Les Québécois aux urnes


Les partis, les médias et les citoyens en campagne

Éric Bélanger, Frédérick Bastien, François Gélineau, Collectif

242 pages • août 2013






Consultez la page du livre

C’est en 1962 que la Société Radio-Canada diffusa le premier débat des chefs télévisé au Québec, entre Jean Lesage et Daniel Johnson. À partir des années 1990, cet événement devint un rituel politique incontournable auquel tous les chefs de partis aspirant au poste de premier ministre du Québec doivent se plier. L’exercice représente un défi de taille si on tient compte du fait que celui qui a été diffusé par Radio-Canada le 19 août 2012, par exemple, a récolté des cotes d’écoute de plus de 1,6 million de téléspectateurs. Pour les chefs, ce débat constitue l’occasion ou jamais de faire bonne impression devant l’électorat, de montrer leur leadership, de tenir bon devant les attaques des adversaires, de montrer aux citoyens qu’ils sont prêts à se battre, solides, confiants et dignes de prendre les rênes du gouvernement. Ainsi, les échanges lors du débat sont riches en stratégies de construction et de déconstruction de l’image des chefs.

 

L’image de soi dans la tradition rhétorique

Dans la rhétorique classique, l’image renvoie à la notion d’ethos, la partie de l’argumentation qui, dans les termes d’Aristote, repose sur la crédibilité de l’orateur. Parallèlement au logos, qui s’attache au contenu du discours et à la qualité du raisonnement, et au pathos, qui prend en compte les réactions de l’auditoire, ce qui l’émeut, le séduit, le distrait, l’ethos concerne l’individu qui livre le message, celui qui l’incarne et à travers lequel le public est amené à l’interpréter. La personne du locuteur est donc intimement liée à son discours, à sa personnalité et à son style, participant au sens même du message, au point parfois d’en éclipser le contenu. Dans la perspective d’une communication qui a pour objectif de convaincre un auditoire des thèses qu’on présente à son assentiment, le locuteur contribue à la visée persuasive du discours en projetant de lui-même l’image d’une personne sensée, sérieuse, cohérente, voire bienveillante et sympathique. Ainsi, dans la perspective rhétorique, l’ethos est le point de départ de l’argumentation, dans la mesure où l’on peut difficilement imaginer pouvoir convaincre quelqu’un de la valeur de ses opinions sans se rendre préalablement crédible à ses yeux.

De la même manière que le message consiste en un assemblage cohérent de contenus et de formes choisis plus ou moins stratégiquement pour satisfaire les conditions de production qui caractérisent son émergence, l’ethos est lui aussi le résultat d’une construction qui ne peut, en aucun cas, être confondue avec la personne réelle du locuteur. Il s’agit d’une projection de ce que le locuteur juge approprié de présenter pour être reconnu par ses pairs dans la position qu’il occupe. L’ethos s’apparente ainsi à un rôle que le locuteur joue, aussi bien pour lui-même que pour les autres, d’ailleurs, et qui vise à établir sa crédibilité auprès de l’auditoire pour servir ultimement son intention d’exercer sur lui une certaine influence. Les propriétés attachées à ce rôle sont tributaires des contraintes situationnelles – contexte sociohistorique, caractéristiques culturelles, genres médiatiques, etc. –, qui déterminent à leur tour les attentes du public. L’ethos est donc le résultat d’une construction éminemment sociale. Pour que sa performance soit convaincante, le locuteur doit maîtriser tout un ensemble de représentations collectivement partagées afin de construire un ethos qui s’intègre dans « l’imaginaire social » (Amossy, 2010) de sa communauté d’appartenance.

Appliquée à la communication politique, la notion rhétorique d’ethos est exploitée pour définir les individus dans leur rôle professionnel de politicien. Dans nos travaux précédents, nous y avons recouru pour rendre compte de leur performance dans différents contextes communicationnels (Martel, 2010, 2012). Les résultats de ces travaux montrent comment les politiciens adaptent leur comportement pour satisfaire les contraintes contextuelles : ils présentent une personnalité plus agressive dans les débats, ils respectent le degré de formalité des émissions d’information, ils révèlent leur sens de l’humour ou leur compassion dans les talk-shows. Cherchant à se légitimer auprès des auditoires, ils adaptent leur conduite en fonction de ce que l’expérience sociale à communiquer, une expérience qu’ils acquièrent et partagent avec le public, leur donne à considérer comme étant crédible pour un politicien.

Nous raffinons ici l’analyse pour montrer comment se construit l’ethos du politicien dans le rôle particulier de chef de parti. Par définition, le leader politique occupe une fonction privilégiée de représentation et de reconnaissance auprès de l’électorat. Selon Sawicki, il s’agit d’un « travail de courtage et de représentation qui confère aux élus leur légitimité et leur popularité » (2003 : 1), des qualités nécessaires pour acquérir suffisamment d’influence pour faire élire leur parti.

De nombreux champs disciplinaires récupèrent et définissent sous différentes perspectives le concept multidimensionnel de leadership « as the focus of group processes, as a matter of personality, as a matter of inducing compliance, as the exercise of influence, as particular behaviors, as a form of persuasion, as a power relation, as an instrument to achieve goals, as an effect of interaction, as a differentiated role, as initiation of structure » (Bass et Stogdill, 1990 : 11). En communication politique, il est souvent assimilé à un ensemble de traits de natures fort diverses par lesquels le politicien témoigne de sa capacité à représenter les citoyens, à servir et défendre leurs intérêts. Selon Bass et Stogdill, le leadership politique se présente sur la base de caractéristiques physiques (âge, sexe, taille, apparence, etc.) et psychologiques (intelligence, savoir, éducation, style, etc.), par la démonstration d’habiletés (aisance à s’exprimer, adaptabilité, contrôle des émotions, etc.) et d’attitudes particulières (domination, initiative, ambition, intégrité, conviction, etc.). En soi, toutefois, la construction d’un ethos de leader n’est jamais absolue ; les caractéristiques reconnues comme y contribuant dépendent largement du contexte social.

Dans le contexte de l’élection provinciale de 2012, marqué par la corruption et les apparences de fraude entre le monde de la construction et le financement des partis politiques, intégrité, honnêteté, sincérité et authenticité sont au cœur du discours des chefs. Tous ces attributs, intimement liés sur le plan de l’expression et perçus globalement à la réception, nous en rendons compte sous la notion plus générale de transparence. Dans la construction de l’ethos des chefs, la transparence renvoie aux comportements discursifs par lesquels les politiciens tentent de projeter d’eux-mêmes l’image de personnes intègres, honnêtes, sincères et authentiques. Elle qualifie la distance que le politicien met entre lui et les faits ; elle rend manifeste son intention de rapporter la réalité sans ambiguïté et en toute vérité. Faut-il rappeler que la transparence, comme l’ethos qu’elle participe à construire, ne concerne pas les actes du politicien, mais plutôt la représentation que celui-ci se fait de la réalité et son désir de la dévoiler aussi fidèlement que possible à l’électorat.