Sous le calme apparemment plat de la petite vie d'une ville universitaire, couve donc une tension qui a pour origine et justification le maintien d'une guerre froide. Une guerre int&eacute;rioris&eacute;e, absorb&eacute;e comme un m&eacute;dicament, qu'on ne voit plus par cons&eacute;quent mais dont les effets se font toujours sentir. Un froid imaginaire, comme une peur de la mort qui ne dispara&icirc;t plus, sauf &agrave; prendre quelques Dylar (l'anc&ecirc;tre du Prozac?), la drogue miracle du roman, qu'une compagnie pharmaceutique d&eacute;veloppe en secret, &agrave; l'abri justement de tout espionnage. La guerre froide est l'horizon n&eacute;cessaire du roman. </P>


</CHAPTER>

<CHAPTER>
<TITLE>Sph&egrave;res &agrave; l'&oelig;uvre</TITLE>

<P>Le dernier trait sur lequel j'aimerais maintenant m'arr&ecirc;ter concerne le rapport complexe que le roman entretient avec les technologies, surtout celles de la communication. Comme le veut la doxa postmoderne, l'univers du roman est un monde tout en surface, o&ugrave; la technologie est condition m&ecirc;me de l'exp&eacute;rience humaine, son mode privil&eacute;gi&eacute; de connaissance, de l'autre tout comme de soi. C'est un monde r&eacute;gi par des &eacute;crans cathodiques, les t&eacute;l&eacute;communications, des m&eacute;dias de toutes sortes. Radios, t&eacute;l&eacute;visions, &eacute;missions diverses et tablo&iuml;ds produisent ce bruit de fond, ce <EMPH TYPE="2">white noise</EMPH>, dans lequel tous baignent et &agrave; travers lequel <PAGES>/pp. 14-15/</PAGES> ils tentent, souvent sans succ&egrave;s, de se comprendre. Cette soci&eacute;t&eacute; technologique est, aux dires de plusieurs, un r&eacute;gime "technico-s&eacute;miotique", o&ugrave; les images et les repr&eacute;sentations remplacent l'exp&eacute;rience directe. Ce r&eacute;gime, c'est la vid&eacute;osph&egrave;re, selon l'expression utilis&eacute;e r&eacute;cemment par R&eacute;gis Debray. Dans son <EMPH TYPE="2">Cours de m&eacute;diologie g&eacute;n&eacute;rale</EMPH>, puis surtout dans <EMPH TYPE="2">Vie et mort de l'image</EMPH> et tout r&eacute;cemment dans L'&eacute;tat s&eacute;ducteur<NOTEREF RID="note14">14</NOTEREF><NOTE ID="note14"><NO>14</NO><P>R&eacute;gis Debray, <EMPH TYPE="2">Cours de m&eacute;diologie g&eacute;n&eacute;rale</EMPH> (Paris: Gallimard, 1991); <EMPH TYPE="2">Vie et mort de l'image. Une histoire du regard en occident</EMPH> (Paris: Gallimard, 1992; <EMPH TYPE="2">L'&eacute;tat s&eacute;ducteur. Les r&eacute;volutions m&eacute;diologiques du pouvoir</EMPH> (Paris: Gallimard, 1993).</P>
</NOTE>, Debray propose une &eacute;tude non pas de la signification, des &eacute;nonc&eacute;s et de leurs contenus, mais des messages eux-m&ecirc;mes, des modes de transmission ou des m&eacute;diations, et de leur impact sur une soci&eacute;t&eacute;. C'est ce qu'il nomme la m&eacute;diologie. Je ne veux pas m'attarder longuement &agrave; cette discipline en devenir, &agrave; ses multiples emprunts, &agrave; sa m&eacute;thodologie un peu molle, si ce n'est pour en retenir l'esprit: une attention &agrave; la mat&eacute;rialit&eacute; m&ecirc;me des syst&egrave;mes de communication et la notion centrale de m&eacute;diasph&egrave;re qui en est le corollaire. L'id&eacute;e m&ecirc;me de m&eacute;diasph&egrave;re d&eacute;coule du principe qu'on ne peut "s&eacute;parer une op&eacute;ration de pens&eacute;e, &agrave; quelque &eacute;poque que ce soit, des conditions techniques d'inscription, de transmission et de stockage qui la rendent possible" (<EMPH TYPE="2">M&eacute;diologie g&eacute;n&eacute;rale </EMPH>229). Ce n'est pas un simple cas de logique &agrave; la McLuhan, o&ugrave; le m&eacute;dium serait tout bonnement le message; mais la reconnaissance d'une interaction complexe o&ugrave; la nature m&ecirc;me du m&eacute;dium affecte la pens&eacute;e, jusqu'&agrave; infl&eacute;chir sa course. Les modes de transmission, selon cette perspective, n'accompagnent pas la pens&eacute;e, mais la mod&egrave;lent bel et bien, lui donnant forme et horizon. De fait, selon Debray, "le syst&egrave;me dominant de conservation des traces (saisie, stockage et circulation) sert de noyau organisateur &agrave; la m&eacute;diasph&egrave;re d'une &eacute;poque donn&eacute;e dans une soci&eacute;t&eacute; donn&eacute;e" (<EMPH TYPE="2">M&eacute;diologie g&eacute;n&eacute;rale </EMPH>229). Trois m&eacute;diasph&egrave;res sont identifi&eacute;es dont la succession correspond au d&eacute;veloppement historique des moyens de transmission. La logosph&egrave;re est la premi&egrave;re sph&egrave;re et elle co&iuml;ncide avec l'invention de l'&eacute;criture. Elle est suivie par la graphosph&egrave;re qui se construit, elle, sur l'imprimerie, le livre. Le dernier &acirc;ge, <PAGES>/pp. 15-16/</PAGES> celui de l'&eacute;lectron, de l'audiovisuel, est la vid&eacute;osph&egrave;re. Chaque &acirc;ge a sa particularit&eacute;, sa dominante, ses polarit&eacute;s.</P>

<P>Le dernier, pr&eacute;sent dans <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>, se caract&eacute;rise par le visuel.<NOTEREF RID="note15">15</NOTEREF><NOTE ID="note15"><NO>15</NO><P>Les liens entre vid&eacute;osph&egrave;re, guerre froide et ali&eacute;nation, qui sont inscrits en toutes lettres dans<EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> et qui donnent au roman sa force, avaient d&eacute;j&agrave; connus une premi&egrave;re formulation dans un roman d'anticipation de Ray Bradbury, publi&eacute; en 1953, <EMPH TYPE="2">Farhenheit 451</EMPH>. Des t&eacute;l&eacute;visions &agrave; &eacute;crans multiples, qui simulent et stimulent l'interaction, sans aucun effort de la part du spectateur, ont envahi les salons. Le spectateur est appel&eacute; &agrave; participer &agrave; l'histoire, &agrave; donner la r&eacute;plique aux personnages qui lui adressent la parole et qui semblent le regarder. Cela le tient occup&eacute;. Pour le tenir tranquille, pour l'emp&ecirc;cher de se faire du mauvais sang, et pour le retenir sagement &agrave; la maison, ignorant des machinations de l'Etat, de nombreuses drogues lui sont de plus accessibles. Quelques trente ans plus tard, les principaux traits de l'anticipation de Bradbury s'imposent, mais cette fois-ci comme univers fictionnel vraisemblable, cr&eacute;dible. </P></NOTE> Pas l'ic&ocirc;ne, pas la toile ou encore l'image de cin&eacute;ma, qui existent toutes physiquement &mdash; sur ruban, canevas ou mat&eacute;riau primaire &mdash;, mais l'image vid&eacute;o, immat&eacute;rielle, un signal &eacute;lectrique balayant un moniteur, dont nous avons &agrave; reconstituer nous-m&ecirc;me les r&eacute;sultats, un mod&egrave;le logico-math&eacute;matique provisoirement stabilis&eacute;. Ce n'est plus un univers de la projection, de la lumi&egrave;re r&eacute;fl&eacute;chie du dehors, mais de la diffusion, de la lumi&egrave;re &eacute;mise par l'&eacute;cran.<NOTEREF RID="note16">16</NOTEREF><NOTE ID="note16"><NO>16</NO><P><EMPH TYPE="2">Debray,Vie et mort de l'image</EMPH> 297 et <EMPH TYPE="2">passim</EMPH>.</P></NOTE> La vid&eacute;osph&egrave;re implique un rythme acc&eacute;l&eacute;r&eacute;, celui de l'instantan&eacute;it&eacute; et, du m&ecirc;me coup, une h&eacute;g&eacute;monie, celle de son &eacute;conomie symbolique. L'espace-temps qu'elle suscite s'organise autour d'&eacute;missions de toutes sortes, d'un surplus de communications qui se compl&egrave;tent, se chevauchent et se contredisent tout en m&ecirc;me temps, en s'imposant comme ambiance. Ce n'est pas pour rien que le roman s'intitule <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>: plus qu'un simple bruit de fond, il est l'oppos&eacute; d'un son pur, d'une tonalit&eacute; unique, &agrave; savoir un son qui a toutes les tonalit&eacute;s, qui les confond toutes, jusqu'&agrave; ne plus en avoir. Un son sans ton, qui appara&icirc;t &agrave; l'oreille comme un chuchotement monocorde, ou comme le gr&eacute;sillement de l'appareil de t&eacute;l&eacute;vi- <PAGES>/pp. 16-17/</PAGES> sion r&eacute;gl&eacute; sur un poste mort. Un son qui ne veut plus rien dire.<NOTEREF RID="note17">17</NOTEREF><NOTE ID="note17"><NO>17</NO><P>Leonard Wilcox dit &agrave; cet effet, "The very notion of "white noise" that is so central to the novel implies a neutral and reified mediaspeech, but also a surplus of data and an entropic blanket of information glut which flows from a media-saturated society." ("Baudrillard, DeLillo's <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>, and the End of Heroic Narrative," <EMPH TYPE="2">Contemporary Literature</EMPH> 32;3 (automne 1991): 347.</P>
</NOTE> La vid&eacute;o est un son, a bien saisi Debray: </P>

<P><BQ><P>Nous &eacute;tions devant l'image, nous sommes dans le visuel. La forme-flux n'est plus une forme &agrave; contempler mais un parasite en fond: le bruit des yeux. Tout le paradoxe de notre troisi&egrave;me &acirc;ge r&eacute;side en ceci qu'il donne la supr&eacute;matie &agrave; l'ou&iuml;e, et fait du regard une modalit&eacute; de l'&eacute;coute. <EMPH TYPE="2">(Vie et mort de l'image </EMPH>298)</P></BQ></P>

<P>Et c'est dans cette confusion des sens, dans ce flux continu de messages, que la vie &agrave; Blacksmith, USA, se d&eacute;roule. Du fait de son omnipr&eacute;sence, de son insistance, de la pluralit&eacute; aussi de ses modes de transmission, t&eacute;l&eacute;-radio-tablo&iuml;ds-&eacute;missions de toutes sortes, elle devient sa propre r&eacute;alit&eacute;. Un &eacute;v&eacute;nement n'existe plus en soi, du fait de son d&eacute;roulement, de son actualit&eacute;, de l'&eacute;nergie d&eacute;pens&eacute;e &agrave; sa r&eacute;alisation, mais du fait de sa diffusion, de sa communication. S'il n'a pas int&eacute;gr&eacute; le domaine de la vid&eacute;osph&egrave;re, s'il ne s'est pas transform&eacute; en charge &eacute;lectrique et &eacute;lectronique, il n'existe tout simplement pas. C'est l'information qui fait l'&eacute;v&eacute;nement, sa divulgation et non son apparition. Comme le dit Debray, "Quand la r&eacute;alit&eacute; de l'&eacute;v&eacute;nement a pour crit&egrave;re objectif l'av&egrave;nement de sa trace, l'&eacute;v&eacute;nement devient la trace elle-m&ecirc;me" (<EMPH TYPE="2">Vie et mort  </EMPH>296).</P>

<P>Or, ce rapport au r&eacute;el n&eacute;cessairement m&eacute;diatis&eacute; et subordonn&eacute; &agrave; sa reprise &eacute;lectronique est une des r&eacute;gularit&eacute;s du roman. Rien ne se passe qui n'a pas &eacute;t&eacute; d'abord annonc&eacute; dans les m&eacute;dias. Ni la pluie, qui n'a le droit de tomber que si elle a &eacute;t&eacute; d&ucirc;ment annonc&eacute;e, ni les accidents d'avion qui perdent leur raison d'&ecirc;tre en l'absence de reportage. Ainsi, d&egrave;s le sixi&egrave;me chapitre du livre, un curieux dialogue r&eacute;unit Gladney et son fils Heinrich. Ils <PAGES>/pp. 17-18/</PAGES> sont en voiture et le p&egrave;re commence par constater qu'il pleut. Des gouttes de pluie tombent tout bonnement sur le pare-brise. Mais cela ne convainc pas Heinrich qui a entendu &agrave; la radio qu'il ne devait pleuvoir que plus tard en soir&eacute;e. S'ensuit un &eacute;change sur l'existence m&ecirc;me de la pluie, que le fils ne veut pas admettre parce qu'elle n'a pas &eacute;t&eacute; annonc&eacute;e. Il ne faut pas se fier &agrave; ses propres sens, dit-il, il n'y a aucune certitude, ajoute-t-il, la v&eacute;rit&eacute; est une chose &eacute;minemment relative, qui d&eacute;pend des cadres de r&eacute;f&eacute;rence choisis et dont il faut se m&eacute;fier, conclut-il. Tout aurait &eacute;t&eacute; diff&eacute;rent cependant si la pluie avait respect&eacute; l'horaire annonc&eacute;. Les sens et la radio se seraient compl&eacute;t&eacute;s pour assurer que c'est bel et bien de la pluie qui tombe. Ainsi, toute la seconde partie du roman est une d&eacute;monstration de la mainmise des m&eacute;dias dans la vid&eacute;osph&egrave;re, en p&eacute;riode de crise comme en temps normal. Un accident grave, un d&eacute;raillement lib&egrave;re un produit hautement toxique dans l'air, en forme de gros nuage, le Nyodene D. Or, toutes les facettes de ce d&eacute;sastre &eacute;cologique seront marqu&eacute;es par la m&eacute;diation n&eacute;cessaire de sa mise en ondes et en discours. L'&eacute;v&eacute;nement, initialement, conna&icirc;tra diverses d&eacute;signations selon les bulletins de nouvelles, passant de volutes ("feathery plumes"), et d'&eacute;pais nuage noir ("black billowing cloud"), &agrave; un &eacute;v&eacute;nement toxique a&eacute;rien ("airborne toxic event"), syntagme qui sera finalement adopt&eacute;. L'&eacute;v&eacute;nement se construit d'une expression &agrave; l'autre. Si, au d&eacute;but, il pouvait &ecirc;tre &eacute;cart&eacute;, en raison du caract&egrave;re b&eacute;nin de l'expression qui le d&eacute;signe, par la suite il s'impose comme menace, comme danger toxique. Personne ne conna&icirc;t les cons&eacute;quences v&eacute;ritables d'une intoxication au Nyodene D, aussi la liste des sympt&ocirc;mes d&eacute;clar&eacute;s varie-t-elle beaucoup d'un moment &agrave; l'autre. Or, les membres de la famille de Gladney pr&eacute;sentent ces sympt&ocirc;mes d&egrave;s qu'ils les entendent &agrave; la radio, quelle que soit leur validit&eacute;. R&eacute;action psychosomatique peut-&ecirc;tre normale dans les circonstances, mais symptomatique de la m&eacute;diasph&egrave;re &agrave; l'&oelig;uvre. </P>

<P>Finalement, la ville doit &ecirc;tre &eacute;vacu&eacute;e. Gladney et sa famille doivent se rendre &agrave; un camp scout. L&agrave;, ils sont pris en charge par une &eacute;quipe, dont les membres sont en uniforme et portent tous un brassard sur lequel est &eacute;crit en majuscule le mot "SIMUVAC". Quand Gladney s'informe de la signification du brassard, il apprend que c'est l'abr&eacute;viation de "simulated evacuation". <PAGES>/pp. 18-19/</PAGES> L'&eacute;quipe en place est la m&ecirc;me qui commande les exercices d'&eacute;vacuation en ville et dans les &eacute;coles. Gladney est stup&eacute;fait. Il explique que l'&eacute;vacuation n'est pas simul&eacute;e, qu'elle est vraie. On lui r&eacute;pond qu'on a quand m&ecirc;me pens&eacute; s'en servir comme d'un mod&egrave;le. "A form of practice?" dira Gladney. "Are you saying you saw a chance to use the real event in order to rehearse the simulation?" (139). &Agrave; elle seule, la remarque r&eacute;sume le rapport au r&eacute;el &agrave; l'&oelig;uvre dans la vid&eacute;osph&egrave;re. L'&eacute;v&eacute;nement, la v&eacute;ritable &eacute;vacuation, ne peut &ecirc;tre appr&eacute;hend&eacute;e que par sa simulation, sa repr&eacute;sentation. Et encore, cette repr&eacute;sentation est plus importante que le r&eacute;el, puisqu'elle s'en sert comme d'un moyen pour arriver &agrave; ses fins. Le simulacre est l'&eacute;talon de l'&eacute;v&eacute;nement, et il peut seul en prendre la mesure.</P>

<P>De plus, quand les &eacute;vacu&eacute;s sont finalement transport&eacute;s &agrave; Iron City, o&ugrave; la famille Gladney passera au moins neuf jours, avec 40 autres familles dans un studio de karat&eacute; abandonn&eacute;, la grogne commence &agrave; s'installer. Il n'y a presque rien de l'&eacute;v&eacute;nement toxique &agrave; la t&eacute;l&eacute;vision. C'est comme s'il n'avait jamais exist&eacute;: pas une image, pas une seule &eacute;quipe vid&eacute;o d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;e sur les lieux. Les peurs et les sacrifices de ces familles ne veulent rien dire. Leur exp&eacute;rience est compl&egrave;tement d&eacute;valu&eacute;e, neutralis&eacute;e, disqualifi&eacute;e par le silence. L'&eacute;v&eacute;nement ou le r&eacute;el n'existent, dans ce r&eacute;gime vid&eacute;otique, que s'ils sont mis en ondes, qu'en tant qu'ils participent &agrave; une transmission. Si un discours ne les a pas saisis, leur valeur est nulle et ils perdent toute existence. C'est la ran&ccedil;on de la vid&eacute;osph&egrave;re. </P>

<P>C'est exactement la m&ecirc;me chose qui se passe avec un accident d'avion &eacute;vit&eacute; de justesse. Faute de m&eacute;dias, l'exp&eacute;rience perd toute signification. Jack Gladney, qui va chercher sa fille &agrave; l'a&eacute;roport d'Iron City, assiste &agrave; l'arriv&eacute;e d'un groupe de passagers qui sont dans un &eacute;tat d'excitation avanc&eacute;. Il semble qu'ils aient tout juste &eacute;vit&eacute; l'&eacute;crasement. Leur avion avait perdu ses trois moteurs en plein vol, avait commenc&eacute; &agrave; chuter et ce n'est qu'au dernier instant que la situation s'&eacute;tait r&eacute;tablie. Au d&eacute;but de la chute, &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; la cohue: les passagers et les membres de l'&eacute;quipage paniquaient, les repas, les accessoires et tous les objets personnels s'&eacute;taient retrouv&eacute;s sens dessus dessous dans les all&eacute;es. &Agrave; un moment <PAGES>/pp. 19-20/</PAGES> donn&eacute;, pourtant, le calme fut r&eacute;tabli. Des membres de l'&eacute;quipage d&eacute;cid&egrave;rent de faire mine que ce n'&eacute;tait pas un &eacute;crasement, "a plane crash", qu'ils allaient subir, mais un atterrissage forc&eacute;, "a plane crash landing". L'ajout de ce seul mot fit toute la diff&eacute;rence. Les voyageurs se calm&egrave;rent et commenc&egrave;rent &agrave; se pr&eacute;parer pour l'atterrissage. Comme si l'addition d'un simple mot avait suffi pour changer la r&eacute;alit&eacute;, en modifier le cours. Par la suite, quand la fille de Gladney rejoint enfin son p&egrave;re, elle commente ces &eacute;v&eacute;nements. Surprise de l'absence de m&eacute;dia &agrave; l'a&eacute;roport, elle apprend qu'il n'y a pas de poste de t&eacute;l&eacute;vision dans les parages. Elle ne peut alors s'emp&ecirc;cher de conclure, laconiquement, qu'ils ont v&eacute;cu tout cela pour rien (89-92). Encore une fois, non seulement les mots changent-ils la r&eacute;alit&eacute; &mdash; une le&ccedil;on que Benjamin Lee Worf avait d&eacute;j&agrave; apprise &mdash; mais les &eacute;v&eacute;nements eux-m&ecirc;mes n'ont de valeur, et par suite d'existence, que s'ils sont diffus&eacute;s. </P>


</CHAPTER>

<CHAPTER>
<TITLE><EMPH TYPE="2">Cellar door</EMPH> ou lire &agrave; travers le bruit</TITLE>

<P>Si le roman repr&eacute;sente la m&eacute;diatisation sous toutes ses coutures et sutures, s'il l'inscrit comme modalit&eacute; fondamentale de cet univers, il tente aussi d'en reproduire les effets en initiant une situation de lecture qui se d&eacute;roulerait sur ce mode un peu particulier configur&eacute; comme une relation vid&eacute;osph&eacute;rique. &Agrave; la lecture aussi, le regard semble &ecirc;tre une modalit&eacute; de l'&eacute;coute. </P>

<P>La fragmentation du texte en chapitres courts et sans liens apparents, l'absence d'une intrigue forte, totalisante, remplac&eacute;e en fait par une logique de l'anecdotique, l'importance des dialogues, souvent sans queue ni t&ecirc;te, d'un quotidien fait de discontinuit&eacute;s, de contradictions et de ratures, l'investissement de lieux publics tels que le centre d'achat, le supermarch&eacute;, l'a&eacute;roport, la voiture, avec leur tonalit&eacute; et ambiance, tout comme la reprise de clich&eacute;s publicitaires font en sorte qu'ils reproduisent, &agrave; m&ecirc;me le roman, la forme et le style des m&eacute;dias. Certains dialogues sont faits, par exemple, d'une incessante d&eacute;rive des th&egrave;mes, d'une succession d'informations discr&eacute;dit&eacute;es au fur et &agrave; mesure qu'elles apparaissent. Une conversation particuli&egrave;rement tumultueuse survient <PAGES>/pp. 20-21/</PAGES> en auto, lorsque toute la famille est en route vers un des centres d'achat de la r&eacute;gion. Le sujet initial est le Dylar et la d&eacute;rive qui s'ensuit, un mod&egrave;le du genre: </P>

<P><BQ><P>"What do you know about Dylar?"</P>
<P>"Is that the black girl who's staying with the Stovers?"</P>
<P>"That's Dakar", Steffie said.</P>
<P> "Dakar isn't her name, it's where she's from", Denise said. "It's a country on the ivory coast of Africa".  </P>
<P> "The capital is Lagos", Babette said. "I know that because of a surfer movie I saw once where they travel all over the world". </P>
<P> "The Perfect Wave", Heinrich said. "I saw it on TV". </P>
<P> "But what's the girl's name?" Steffie said.  </P>
<P> "I don't know", Babette said, "but the movie wasn't called The Perfect Wave. The perfect wave is what they were looking for". </P>
<P> [...] </P>
<P> "If she's an African", Steffie said, "I wonder if she ever rode a camel". </P>
<P> "Try an Audi Turbo".  </P>
<P> "Try a Toyota Supra".  </P>
<P>"What is it camels store in their humps?" Babette said. "Food or water? I could never get that straight". (80-1)</P></BQ></P>

<P>Et cela continue ainsi pendant un certain temps, la discussion rejoignant le P&eacute;rou et les lamas, la population de la Bolivie, etc. &Agrave; la lecture, l'&eacute;change se pr&eacute;sente comme un collier de phrases qui se sont agglutin&eacute;es au hasard des associations, des ressemblances, des kilom&egrave;tres franchis sur l'autoroute. Il n'y a pas de principe de coop&eacute;ration ni de pertinence qui vaille. C'est le r&egrave;gne de l'anecdotique. Chacun y va de sa suggestion et les cadres de r&eacute;f&eacute;rence ne se recoupent pas. Progresser d'une parole &agrave; l'autre, c'est subir une sorte de bruit, une interf&eacute;rence qui camoufle le murmure de la question initiale, jamais r&eacute;pondue. On n'apprend rien sinon, &agrave; un second degr&eacute;, qu'on n'a rien &agrave; y apprendre. Il n'y a pas de sens ni de direction: l'autoroute ne m&egrave;ne nulle part, l&agrave; o&ugrave; se rend justement l'&eacute;change. Et la le&ccedil;on vaut pour tous: "The family is the <PAGES>/pp. 21-22/</PAGES> craddle of the world's misinformation. There must be something in family life that generates factual error. Overcloseness, the noise and heat of being" (81). La famille est source d'entropie, d'une perte d'information; et c'est ce qui nous est transmis, la perte, le glissement, des donn&eacute;es dont nous ne pouvons garantir la v&eacute;rit&eacute;, mais qui s'imposent du fait qu'elles sont les seules pr&eacute;sentes. Une lecture en forme de long d&eacute;rapage le long de l'autoroute de la d&eacute;sinformation.<NOTEREF RID="note18">18</NOTEREF><NOTE ID="note18"><NO>18</NO><P>Noel King, qui analyse le m&ecirc;me passage, d&eacute;crit bien cette syst&eacute;matique de l'erreur: "The comic device consists in producing a series of statements which are "correct" to the extent that they identify "error" in a previous statement or assertion but which at the same time, in that very act of correction, introduce a further factor of error, presenting different kinds of error, thereby effecting an exponential multiplication of misinformation." ("Reading <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>" 73)</P>
</NOTE></P>

<P>De la m&ecirc;me fa&ccedil;on, les principales sources de savoir du roman sont les &eacute;missions de radio, de t&eacute;l&eacute;vision, les tablo&iuml;ds, comme le <EMPH TYPE="2">National Inquirer</EMPH> ou <EMPH TYPE="2">Examiner</EMPH>, le <EMPH TYPE="2">Star</EMPH>, le <EMPH TYPE="2">World</EMPH> ou le <EMPH TYPE="2">Globe</EMPH>. La vie apr&egrave;s la mort, la pr&eacute;sence des extra-terrestres, les complots de toutes sortes, dont l'assassinat d'Elvis, de Marilyn Monroe et de Howard Hughes, tu&eacute;s pour avoir os&eacute; convoiter le Saint Suaire de Turin et ses soi-disant pouvoirs r&eacute;g&eacute;n&eacute;rateurs; ces fabrications sont accr&eacute;dit&eacute;es et accept&eacute;es au m&ecirc;me titre que le reste. Et pour cause: les tablo&iuml;ds sont la preuve que la vid&eacute;osph&egrave;re est sa propre r&eacute;alit&eacute;, qu'elle n'a pas besoin du r&eacute;el pour diffuser de l'information, pour communiquer. Notre rapport aux &eacute;tudes hitl&eacute;riennes de Gladney est aussi celui qu'un abonn&eacute; &agrave; <EMPH TYPE="2">La s&eacute;lection du Reader's Digest</EMPH> conna&icirc;t bien: une relation superficielle, se limitant &agrave; l'anecdotique, &agrave; ce qui est mondain dans le scientifique. Nous restons &agrave; la surface des choses, sachant qui fait quoi, mais sans savoir au juste comment et ce que cela veut dire. Rien n'est justifi&eacute;, cela est trop lent de toute fa&ccedil;on pour les m&eacute;dias; c'est la r&eacute;p&eacute;tition qui sert de preuve, et la diversit&eacute; est le gage le plus &eacute;loquent de la qualit&eacute; de l'information. </P>
<P><PAGES>/pp. 22-23/</PAGES></P>
<P> <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> est un roman bruyant et c'est en cela qu'il reproduit efficacement la vid&eacute;osph&egrave;re. Bruyant non seulement &agrave; cause des voix des protagonistes, mais de par l'environnement m&eacute;diatique et les &eacute;clats de sa surproduction sonore. Le texte est ponctu&eacute; de messages divers, de slogans et de publicit&eacute;s, de noms de produits dont l'apparition est impromptue: entre deux paragraphes, au d&eacute;tour d'un dialogue, comme par enchantement. La source n'est presque jamais connue, les mots semblent surgir sans attaches, loin de toute &eacute;nonciation, comme des fant&ocirc;mes de phrases, hantant le texte de la m&ecirc;me fa&ccedil;on que les publicit&eacute;s ponctuent nos vies: </P>

<P><BQ><P>The streets were empty. Along Elm all the stores were dark, the two banks were dimly lit, the neon spectacles in the window of the optical shop cast a gimmicky light on the sidewalk. </P>
<P>Dacron, Orlon, Lycra Spandex. </P>
<P>"I know I forget things", she said, "but I didn't know it was so obvious". </P>
<P>"It isn't". (52)</P></BQ></P>

<P><BQ><P>It was here that we met up with the group from the Kung Fu Palace. Tooting horns, waving children. Like wagon trains converging on the Santa Fe Trail. The cloud still hung in the rearview mirror.</P>
<P>Krylon, Rust-Oleum, Red Devil.</P>
<P>We reached Iron City at dawn. There were checkpoints at all the road exists. (159)</P></BQ></P>

<P>Dans les deux cas, l'apparition de ces noms de produits, dans des phrases sans verbe, sans d&eacute;ictique, n'est nullement motiv&eacute;e. Elle est pure irruption, comme si le texte avait happ&eacute;, par m&eacute;garde, des sons pr&eacute;sents dans l'environnement, ces images acoustiques &eacute;tant le signe d'une prise directe de la narration sur ce monde. Ces phrases, pourtant, ne perturbent pas le r&eacute;cit, les personnages ne semblent m&ecirc;me pas s'en rendre compte. Elles apparaissent et disparaissent sans que personne ne bronche, sauf le lecteur qui doit les assimiler ou, &agrave; d&eacute;faut, s'en accommoder. Il devra r&eacute;p&eacute;ter l'exercice assez souvent, le texte r&eacute;sonnant r&eacute;guli&egrave;rement de ces &eacute;num&eacute;rations de <PAGES>/pp. 23-24/</PAGES> produits qui se suivent comme des formules sacr&eacute;es: "Kleenex Softique. Kleenex Softique" (39), "Mastercard, Visa, American Express" (100), "Toyota Celica" (155), "Dristan Ultra, Dristan Ultra" (167), "Clorets, Velamints, Freedent" (229), "Panasonic" (241), "Tegrin, Denorex, Selsun Blue" (289), "Random Access Memory, Acquired Immune Deficiency Syndrome, Mutual Assured Destruction" (303), etc.. Comme l'explique Murray, il y a dans ces mots, ces slogans, ces publicit&eacute;s, une masse inou&iuml;e d'informations. Mais, il faut regarder au-del&agrave; des messages grossi&egrave;rement cod&eacute;s et des r&eacute;p&eacute;titions enfantines, au-del&agrave; de notre irritation, lassitude ou d&eacute;go&ucirc;t et prendre ces lexies comme des mantra: "Coke is it. Coke is it" (51). Ces mots qui flottent dans le texte forment un chant, destin&eacute; &agrave; nous faire passer &agrave; un autre niveau de conscience, une sorte de mysticisme informatique et vid&eacute;osph&eacute;rique.<NOTEREF RID="note19">19</NOTEREF><NOTE ID="note19"><NO>19</NO><P>DeLillo, dans une entrevue plus r&eacute;cente s'expliquait sur son utilisation des noms de produits: "There's something nearly mystical about certain words and phrases that float through our lives. It's computer mysticism. Words that are computer generated to be used on products that might be sold anywhere from Japan to Denmark&mdash;words devised to be pronounceable in a hundred languages. And when you detach one of these words from the product it was designed to serve, the word acquires a chantlike quality. Years ago somebody decided&mdash;I don't know how this conclusion was reached&mdash;that the most beautiful phrase in the English language was cellar door. If you concentrate on the sound, if you disassociate the words from the object they denote, and if you say the words over and over, they become a sort of higher Esperanto. This is how Toyota Celica began its life. It was pure chant at the beginning. Then they had to find an object to accommodate the words." ("Interview. The Art of Fiction CXXXV," <EMPH TYPE="2">The Paris Review</EMPH> 128 (automne 1993): 291.</P>
</NOTE>
 Le choix d'une g&eacute;n&eacute;ration.</P>

<P>La plupart du temps, les &eacute;nonc&eacute;s apparaissent comme de pures &eacute;manations de l'environnement. Ils sont l&agrave;, comme les murmures de la machine, ces bruits qui nous accompagnent et dont nous apprenons vite &agrave; ne plus nous soucier. Quelquefois cependant, la source de ce chant est connue: ici la t&eacute;l&eacute;vision, la radio, les haut-parleurs d'un centre d'achat, l&agrave; une femme qui marche dans la rue et qui &eacute;num&egrave;re: "A decongestant, an antihistamine, a cough <PAGES>/pp. 24-25/</PAGES> suppressant, a pain reliever" (262). Il y a constamment un poste de t&eacute;l&eacute; ou de radio qui clame et qui dit, qui transmet son savoir incontournable, comme dans une toile hyper-r&eacute;aliste:</P>

<P><BQ><P>The TV said: "And other trends that could dramatically impact your portfolio". (61)</P></BQ></P>

<P><BQ><P>The radio said: "It's the rainbow hologram that gives this credit card a marketing intrigue". (122)</P></BQ></P>

<P><BQ><P>The voice at the end of the bed said: "Meanwhile here is a quick and attractive lemon garnish suitable for any seafood". (178)</P></BQ></P>

<P>Le texte semble n'avoir capt&eacute; et gard&eacute; que des fragments de messages, comme s'il s'agissait l&agrave; du r&eacute;sultat d'une &eacute;coute distraite qui, attir&eacute;e par une sonorit&eacute; particuli&egrave;re, aurait saisi quelques mots, une phrase, une parcelle de savoir. L'information est tout aussi inutile qu'inutilisable, pourtant on en reconna&icirc;t vite la provenance, l'attache, le produit: publicit&eacute; pour des fonds mutuels ou pour une compagnie de cartes de cr&eacute;dit, segment d'une &eacute;mission d'informations m&eacute;nag&egrave;res. Ces messages tronqu&eacute;s ne veulent rien dire (de pr&eacute;cis), mais leur pr&eacute;sence parle et elle nous rappelle o&ugrave; nous sommes. Le roman nous force &agrave; &eacute;couter ces slogans, &agrave; les reconna&icirc;tre, &agrave; les retrouver l&agrave; o&ugrave; on ne les attendait plus, l&agrave; o&ugrave; on pouvait m&ecirc;me s'en croire &agrave; l'abri. Il nous renvoie &agrave; nous-m&ecirc;me. Il ne se lit pas, il s'inhale, comme l'air ambiant.<NOTEREF RID="note20">20</NOTEREF><NOTE ID="note20"><NO>20</NO><P>A ce sujet, justement, Franck Lentricchia signalait, dans son introduction aux <EMPH TYPE="2">New Essays on </EMPH>White Noise, qu'un de ses &eacute;tudiants lui a dit qu'il n'avait pas lu le texte, ce serait trop simple, qu'il l'avait plut&ocirc;t inhal&eacute; (p.7).

</NOTE></P>

<P>&Agrave; l'instar des productions am&eacute;ricaines r&eacute;centes de litt&eacute;rature populaire o&ugrave; de la publicit&eacute; est ins&eacute;r&eacute;e au milieu du texte, mais en poussant la logique encore plus loin car plus rien ne s&eacute;pare le texte du roman de celui de la publicit&eacute;, <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> nous am&egrave;ne &agrave; moduler notre lecture comme si elle n'&eacute;tait rien d'autre qu'une <PAGES>/pp. 25-26/</PAGES> forme d&eacute;riv&eacute;e de la vid&eacute;osph&egrave;re, participant du m&ecirc;me r&eacute;gime m&eacute;diatique. Sa lecture n'oppose plus un mode de transmission &agrave; un autre, une m&eacute;diasph&egrave;re &agrave; une autre; mais, par le jeu des vases communiquants, elle r&eacute;ussit &agrave; &eacute;tablir un pont entre les deux en reproduisant les mani&egrave;res, le style, l'exp&eacute;rience de l'une dans l'autre. </P>

<P>Lire <EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH>, c'est se retrouver comme dans le monde, au lieu de s'en isoler, c'est retrouver le m&ecirc;me, &agrave; son tour reproduit: les m&ecirc;mes tensions, les m&ecirc;mes ins&eacute;curit&eacute;s. Pas &eacute;tonnant que la critique postmoderne, qui s'est empar&eacute;e du livre, y ait trouv&eacute; &eacute;cho &agrave; ses principales pr&eacute;occupations. Il y a entre le livre et la vie une correspondance qui favorise l'amalgame des deux dans une sph&egrave;re o&ugrave; les proc&eacute;d&eacute;s et les r&eacute;gularit&eacute;s autorisent les lecteurs avertis &agrave; y ressentir les effets escompt&eacute;s. La convergence interpr&eacute;tative not&eacute;e repose sur un consensus, le partage d'un savoir, dont les diverses traductions &mdash; narratives, critiques, th&eacute;oriques &mdash; assurent la diffusion et l'implantation. On s'entend donc sur le fait qu'il n'y a plus rien &agrave; entendre, que le bruit s'est r&eacute;pandu partout, nous emp&ecirc;chant de comprendre ce qui pourrait &ecirc;tre dit, ce qui subsistera peut-&ecirc;tre quand l'Histoire reprendra son cours en s'engageant dans une nouvelle p&eacute;riode, une autre conception du monde et de ses rapports sociaux, &eacute;conomiques et politiques. On s'entend sur la fa&ccedil;on de repr&eacute;senter nos vies, de les mettre en r&eacute;cit et d'en faire des intrigues, de les rendre vraisemblables, malgr&eacute; leurs nombreuses incoh&eacute;rences, et de les interpr&eacute;ter. On s'entend aussi sur la fa&ccedil;on dont les m&eacute;dias ont r&eacute;ussi &agrave; s'immiscer dans nos vies, dans nos activit&eacute;s les plus intimes, telle la lecture. </P>

<P><EMPH TYPE="2">White Noise</EMPH> dit: "Soyez &agrave; l'&eacute;coute du Dylar"; et c'est bien la possibilit&eacute; d'en reconna&icirc;tre la m&eacute;lodie qui nous effraie le plus. </P>


<P><PAGES>/p. 26/</PAGES></P>
</CHAPTER>
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