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<ARTICLE>
<FRONT>

<FIGGRP><TITLE>Logo</TITLE><FIG NAME="surfaces"></FIGGRP>



<TITLEGRP>

<TITLE>L'espionnage de papier: r&eacute;v&eacute;lation & repr&eacute;sentation de connaissances</TITLE>
</TITLEGRP>

<AUTHGRP>
<AUTHOR>
<FNAME>Paul</FNAME>
<SURNAME>Bleton</SURNAME>
<AFF>
<ORGNAME>T&eacute;l&eacute;-universit&eacute; (Montr&eacute;al) & creliq</ORGNAME>
</AFF>
</AUTHOR>
</AUTHGRP>

<DATE>Surfaces Vol.IV.202 (v.1.0F - 31/12/1994)</DATE>

<PUBFRONT>
<CPYRT>
<CPYRTNME>
<ORGNAME>Tout texte reste la propri&eacute;t&eacute; de son auteur.  N&eacute;anmoins, SURFACES demande d'&ecirc;tre cit&eacute;e &agrave; l'occasion de toute autre publication du texte en question.
</ORGNAME>
</CPYRTNME>
</CPYRT>

<ISSN>1188-2492</ISSN>

</PUBFRONT>




<ABSTRACT>
<TITLE>R&Eacute;SUM&Eacute;</TITLE>

<P>En traitant la figure de l'Espion comme une embl&egrave;me de la rencontre entre la guerre froide &mdash; guerre <EMPH TYPE="2">secr&egrave;te</EMPH> s'il en fut &mdash; et la litt&eacute;rature de grande diffusion, l'auteur &eacute;labore sa conception des liens entre la litt&eacute;rature, le savoir (scientifique) et la guerre froide.</P>
</ABSTRACT>




<ABSTRACT>
<TITLE>ABSTRACT</TITLE>

<P>The connections between literature, (scientific) knowledge and the Cold War are examined through a consideration of the Spy as an emblem of the encounter between the Cold War &mdash; a truly <EMPH TYPE="2">secret</EMPH> war &mdash; and popular literature.</P>
</ABSTRACT>
</FRONT>


<BODY>
<CHAPTER>
<TITLE>Guerre froide, litt&eacute;rature de grande diffusion, espionnage et savoir</TITLE>

<P>Trois termes cadrent le th&egrave;me sur lequel nous sommes invit&eacute;s aujourd'hui &agrave; parler: litt&eacute;rature, savoir (scientifique) et guerre froide. Je me les approprierai en les traduisant ainsi.</P>

<P>Premi&egrave;re &eacute;tape: l'Espion. Il serait embl&eacute;matique de la rencontre de la guerre froide et de la litt&eacute;rature de grande diffusion: la guerre froide comme figure historique et discursive (plus que comme stricte p&eacute;riodisation) et la litt&eacute;rature de grande diffusion comme croisement du r&eacute;cit et de la culture m&eacute;diatique. Comme embl&egrave;me, il est multiplement arbor&eacute; dans la culture m&eacute;diatique: 007 et ses «paralitt&eacute;raires», les best-sellers de Le Carr&eacute; ou Ludlum, les films marqu&eacute;s par les &oelig;uvres cod&eacute;es d'Alfred Hitchcock, les s&eacute;ries t&eacute;l&eacute;vis&eacute;es consacr&eacute;es enti&egrave;rement ou occasionnellement &agrave; l'espionnage, voire les jeux de soci&eacute;t&eacute; et les jeux vid&eacute;os<NOTEREF RID="note1">1</NOTEREF><NOTE ID="note1"><NO>1</NO><P>Comme le r&eacute;cent «James Bond jr.» sur le syst&egrave;me Nintendo.</P></NOTE>. On le retrouve aussi comme figure de l'espiomanie mcCarthyste, de la taupe britannique, et dans le pr&eacute;tendu entourage kag&eacute;biste de de Gaule... Enfin, l'Espion est couronn&eacute;, glorifi&eacute;, avec l'aboutissement de la doctrine du <EMPH TYPE="2">containment</EMPH>, dans la figure des espions-chefs d'&Eacute;tat: Andropov, Bush. D&eacute;cid&eacute;ment, l'espionnage est devenu une composante re&ccedil;ue de notre conception des relations internationales.</P>

<P>Seconde &eacute;tape: comment en retour un tel personnage embl&eacute;matique permettrait-il de poser de fa&ccedil;on singuli&egrave;re la question de la relation litt&eacute;rature/savoir? Toute traduction appropriante est bien s&ucirc;r r&eacute;ductrice. Pour demeurer froide, la guerre entre les deux blocs devait &ecirc;tre men&eacute;e par guerres interpos&eacute;es, dans des th&eacute;&acirc;tres lointains d'op&eacute;rations: c'est ce que «guerre froide en SF» aurait th&eacute;matis&eacute;, en &eacute;loignant davantage ces th&eacute;&acirc;tres d'op&eacute;rations. L'espionnage met toutefois en lumi&egrave;re un trait s&eacute;mantique plus central &agrave; la guerre froide &mdash; l'oxymoron qui fonde sa figure historico-discursive: pour rester froide, il fallait que cette guerre soit men&eacute;e secr&egrave;tement, par militaires-sans-uniformes interpos&eacute;s.     <PAGES>/pp. 5-6/</PAGES></P>
<P>Le choix du personnage de l'Espion et de l'univers du <EMPH TYPE="2">spionspiel</EMPH>, plac&eacute;s au point de jonction du savoir et de la guerre froide, produit un premier effet: la mise en perspective des belles-lettres. J'entends <EMPH TYPE="2">litt&eacute;rature</EMPH>, dans le titre de ce colloque, comme <EMPH TYPE="2">discours prenant l'espionnage pour objet</EMPH>.<NOTEREF RID="note2">2</NOTEREF><NOTE ID="note2"><NO>2</NO><P>L'espionnage avait &eacute;t&eacute; remarqu&eacute; comme genre chez les critiques anglo-saxons, sans doute gr&acirc;ce aux &oelig;uvres de Conrad et Buchan. Voir surtout James Corbett, «The art of writing thrillers», <EMPH TYPE="2">Contemporary Review</EMPH> 182, 1952; Richard Usborne, <EMPH TYPE="2">Clubland Heroes: A Nostalgic Study of Some Recurrent Characters in the Romantic Fiction of Dornford Yates, John Buchan and Sapper</EMPH>, (Londres: Barrie & Jenkins, 1953) et Curtis Carroll Davis, «Speak to me softly: the permanent fascination of the spy story», <EMPH TYPE="2">Columbia University Forum </EMPH>4, (printemps 1961).</P>

<P>De nombreuses &eacute;tudes ont &eacute;t&eacute; consacr&eacute;es &agrave; Conrad et Buchan, notamment: Archibald Hanna, <EMPH TYPE="2">John Buchan 1875-1940: A Bibliography </EMPH>(Hamden (CT): Shoestring Press, 1953); Robert Standish, <EMPH TYPE="2">The Prince of Storytellers</EMPH> (Londres: Peter Davies, 1957); Michael Harrisson, <EMPH TYPE="2">Peter Cheyney, Prince of Hokum</EMPH> (London: Neville Spearman, 1954); A. G. H. Backrash, «Joseph Conrad's western eye», <EMPH TYPE="2">Neophilologus</EMPH> 37 (juillet 1953), part 1 & 37 (octobre 1953) part 2 et Harold Edmund Davis, «Conrad's revisions of The Secret Agent: A study in literary impressionism», <EMPH TYPE="2">Modern Language Quarterly </EMPH>19 (septembre 1958).</P>
<P>L'anthologie de Graham & Hugh Greene, <EMPH TYPE="2">The Spy's Bedside Book</EMPH> (Londres: Rupert Hart Davis, 1957) devait permettre de prendre conscience de la longue histoire du genre. (Elle devait &ecirc;tre publi&eacute;e en fran&ccedil;ais sous le titre du <EMPH TYPE="2">Manuel du parfait petit espion</EMPH> (Paris: Laffont, 1958)).</P>

<P>La parution d'<EMPH TYPE="2">Il Caso Bond</EMPH>, d'O. Del Buono & U. Eco (&eacute;ds) (Milan: Casa E. Valentino Bompiani, 1965) devait faire prendre conscience de l'importance de cet embl&egrave;me dans la culture m&eacute;diatique (<EMPH TYPE="2">The Bond Affair</EMPH>, (London: MacDonald, 1966)). En fran&ccedil;ais, le roman d'espionnage reste ignor&eacute; de la critique jusqu'&agrave; J. Raabe & F. Lacassin, <EMPH TYPE="2">Biblioth&egrave;que id&eacute;ale des litt&eacute;rature d'&eacute;vasion</EMPH>, (&Eacute;d. universitaires, 1969) et au n&deg; 43 du <EMPH TYPE="2">Magazine litt&eacute;raire</EMPH> en (1970); au Qu&eacute;bec, jusqu'au <EMPH TYPE="2">Ph&eacute;nom&egrave;ne ixe-13 </EMPH> collectif de D. Saint-Jacques, V. Nadeau & M. Ren&eacute;, G. Bouchard, L. Milot, C.-M. Gagnon) (Qu&eacute;bec: Presses de l'Universit&eacute; Laval, «Vie des lettres qu&eacute;b&eacute;coises», 1984).</P>
</NOTE>
</P>
<P><PAGES>/pp. 6-7/</PAGES> </P>
<P>Ainsi cadr&eacute;es par l'embl&eacute;matisation du personnage de l'espion, on peut se demander quelles configurations la litt&eacute;rature et le savoir ont pu prendre pendant la guerre froide?</P>

<P>Consid&eacute;rons la <EMPH TYPE="2">fabula</EMPH> pr&eacute;fabriqu&eacute;e que voici. Pour son pays, <EMPH TYPE="2">Q</EMPH> a invent&eacute; une nouvelle arme. En secret, il parle de ses travaux &agrave; <EMPH TYPE="2">P</EMPH>. Leur conversation est toutefois surprise par <EMPH TYPE="2">D</EMPH>, faux domestique (faux laborantin, faux contre-espion...), mais v&eacute;ritable espion au service d'une puissance contre laquelle l'invention devait justement &ecirc;tre tourn&eacute;e. Intrigue typique qui incarne une sorte de structure &eacute;l&eacute;mentaire, &agrave; quatre relais, du secret: <EMPH TYPE="2">d&eacute;tenteur, d&eacute;positaire, exclu</EMPH> et <EMPH TYPE="2">intrus</EMPH>.<NOTEREF RID="note3">3</NOTEREF><NOTE ID="note3"><NO>3</NO><P>Cf A. Zempl&eacute;ni (1976).</P></NOTE> En plus de lui assigner cette place structurale, l'encyclop&eacute;die commune attribue &agrave; l'activit&eacute; de l'espion-intrus une base ph&eacute;nom&eacute;nologique, une sc&egrave;ne casuelle qui tient dans son &eacute;tymologie: un <EMPH TYPE="2">Agent</EMPH>, dissimulant le fait qu'il <EMPH TYPE="2">&eacute;pie</EMPH> sa <EMPH TYPE="2">Victime</EMPH>, cr&eacute;e entre eux une relation non-r&eacute;ciproque. L'encyclop&eacute;die intertextuelle d'un lecteur s&eacute;riel pr&eacute;voirait m&ecirc;me des complexifications &agrave; la base sc&eacute;nographique et &agrave; la structure &eacute;l&eacute;mentaire du secret: pour la premi&egrave;re, exposer ce regard invisible et malveillant, <EMPH TYPE="2">exposer</EMPH> dans le double sens de <EMPH TYPE="2">rendre visible</EMPH> et de <EMPH TYPE="2">d&eacute;noncer</EMPH>, telle serait la t&acirc;che compl&eacute;mentaire et r&eacute;ciproque du contre-espionnage; pour la seconde, d&eacute;fendre ou attaquer le secret, ce qui peut incomber &agrave; l'agent du bon camp comme &agrave; celui d'en-face, &agrave; un professionnel ou &agrave; un amateur. La structure &eacute;l&eacute;mentaire peut se compliquer par it&eacute;ration ou par la perversion des composantes, commander la totalit&eacute; de l'intrigue ou se r&eacute;duire &agrave; un seul motif.</P>

<P>Dans tous les cas, la place du savoir semble pr&eacute;d&eacute;termin&eacute;e, moins comme information que comme contenu du secret. Dans l'espionnage paralitt&eacute;raire, sciences et technologies prennent le plus souvent une forme conventionnelle, fortement filtr&eacute;e par la d&eacute;finition l&eacute;gale de l'espionnage et par l'encyclop&eacute;die techno-scientifique anticip&eacute;e du lecteur. Ainsi, pour &ecirc;tre compris du lecteur, le «secret de fabrication» sera moins souvent expliqu&eacute; que d&eacute;sign&eacute; comme secret de la d&eacute;fense nationale. Avant m&ecirc;me que le vocable <PAGES>/pp. 7-8/</PAGES> <EMPH TYPE="2">roman d'espionnage</EMPH> n'existe, s'est mis en place le <EMPH TYPE="2">topos</EMPH> de l'arme terrifiante dans les romans patriotiques du d&eacute;but du si&egrave;cle. L'espion a donc &eacute;t&eacute; accoupl&eacute; depuis longtemps avec le savant dangereux ou le savant en danger, autres embl&egrave;mes de la modernit&eacute;.</P>

<P>Ceci dit, le savoir techno-scientifique n'occupe pas moins deux autres places distinctes et conventionnelles: les petits jeux et le Grand Jeu. Les <EMPH TYPE="2">petits jeux</EMPH>, ce sont les ruses des espions, les trucs du m&eacute;tier de l'&eacute;poque artisanale et les gadgets jamesbondiens... Occuper la place de l'intrus dissimul&eacute; requiert en effet une ma&icirc;trise des savoirs techniques sp&eacute;cialis&eacute;s et des connaissances ordinaires appropri&eacute;es. Le r&eacute;cit doit les montrer comme savoirs compl&eacute;mentaires de l'effraction et du leurre. Le <EMPH TYPE="2">Grand Jeu</EMPH>, c'est un discours d'accompagnement fourni &agrave; la repr&eacute;sentation par la narration.</P>

<P>D&eacute;j&agrave; &agrave; ce niveau commun de l'horizon d'attente<NOTEREF RID="note4">4</NOTEREF><NOTE ID="note4"><NO>4</NO><P>Ou de la <EMPH TYPE="2">formula</EMPH> &agrave; la Cawelti (1976 et 1987).</P></NOTE>, l'espionnage para&icirc;t &eacute;troitement li&eacute; au savoir, mais tout aussi &eacute;troitement vou&eacute; &agrave; g&eacute;n&eacute;rer la suspicion. Non seulement le caract&egrave;re structurellement &eacute;lusif de la chose m&ecirc;me, secr&egrave;te par d&eacute;finition, contraint-elle &agrave; la m&eacute;diation par un discours interpos&eacute; entre lecteur et l'espionnage &mdash; ce qui revient &agrave; dire que la pratique de l'espionnage ne s'entrevoit qu'&agrave; travers le discours d'accompagnement &mdash;, mais de plus le personnage embl&eacute;matique et la <EMPH TYPE="2">formula</EMPH> sont riches de virtualit&eacute;s narratives et constituent un interpr&eacute;tant fort pour la lecture de textes non-fictionnels: tous les ingr&eacute;dients sont r&eacute;unis pour mystifier le lecteur!</P>


</CHAPTER>

<CHAPTER>
<TITLE>Sc&eacute;nographie du <EMPH TYPE="2">spionspiel</EMPH> pour le grand public</TITLE>

<P>Un scepticisme en quelque sorte nominaliste s'impose. Si l'espionnage est lui-m&ecirc;me l'objet d'un discours de savoir, avant de pouvoir s'entendre sur son concept, il faudrait &eacute;tablir ce que le lectorat et le discours sur l'espionnage entendent par lui.</P>
<P><PAGES>/pp. 8-9/</PAGES></P>
<P></P>
<P>Le r&eacute;cit paralitt&eacute;raire, m&ecirc;me quand il n'est pas lu, fait g&eacute;n&eacute;ralement fonction d'interpr&eacute;tant premier, avec ses composantes oblig&eacute;es (aventure, pouvoir, violence, d&eacute;tection et interpr&eacute;tation, recours &agrave; des maximes comme «qui veut la fin...», «les apparences sont trompeuses»...). &Eacute;troitement imbriqu&eacute;e dans le r&eacute;cit paralitt&eacute;raire, la r&eacute;v&eacute;lation, acte de langage fond&eacute; sur une conception de la v&eacute;rit&eacute; comme <EMPH TYPE="2">aletheia</EMPH> massm&eacute;diatique et du lecteur comme <EMPH TYPE="2">grand public</EMPH>, a engendr&eacute; tout un genre non-fictionnel qui forme la base de l'encyclop&eacute;die disponible &agrave; un lecteur ordinaire.</P>

<P>Acte de langage cardinal, horizon d'attente pr&eacute;alable &agrave; la lecture de tel ou tel livre, cat&eacute;gorie m&eacute;ta-discursive propos&eacute;e par le genre pour se rendre intelligible, la <EMPH TYPE="2">r&eacute;v&eacute;lation</EMPH> est tout d'abord une sc&egrave;ne &eacute;nonciative. Je me propose de la d&eacute;crire &agrave; partir d'un corpus compos&eacute; d'une soixantaine de livres publi&eacute;s en fran&ccedil;ais dans les ann&eacute;es soixante-dix.</P>


</CHAPTER>

<CHAPTER>
<TITLE>R&eacute;v&eacute;ler: Mise en sc&egrave;ne du sujet</TITLE>

<P>Pour Lily Carr&eacute;, ce qui compte c'est d'&ecirc;tre l'&eacute;nonciatrice d'un r&eacute;cit soulignant hyperboliquement son authenticit&eacute;. Ni rou&eacute;e par profession, ni rou&eacute;e par nature: voil&agrave; comment Lily Carr&eacute; voulait para&icirc;tre dans ses m&eacute;moires. Et pour cela, il lui fallait d&eacute;nier autant que possible avoir &eacute;t&eacute; une espionne.</P>

<P>Rien de tel chez Thyraud, Le Roy ou Trepper. L'&eacute;pilogue du <EMPH TYPE="2">Lamia</EMPH> de Thyraud &eacute;nonce quelques conditions de possibilit&eacute; pour que coexistent services de renseignement et d&eacute;mocratie; il ne constitue pas le plaidoyer d'un espion repenti. Le Roy, acquitt&eacute; par un jury, sera moins heureux aupr&egrave;s de ses pairs; par contre, si son biographe a la plume lourdement path&eacute;tique pour &eacute;voquer son exclusion, nulle d&eacute;n&eacute;gation ne s'y glisse. Plus sobre, ce n'est qu'apr&egrave;s sa lib&eacute;ration &mdash; apr&egrave;s plusieurs ann&eacute;es pass&eacute;es dans les ge&ocirc;les staliniennes pour justement avoir dirig&eacute; l'Orchestre rouge (!) &mdash; que Trepper consid&egrave;re achev&eacute;e sa carri&egrave;re d'agent: pas pour renier son pass&eacute;, mais pour renouer avec sa communaut&eacute; culturelle puis pour pr&eacute;server la m&eacute;moire de son r&eacute;seau.       <PAGES>/pp. 9-10/</PAGES></P>
<P>Tous t&eacute;moins, ils ont grenouill&eacute; dans les eaux troubles des SR; puis en sont ressortis, ramenant &agrave; la surface des repr&eacute;sentations p&ecirc;ch&eacute;es dans cet autre monde du silence. La fa&ccedil;on personnelle dont ils qualifient leur ancienne appartenance compte moins que leur statut d'«herm&egrave;s» qui les situe entre le monde de l'espionnage et le grand public. La prise de parole, motif oblig&eacute; des best-sellers des ann&eacute;es soixante-dix, rev&ecirc;tait ici sa signification particuli&egrave;re issue du secret propre &agrave; l'univers de r&eacute;f&eacute;rence, de la dissimulation pr&eacute;alable et du silence dont elle s'arrachait.</P>

<P>C'est d'avoir &eacute;t&eacute; t&eacute;moins que ces auteurs tirent leur autorit&eacute;, de m&ecirc;me que c'est d'avoir &eacute;t&eacute; acteurs qu'ils sont soup&ccedil;onnables, que leurs t&eacute;moignages sont pris dans la contention, dans un r&eacute;seau de paroles contradictoires. Et cette contention s'&eacute;tale &agrave; son tour sous les yeux du grand public pris &agrave; t&eacute;moin alors qu'il est le premier exclu du monde de l'espionnage, &eacute;tant tenu &agrave; distance par le secret d'&Eacute;tat. Contre le «silence actif» de ceux qui auraient pu t&eacute;moigner et qui ne l'ont pas fait, le t&eacute;moignage a valeur pol&eacute;mique; mais contre la m&eacute;connaissance, voire l'indiff&eacute;rence amus&eacute;e ou d&eacute;daigneuse du grand public, le t&eacute;moignage a valeur didactique. Il n'est pas seulement demand&eacute; au grand public saisi de l'affaire de juger de la valeur divertissante de ces m&eacute;moires, mais aussi de leur valeur historiographique, parfois de leur force dans la controverse avec d'autres r&eacute;miniscences inconciliables dont des proc&egrave;s ou des scandales mass-m&eacute;diatis&eacute;s exacerbent spectaculairement le caract&egrave;re contradictoire</P>

<P>D'abord, parler plut&ocirc;t que se taire. Puis convaincre et faire savoir. Le premier argument de la proposition &lt;X r&eacute;v&egrave;le Y &agrave; Z&gt; peut recevoir, outre le recours au <EMPH TYPE="2">t&eacute;moin</EMPH>, une seconde interpr&eacute;tation: l'historiographe &mdash; anciens agents rapportant la geste de leurs camarades ou de leurs subordonn&eacute;s, conservateurs de traditions familiales ou hagiographes, journalistes et commentateurs de l'Histoire imm&eacute;diate...</P>

<P>Ici encore, ce n'est qu'indirectement qu'on peut parler de leur comp&eacute;tence et de leur autorit&eacute; &agrave; r&eacute;v&eacute;ler, puisqu'il ne s'agit pas d'appr&eacute;cier la valeur de v&eacute;rit&eacute; des r&eacute;v&eacute;lations de <PAGES>/pp. 10-11/</PAGES> l'historiographe, mais de rep&eacute;rer dans son discours les strat&eacute;gies de repr&eacute;sentation de sa comp&eacute;tence ou de son autorit&eacute; &agrave; r&eacute;v&eacute;ler.</P>

<P>Le degr&eacute; z&eacute;ro de la mise en sc&egrave;ne de l'autorit&eacute; consisterait &agrave; laisser le lecteur d&eacute;river la v&eacute;rit&eacute; de la r&eacute;v&eacute;lation elle-m&ecirc;me (on voit le cercle vicieux), ou modestement, mais impr&eacute;cis&eacute;ment, &agrave; effacer l'auteur devant les v&eacute;ritables t&eacute;moins.</P>

<P>Deux figures encadrent ce degr&eacute; z&eacute;ro: l'<EMPH TYPE="2">&eacute;rythisme &eacute;nonciatif</EMPH> et le <EMPH TYPE="2">fid&egrave;le rapporteur</EMPH>. Dans la premi&egrave;re, il s'agit de montrer combien le simple fait de prendre la parole peut &ecirc;tre efficace et dangereux pour le silence &eacute;tabli et, partant, dangereux pour qui prend la parole. La pr&eacute;face de V. Marchetti, l'avant-propos du conseiller juridique de l'<EMPH TYPE="2">American Civil Liberty Union</EMPH>, les passages caviard&eacute;s signal&eacute;s par des blancs barr&eacute;s par le mot «censur&eacute;s», quand la censure a &eacute;t&eacute; maintenue par d&eacute;cision de justice, ou signal&eacute;s par une typographie diff&eacute;rente, quand la CIA n'a pas r&eacute;ussi a prouver au tribunal le bien-fond&eacute; de la censure...; autant de traces de la l&eacute;gitimation du t&eacute;moin par les efforts de l'adversaire &agrave; le r&eacute;duire au silence.</P>

<P>L'autorisation du <EMPH TYPE="2">fid&egrave;le rapporteur</EMPH> lui vient de ce qu'il a d'abord &eacute;t&eacute; le d&eacute;positaire du secret que maintenant il r&eacute;v&egrave;le. Sa mise en sc&egrave;ne consiste en un r&eacute;cit des p&eacute;r&eacute;grinations du secret avant la r&eacute;v&eacute;lation au public. Ainsi, la carri&egrave;re de Thyraud s'est jou&eacute;e autour du cr&eacute;dit que le raidissement anti-atlantique de de Gaulle et des directeurs du SDECE l'a amen&eacute; &agrave; accorder aux propos de «Martel», un kag&eacute;biste transfuge. Thyraud insiste non seulement sur le contenu de la r&eacute;v&eacute;lation du transfuge, recouverte encore par le secret d'&Eacute;tat (il existerait un r&eacute;seau sovi&eacute;tique au sein m&ecirc;me du SDECE, «Saphir»), mais aussi sur l'effet produit sur ses destinataires (des agents de l'espionnage et du contre-espionnage fran&ccedil;ais qui prenaient eux aussi le transfuge tr&egrave;s au s&eacute;rieux). Croire ou ne pas croire le transfuge &eacute;tait encore pr&eacute;matur&eacute;. Thyraud attendait que ses coll&egrave;gues fassent enqu&ecirc;te &agrave; partir de cette premi&egrave;re r&eacute;v&eacute;lation. C'est l'absence d'une telle enqu&ecirc;te qui devait &agrave; la fois confirmer pour Thyraud le bien-fond&eacute; de la r&eacute;v&eacute;lation de «Martel» et le d&eacute;cider &agrave; la publiciser.</P>
<P><PAGES>/pp. 11-12/</PAGES> </P>
</CHAPTER>

<CHAPTER>
<TITLE>R&eacute;v&eacute;ler: Mise en sc&egrave;ne de l'objet</TITLE>

<P>Apr&egrave;s l'autorit&eacute; et la cr&eacute;dibilit&eacute; de l'Agent, le second argument de la proposition &lt;X r&eacute;v&egrave;le Y &agrave; Z&gt; est la richesse informative de l'Objet de la r&eacute;v&eacute;lation.</P>

<P>La r&eacute;v&eacute;lation est avant tout une assertion. Elle exprime la croyance du locuteur. Ses mots sont cens&eacute;s s'ajuster au monde et visent &agrave; le dire ad&eacute;quatement. Mais le texte doit en outre souligner qu'il y a d&eacute;voilement d'un pan du monde tenu jusqu'ici secret, afin qu'il ne passe pas inaper&ccedil;u. Il donne le mode d'emploi qui permet au lecteur de comprendre que telle assertion d'apparence anodine est en fait une r&eacute;v&eacute;lation: depuis les jeux du titre et des sous-titres et les annonces proleptiques, jusqu'&agrave; la figure pol&eacute;mique de la <EMPH TYPE="2">r&eacute;v&eacute;lation authentique se substituant &agrave; une pseudo-r&eacute;v&eacute;lation ant&eacute;rieure</EMPH>.<NOTEREF RID="note5">5</NOTEREF><NOTE ID="note5"><NO>5</NO><P>«Le m&ecirc;me R&oelig;der ajoutait qu'&agrave; Berlin, sur les soixante-quatorze condamn&eacute;s, quarante-sept furent ex&eacute;cut&eacute;s. Force est de constater que mes recherches n'ont pas abouti aux m&ecirc;mes r&eacute;sultats» (p. 206) annonce Trepper, renvoyant &agrave; la liste compil&eacute;e par ses soins, d&eacute;taillant le sort des membres de l'Orchestre rouge...</P></NOTE>
</P>

<P>Intratextuelle et polyphonique, cette mise en sc&egrave;ne de la r&eacute;v&eacute;lation qui sp&eacute;cifie l'assertion peut devenir intertextuelle, par <EMPH TYPE="2">confirmation</EMPH>. Celle-ci, r&eacute;trospective, peut &ecirc;tre l'effet des al&eacute;as de la lecture, des connaissances du lecteur ou d'une strat&eacute;gie enti&egrave;rement ma&icirc;tris&eacute;e par l'auteur du texte post&eacute;rieur &mdash; c'est, par exemple, un roman (le sien) que Marchetti, dans la pr&eacute;face &agrave; <EMPH TYPE="2">La Cia et le culte de l'intelligence</EMPH> &eacute;l&egrave;ve au rang d'une r&eacute;v&eacute;lation &agrave; peine d&eacute;guis&eacute;e.</P>

<P>On comprend que dans un forum ouvert au grand public, la valeur de v&eacute;rit&eacute; de l'objet de la r&eacute;v&eacute;lation rel&egrave;ve elle aussi de l'argumentation plus que de la v&eacute;rification.</P>

<P><PAGES>/pp. 12-13/</PAGES> </P>



</CHAPTER>

<CHAPTER>
<TITLE>R&eacute;v&eacute;ler: Mise en sc&egrave;ne de l'adresse</TITLE>

<P>Compar&eacute; aux deux pr&eacute;c&eacute;dents, le dernier argument de &lt;X r&eacute;v&egrave;le Y &agrave; Z&gt; &mdash; le b&eacute;n&eacute;ficiaire ou le destinataire &mdash; semble plus modeste, m&ecirc;me s'il est tout aussi n&eacute;cessaire. Tout autant qu'un objet secret et un sujet inform&eacute;, la r&eacute;v&eacute;lation a en effet besoin d'un b&eacute;n&eacute;ficiaire qui ne soit pas encore dans le secret. Comme pr&eacute;c&eacute;demment, ne sont retenues ici que les repr&eacute;sentations textuelles de celui &agrave; qui s'adresse la r&eacute;v&eacute;lation.</P>

<P>C'est d'abord son <EMPH TYPE="2">ignorance</EMPH> qui le constitue, ignorance telle qu'elle se dessine en creux, sym&eacute;trique &agrave; la cambrure didactique; ignorance qui n'est pas seulement le contraire d'une connaissance. Elle n'est ni informe ni vide. La r&eacute;v&eacute;lation doit se faire contre de fausses croyances et des pr&eacute;jug&eacute;s.</P>

<P>Les fausses croyances sont &eacute;videmment le fait des romans d'espionnage et des vies romanc&eacute;es, fort dommageables pour la r&eacute;putation d'authenticit&eacute; dont voudraient jouir t&eacute;moignages et historiographies: elles maintiennent ind&eacute;cise fronti&egrave;re du r&eacute;el et du fictif, bien traduite par l'amphibologie de l'adjectif «romanesque». Les pr&eacute;jug&eacute;s sont issus d'une conception &eacute;thique de l'espionnage qui en contrarie la connaissance historique ou encyclop&eacute;dique. Si la fronti&egrave;re entre fait et fiction reste souvent ind&eacute;cise, floue, la pr&eacute;vention morale contre l'espionnage n'est plus que r&eacute;siduelle dans ce corpus (contrairement aux textes des ann&eacute;es trente).</P>

<P>L'adresse peut aussi avoir &eacute;t&eacute; induite en erreur par des r&eacute;v&eacute;lations ant&eacute;rieures, suspectes ou controvers&eacute;s. Lorsque la r&eacute;v&eacute;lation est prise dans une controverse, que la conviction du lecteur devient l'enjeu d'une contention entre deux textes ou deux voix dans un &eacute;nonc&eacute; polyphonique, c'est encore le plus souvent &agrave; une repr&eacute;sentation individuelle de l'adresse qu'il est fait recours, alors que la caract&eacute;ristique la plus notable du lectorat r&eacute;el est son grand nombre. Certes, une r&eacute;v&eacute;lation se fait en g&eacute;n&eacute;ral &agrave; un destinataire choisi qui jurera de prot&eacute;ger le secret. Tel n'est pas le cas des r&eacute;v&eacute;lations mises en sc&egrave;ne par notre genre: les livres ne peuvent discriminer leurs lecteurs ni qualitativement, par rapport <PAGES>/pp. 13-14/</PAGES> &agrave; leurs connaissances &eacute;ventuelles du monde de l'espionnage, ni quantitativement. Certains de ces livres ont m&ecirc;me &eacute;t&eacute; des best-sellers. <EMPH TYPE="2">Lamia</EMPH> illustre n&eacute;anmoins la construction du lecteur implicite sous les esp&egrave;ces du grand public. Dans le mode de communication restreint interne au SDECE, le silence et les fins de non-recevoir que lui opposaient ses sup&eacute;rieurs ancraient, chez Thyraud, la conviction que les r&eacute;v&eacute;lations du transfuge russe sur l'existence d'un r&eacute;seau de taupes au sein du SDECE &eacute;taient authentiques. C'est pour sortir de cette impasse que Thyraud change de destinataire, et cette d&eacute;cision communicationnelle est elle-m&ecirc;me repr&eacute;sent&eacute;e dans <EMPH TYPE="2">Lamia</EMPH>, comme est nomm&eacute;e l'adresse de la r&eacute;v&eacute;lation dans le nouveau mode de communication &eacute;largi: le grand public.</P>

<P>Puisqu'on &eacute;voque la repr&eacute;sentation du lecteur (appartenant au grand public), signalons aussi dans les marges du genre, ou dans le flou de la fronti&egrave;re, une strat&eacute;gie originale des romans &agrave; cl&eacute; qui pr&eacute;tendent eux aussi r&eacute;v&eacute;ler, mais sous le masque de la fiction. Ils se proposent deux lecteurs implicites: <EMPH TYPE="2">le lecteur de roman</EMPH>, qui se laisse &eacute;baudir, et <EMPH TYPE="2">le bon entendeur</EMPH>.</P>


</CHAPTER>

<CHAPTER>
<TITLE>R&eacute;v&eacute;ler: mise en sc&egrave;ne de l'acte</TITLE>

<P>Voici donc les mises en sc&egrave;ne possibles, les <EMPH TYPE="2">dramatis personae</EMPH> qui constituent le programme de la r&eacute;v&eacute;lation du discours sur l'espionnage. Il manque encore la description de la fa&ccedil;on dont se repr&eacute;sente la r&eacute;v&eacute;lation, l'acte m&ecirc;me de r&eacute;v&eacute;ler. Cette fois-ci, il ne s'agit plus de la r&eacute;v&eacute;lation faite par un texte, mais du traitement que le texte fait subir &agrave; la r&eacute;v&eacute;lation effectu&eacute;e par un autre texte.</P>

<P>Un premier degr&eacute; serait une r&eacute;v&eacute;lation que le texte pr&eacute;sente comme sienne, alors qu'elle est cit&eacute;e ou qu'elle est explicitement reprise par le texte sans &ecirc;tre qualifi&eacute;e. Ainsi, l'histoire du meurtre du dirigeant de l'Union des populations du Cameroun par un spadassin &agrave; l'&acirc;ge de la retraite racont&eacute;e, par Fournier-Legrand, dans un livre retra&ccedil;ant toute l'histoire du SR fran&ccedil;ais sur trente ans. Il est peu vraisemblable qu'elle ait &eacute;t&eacute; connue de premi&egrave;re main <PAGES>/pp. 14-15/</PAGES>. Le texte provoque d'ailleurs une suspicion d'emprunt<NOTEREF RID="note6">6</NOTEREF><NOTE ID="note6"><NO>6</NO><P>L'affaire eut un certain retentissement en Europe et surtout en Afrique o&ugrave; Moumi&eacute; devenait le martyr de l'UPG « (p. 93).</P></NOTE>, mais aucune source n'est cit&eacute;e. Ici, c'est le principe de validation du document qui manque au texte; et qui lui «manque» non pas au nom d'une &eacute;pist&eacute;mologie, mais en regard des principes de s&eacute;lection documentaire que les auteurs exposent explicitement.</P>

<P>Plus int&eacute;ressant serait le cas paradoxal de cette r&eacute;v&eacute;lation faite par Marks-Marchetti de l'existence du p&eacute;riodique <EMPH TYPE="2">Studies in Intelligence</EMPH>. Trimestriel publi&eacute; par la CIA, traitant de questions d'histoire de l'espionnage ou de questions techniques visant &agrave; l'accroissement de l'encyclop&eacute;die de son savoir-faire et distribu&eacute; au seul personnel de la CIA «et &agrave; quelques autres lecteurs, choisis pour leur appartenance &agrave; d'autres services de renseignements. M&ecirc;me la revue critique de tous les romans d'espionnage doit demeurer ignor&eacute;e du public am&eacute;ricain» (p. 262): voil&agrave; tout ce qu'ils peuvent en dire. La r&eacute;v&eacute;lation <EMPH TYPE="2">a</EMPH> consiste &agrave; dire ici que la r&eacute;v&eacute;lation <EMPH TYPE="2">b </EMPH>est inaccessible.</P>

</CHAPTER>

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<TITLE>Le&ccedil;ons du <EMPH TYPE="2">spionspiel</EMPH></TITLE>

<P>Plus ou moins inform&eacute;e, plus ou moins riche, l'encyclop&eacute;die de l'espionnage pour le grand public est d'une grande homog&eacute;n&eacute;it&eacute;. Elle comprend bien s&ucirc;r des informations, tr&egrave;s nombreuses, tr&egrave;s diverses en nature, mais le discours expert ne se r&eacute;duit pas &agrave; ces informations; il les met en sc&egrave;ne rh&eacute;toriquement. Le savoir s'y actualise par l'interm&eacute;diaire de la structure du secret et de la figure de l'intrus dissimul&eacute;, confirmant ainsi, en les redoublant, l'intuition linguistique commune et le r&eacute;cit paralitt&eacute;raire. Toutefois, plus central que dans le r&eacute;cit paralitt&eacute;raire, l'acte de la r&eacute;v&eacute;lation sur lequel se fonde ce discours expert constitue pour le lecteur un passage oblig&eacute;, voire une &eacute;pist&eacute;mologie spontan&eacute;e (qu'il voit fonctionner sous ses yeux).</P>
<P><PAGES>/pp. 15-16/</PAGES> </P>
<P></P>

<P>Pour homog&egrave;ne que soit cette encyclop&eacute;die de grande diffusion, elle n'en reste pas moins g&eacute;n&eacute;ratrice de paradoxes, grev&eacute;e d'incertitudes: avec ses poses historiographiques (l'h&eacute;ro&iuml;que ou le fid&egrave;le rapporteur), ses t&eacute;moins (l'intriguant ou le professionnel), ses r&eacute;v&eacute;lations &agrave; valeur de v&eacute;rit&eacute; difficilement documentable, ses lecteurs implicites mal plac&eacute;s (remplis de m&eacute;connaissances, de fausses croyances, de pr&eacute;jug&eacute;s). Comme si conna&icirc;tre l'espionnage revenait &agrave; dupliquer structure du secret et figure de l'intrus, &agrave; placer rh&eacute;toriquement, et pour un moment, le grand public dans une quasi-simulation cognitive de la situation de l'espion! Comme si le savoir &eacute;tait essentiellement un secret &agrave; percer, d&eacute;terminant une posture dominante, la r&eacute;v&eacute;lation, en pleine p&eacute;riode cybern&eacute;tique et informationnelle: in&eacute;vitable faiblesse pragmatique de la r&eacute;v&eacute;lation, sollicitant &agrave; coup s&ucirc;r quelque encha&icirc;nement sceptique... La r&eacute;v&eacute;lation suscitera le scepticisme quant &agrave; son contenu, quant au statut de son discours de savoir pour le grand public en regard de la m&eacute;thodologie historique, voire vis-&agrave;-vis de la notion m&ecirc;me d'information &mdash; que le lecteur du grand public croit partager avec le cybern&eacute;ticien.</P>

<P>Si tout cela n'&eacute;puise les configurations possibles de la relation «espionnage & savoir», nous voici n&eacute;anmoins devant la configuration largement dominante. Ce qui nous laisse avec quelques perplexit&eacute;s et l'id&eacute;e de configurations alternatives.</P>

<P>Pour le lecteur, justement tr&egrave;s distant de l'&eacute;ventuelle connaissance scientifique pour laquelle s'affrontent les services secrets dont il lit l'histoire; pour le lecteur donc &agrave; qui s'adresse directement l'<EMPH TYPE="2">aletheia</EMPH> massm&eacute;diatique de la r&eacute;v&eacute;lation de quelque v&eacute;rit&eacute; cach&eacute;e de l'espionnage, cette conception du savoir divorce d'avec l'apparent enthousiasme du savoir scientifique &agrave; se communiquer: &agrave; se communiquer entre experts, mais aussi de l'expert au grand public par la vulgarisation. Certes, le savoir scientifique ne se donne pas d'abord sous les esp&egrave;ces du secret!</P>

<P>Divorce, ou du moins malentendu, dont la responsabilit&eacute; est sans doute partag&eacute;e. Elle incombe &agrave; la fois &agrave; l'espionnage qui r&eacute;duit la science au secret-d&eacute;fense, &agrave; la communication pour le grand public, qui r&eacute;duit la culture scientifique par le recours au <PAGES>/pp. 16-17/</PAGES> R&eacute;cit (le R&eacute;cit d'espionnage &eacute;tant un possible narratif disponible), et &agrave; la focalisation de ce discours expert (par d&eacute;finition, il ne voit la science que par les lunettes de l'espionnage). Focalisation particuli&egrave;re et &eacute;troite, mais tout &agrave; fait l&eacute;gitime, qui porte sur des pratiques en compl&egrave;te contradiction avec l'utopie communicationnelle dans laquelle baigne la repr&eacute;sentation du savoir scientifique et sur les arri&egrave;re-pens&eacute;es de l'histoire des sciences pendant la guerre froide.</P>

<P>Ceci nous am&egrave;ne &agrave; une seconde configuration, plus insolite, de la relation «espionnage & savoir», qui consiste &agrave; retrouver le substrat scientifique et communicationnel r&eacute;el d'une affaire d'espionnage pour le grand public. Exemplaire, voire typique de par son succ&egrave;s, la trilogie de J. Le Carr&eacute; a &eacute;t&eacute; le pr&eacute;texte d'interpr&eacute;tations du type «condition humaine» quasi-oblig&eacute;es de l'affaire K. Philby, dans ses d&eacute;ploiements successifs. Avec une bonne dose d'anti-conformisme, Andrew Sinclair relit l'affaire Philby dans une perspective plus int&eacute;ressante pour l'histoire du discours techno-scientifique. Il en fournit une interpr&eacute;tation plus sp&eacute;cifique en d&eacute;gonflant la sur&eacute;valuation litt&eacute;raire dont elle a fait l'objet. &Agrave; Cambridge, il y eut d'abord un conflit entre deux conceptions de l'acc&egrave;s &agrave; l'information scientifique: la conception lib&eacute;rale occidentale, qui se repr&eacute;sente le refus de laisser circuler librement les id&eacute;es comme une conception m&eacute;di&eacute;vale et corporative du savoir, contre une conception strat&eacute;gique et politique, plus propre &agrave; la «guerre froide». Or, c'est la conception dominante de la libre circulation des id&eacute;es dans le milieu de la recherche qui a servi les sovi&eacute;tiques, bien plus que la romanesque trahison des <EMPH TYPE="2">Apostles</EMPH>! Utile rappel que l'espionnage est une v&eacute;n&eacute;neuse version de l'acc&egrave;s &agrave; la connaissance produite ailleurs, du transfert de la technologie.</P>

<P>Au lieu de rapprocher &eacute;troitement le discours sur l'espionnage d'un substrat scientifique et communicationnel r&eacute;el, la troisi&egrave;me configuration de la relation «espionnage & savoir» consiste &agrave; les &eacute;loigner, en consid&eacute;rant le <EMPH TYPE="2">spionspiel</EMPH> dans sa plus grande g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; et comme la repr&eacute;sentation symbolique d'autre chose &mdash; le <EMPH TYPE="2">spionspiel</EMPH> comme parabole. Dans l'expression «service secret» ce n'est plus le secret qui importe, mais le service, l'organisation, la communaut&eacute; qui s'y fonde. Le <EMPH TYPE="2">spionspiel</EMPH> est une bonne <PAGES>/pp. 17-18/</PAGES> parabole en ce que, mena&ccedil;ant les joueurs de mort, il permet de repr&eacute;senter sous une forme spectaculairement dramatique les risques encourus par l'<EMPH TYPE="2">homo frigidi belli</EMPH> &agrave; l'int&eacute;rieur d'une nouvelle forme d'organisation sociale, d'une nouvelle fa&ccedil;on de penser la communaut&eacute; du travail: roman d'espionnage paralitt&eacute;raire comme version romanesque des premi&egrave;res inqui&eacute;tudes am&eacute;ricaines &agrave; l'endroit de l'id&eacute;ologie organisationnelle<NOTEREF RID="note7">7</NOTEREF><NOTE ID="note7"><NO>7</NO><P>Entre 1954 et 1965, entre la fin de la guerre de Cor&eacute;e et le d&eacute;but de celle du Viet-Nam, d&eacute;but de la r&eacute;flexion sur le comportement organisationnel (<EMPH TYPE="2">The Practice of Management</EMPH> de Peter Drucker date de 1954, <EMPH TYPE="2">Toward a Psychology of Being</EMPH> d'A. Maslow de 1962; et <EMPH TYPE="2">The Organization Man</EMPH> de W. H. Whyte (&eacute;diteur au magazine <EMPH TYPE="2">Fortune</EMPH>), de 1956. Cf R. J. Ambrosetti, (1973). Plus moderne, c'est sous la forme moins symbolique, plus technique, de la culture organisationnelle respective des grands services de renseignement que l'organisation fait un int&eacute;ressant retour   cf L. Nodinot & M. Elhias (1988).</P></NOTE>; voire, roman d'espionnage litt&eacute;raire comme th&eacute;matisation de l'ali&eacute;nation par la r&egrave;gle sans objet de la n&eacute;vrose obsessionnelle.<NOTEREF RID="note8">8</NOTEREF><NOTE ID="note8"><NO>8</NO><P>Chez la psychanalyste G. Pankow (1986). </P></NOTE></P>

<P>En retour, la justesse de la parabole se confirme dans la pertinence d'une notion comme celle de «culture organisationnelle» pour comprendre les diff&eacute;rences de fonctionnement des services secrets nationaux.<NOTEREF RID="note9">9</NOTEREF><NOTE ID="note9"><NO>9</NO><P>Cf L. Nodinot & M. Elias (1988).</P></NOTE></P>

<P>Une quatri&egrave;me configuration, plus complexe, consiste &agrave; tirer la le&ccedil;on d'une seconde logique, partiellement contradictoire avec la logique du secret fondamentale &agrave; l'espionnage, tout en pr&eacute;servant cette premi&egrave;re: la logique de la tromperie.</P>

<P>Savoir ou ne pas savoir. La configuration de la r&eacute;v&eacute;lation h&eacute;ro&iuml;cisait le savoir, en faisait une conqu&ecirc;te. La configuration socio-politique de l'acc&egrave;s &agrave; la connaissance exacerbait la diff&eacute;rence entre culture litt&eacute;raire et culture scientifique. La configuration <PAGES>/pp. 18-19/</PAGES> de la parabole &eacute;tait indiff&eacute;rente &agrave; une connaissance du monde de l'espionnage (r&eacute;gime litt&eacute;raire du vraisemblable). La derni&egrave;re configuration &mdash; une mise en sc&egrave;ne de l'incertitude entre savoir et ne pas savoir sous les esp&egrave;ces du jeu (et peut-&ecirc;tre du savoir) &mdash; traverse science et litt&eacute;rature et s'accomode parfaitement &agrave; la fois d'une lecture parabolique et d'une exposition du savoir comme <EMPH TYPE="2">aletheia</EMPH> massm&eacute;diatique.</P>

<P>Avec intoxication ou d&eacute;sinformation, l'espionnage peut encore relever de la premi&egrave;re configuration: &eacute;ventuellement rabattue sur l'id&eacute;ologie simplette de quelque causalit&eacute; diabolique, r&eacute;sistant &agrave; l'utopie optimiste de la communication<NOTEREF RID="note10">10</NOTEREF><NOTE ID="note10"><NO>10</NO><P>Cf Ph. Breton (1992).</P></NOTE>, contredisant le relatif d&eacute;senchantement du discours scientifique comme dans la configuration de la r&eacute;v&eacute;lation, appara&icirc;t ici aussi l'id&eacute;e d'une v&eacute;rit&eacute; qui n'est pas toujours bonne &agrave; dire, mais qui demeure prot&eacute;g&eacute;e dans son essence m&ecirc;me par le fait qu'elle est cach&eacute;e. Dans le registre du secret, donc de l'acte de la r&eacute;v&eacute;lation et du paradigme de la trace<NOTEREF RID="note11">11</NOTEREF><NOTE ID="note11"><NO>11</NO><P>Cf Carlo Guinzgurg (1980)</P></NOTE>, r&eacute;elle ou romanesque, l'enqu&ecirc;te (formule du roman policier) s'accorde parfaitement au r&eacute;cit d'espionnage.</P>

<P>Avec intoxication ou d&eacute;sinformation, l'espionnage peut bien relever encore de la premi&egrave;re configuration, il n'en ressortit pas moins &agrave; un autre paradigme qui englobe, en le r&eacute;inscrivant, le pr&eacute;c&eacute;dent. Il d&eacute;place le mod&egrave;le paralitt&eacute;raire du h&eacute;ros maniaque (qui agit seul) vers la complexit&eacute; du jeu dans lequel il est pris: de la trace au jeu.<NOTEREF RID="note12">12</NOTEREF><NOTE ID="note12"><NO>12</NO><P>Le paradigme du jeu, introduit dans les sciences humaines des ann&eacute;es trente (J. Huizinga, <EMPH TYPE="2">Homo ludens</EMPH>, 1938; critiqu&eacute; par R. Caillois, «Jeu et sacr&eacute;», 1946 - r&eacute;&eacute;dit&eacute; ult&eacute;rieurement avec <EMPH TYPE="2">L'Homme et le sacr&eacute; </EMPH>-; critiqu&eacute; aussi par E. Benveniste, «Le jeu comme structure», <EMPH TYPE="2">Deucalion</EMPH> 2, 1947... Il trouve son expression dans l'histoire du roman d'espionnage avec sa repr&eacute;sentation non-patriotique, avec &agrave; la fois le cynisme du roman <EMPH TYPE="2">hard-boiled</EMPH> et celui, d&eacute;senchant&eacute;, de la repr&eacute;sentation de cet univers comme <EMPH TYPE="2">spionspiel</EMPH> .</P>
</NOTE> Non seulement le jeu l'oppose-t-il &agrave; l'adver- <PAGES>/pp. 19-20/</PAGES> saire, mais aussi, plus sournoisement, &agrave; devoir lutter contre ses alli&eacute;s, sans comprendre ni pouvoir leur faire confiance. Enfin, si son action d&eacute;cide de sa place dans l'organisation, il ne peut pas assigner un sens &agrave; cette action.</P>

<P>Pour le d&eacute;sinformateur, la r&eacute;alit&eacute; a la structure d'une fiction. Dans le Grand Jeu, les moyens mis en &oelig;uvre par les espions ont la coh&eacute;rence d'une technologie, d'une sagesse corporative, d'une culture du combat et d'une philosophie spontan&eacute;e de l'Histoire. Narrativement, il fonde des structures de fiction s'appliquant aussi bien aux coups tordus des espions (r&eacute;els ou litt&eacute;raires) qu'&agrave; la relation litt&eacute;raire elle-m&ecirc;me: th&egrave;me moins facile &agrave; traiter en paralitt&eacute;rature, peu trait&eacute; dans la litt&eacute;rature non-fictionnelle, mais tout &agrave; fait «litt&eacute;raire», qui permet au lecteur de r&eacute;duire les complexit&eacute;s paradoxales des strat&eacute;gies de la guerre secr&egrave;te et des relations internationales. Il ne n&eacute;cessite pas la connaissance des arcanes du <EMPH TYPE="2">spionspiel</EMPH>: l'incertitude sur la fid&eacute;lit&eacute; amoureuse ou sur l'all&eacute;geance r&eacute;elle (dans les romans de la trahison) s'av&egrave;re un mod&egrave;le de compr&eacute;hension tout &agrave; fait transposable. Par contre, la lecture de fictions complexes fournit une puissante approximation de l'univers de l'intox: comme si l'&eacute;criture de l'intrigue romanesque et le jeu avec le lecteur devenaient en quelque sorte des mod&egrave;les technologiques pour le ma&icirc;tre-intoxicateur.</P>




<P><PAGES>/pp. 20-21/</PAGES></P>

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